Imaginez une ville autrefois synonyme de liberté d’expression sur le sol chinois, où chaque 4 juin des milliers de flammes vacillaient dans la nuit pour ne jamais oublier. Aujourd’hui, ces mêmes flammes sont éteintes par la loi, et ceux qui tentaient de les rallumer se retrouvent face à un tribunal. C’est exactement ce qui se joue en ce moment à Hong Kong, où un procès historique s’est ouvert, scruté par le monde entier.
Un symbole de résistance qui s’effrite devant la justice
Le tribunal de première instance de West Kowloon est devenu le théâtre d’une affaire qui dépasse largement les murs de la salle d’audience. Trois anciens responsables d’une organisation aujourd’hui dissoute comparaissent pour des faits liés à l’organisation de commémorations annuelles. Ces rassemblements, interdits depuis plusieurs années, portaient en eux la mémoire d’un événement tragique survenu il y a plus de trois décennies sur la place Tiananmen à Pékin.
La répression de 1989 reste un sujet ultrasensible sur le continent chinois, où toute mention publique est sévèrement contrôlée. Pendant longtemps, Hong Kong faisait figure d’exception. Cette particularité historique rend d’autant plus symbolique le procès actuel : il illustre la transformation rapide que connaît la ville depuis l’adoption d’une loi sur la sécurité nationale en 2020.
Les trois accusés au cœur de l’affaire
Parmi les prévenus, deux d’entre eux ont plaidé non coupable dès l’ouverture des débats. Chow Hang-tung et Lee Cheuk-yan, détenus depuis leur arrestation en 2021, font face à des accusations lourdes. Le troisième, Albert Ho, a choisi de reconnaître les faits qui lui sont reprochés. Tous trois étaient des figures centrales de l’organisation qui organisait ces rassemblements annuels.
Les charges retenues contre eux portent sur une incitation présumée à la subversion. Les procureurs s’appuient notamment sur des appels publics lancés par le groupe à plusieurs reprises, demandant la fin du régime de parti unique en Chine. Ces déclarations sont considérées comme relevant de la subversion selon la législation en vigueur.
La peine encourue peut atteindre dix ans d’emprisonnement. Ce seuil élevé montre à quel point les autorités considèrent ces actions comme une menace sérieuse pour la stabilité politique.
Une foule silencieuse devant le tribunal
Jeudi matin, une file d’environ soixante-dix personnes s’est formée devant l’entrée du tribunal. Dans un contexte de forte présence policière, ces citoyens venus assister aux débats témoignent d’un intérêt persistant pour cette affaire. Parmi eux, certains expriment encore aujourd’hui la nostalgie d’une époque où Hong Kong pouvait se distinguer par sa liberté de commémorer les événements historiques.
Un retraité interrogé sur place a confié que ces veillées représentaient pour lui la preuve que le système politique hongkongais était fondamentalement différent de celui du continent. Cette différence, autrefois célébrée, semble aujourd’hui menacée.
Un procès sans jury et d’une durée exceptionnelle
Particularité notable : l’affaire se déroule sans jury. Cette configuration judiciaire, devenue possible sous le régime de la loi sur la sécurité nationale, suscite de nombreuses interrogations quant à l’indépendance des verdicts. Le procès est prévu pour durer environ soixante-quinze jours, ce qui en fait l’une des procédures les plus longues de ce type dans la ville.
Le juge a tenu à préciser que la justice hongkongaise se concentre exclusivement sur le droit et les preuves présentées, sans se laisser influencer par des considérations politiques sous-jacentes. Une déclaration qui vise à rassurer sur l’impartialité du tribunal.
L’héritage de l’Alliance de Hong Kong
Fondée en mai 1989, l’organisation s’était donnée pour mission de soutenir les étudiants en lutte pour la démocratie et contre la corruption à Pékin. Après la répression brutale du mois de juin, elle a continué son combat en exigeant la reconnaissance officielle des responsabilités, la libération des prisonniers politiques et des réformes démocratiques.
Pendant trois décennies, l’événement annuel qu’elle organisait dans le parc Victoria réunissait des milliers de participants. Ces veillées aux chandelles constituaient un rituel unique sur le territoire chinois, un moment de recueillement et d’affirmation collective de la mémoire.
Elles servaient également de baromètre des libertés politiques à Hong Kong. Leur ampleur reflétait le degré d’ouverture toléré par les autorités à chaque période.
La rupture de 2020 et les interdictions successives
Tout change avec l’adoption de la loi sur la sécurité nationale en 2020. Cette législation, imposée par Pékin après les vastes manifestations de l’année précédente, marque un tournant décisif. Les veillées sont interdites à partir de cette date, sous prétexte de risques pour l’ordre public et la sécurité nationale.
En 2021, l’organisation refuse de transmettre aux forces de sécurité nationale des informations sur ses membres et ses finances. Ce refus entraîne des poursuites pénales contre le groupe lui-même, qui finit par être dissous.
Les anciens dirigeants se retrouvent alors individuellement visés par la justice. Leur procès actuel s’inscrit dans cette continuité répressive.
Réactions internationales et voix de la diaspora
Zhou Fengsuo, ancien leader étudiant des manifestations de 1989 et aujourd’hui exilé aux États-Unis, exprime sa profonde inquiétude. Pour lui, les veillées de Hong Kong représentaient pendant des années une source d’espoir, de justice et de réconfort pour tous ceux qui refusent d’oublier.
Ils ne font que défendre la vérité historique. Ils représentent la conscience d’un Hong Kong libre qui a été supprimée.
Cette voix venue d’outre-Atlantique rappelle que la mémoire de Tiananmen reste vivante au-delà des frontières chinoises, portée par ceux qui ont fui la répression.
La position des organisations de défense des droits
Amnesty International qualifie ce procès de nouvelle étape dans la réduction au silence de la dissidence hongkongaise. Selon l’organisation, l’affaire ne concerne pas réellement la sécurité nationale, mais vise plutôt à réécrire l’histoire et à sanctionner ceux qui refusent d’oublier les victimes de 1989.
Cette affaire ne concerne pas la sécurité nationale — il s’agit de réécrire l’histoire et de punir ceux qui refusent d’oublier les victimes de la répression de Tiananmen.
Cette analyse met en lumière l’enjeu mémoriel au cœur du dossier : le contrôle du récit historique.
Un contexte marqué par d’autres condamnations récentes
Ce procès intervient peu après la condamnation d’une figure emblématique des médias pro-démocratie. Reconnu coupable de complot en vue de collusion avec des forces étrangères, ce magnat attend désormais sa peine. L’accumulation de ces affaires judiciaires dessine un paysage où l’espace pour l’opposition politique se réduit drastiquement.
Chaque nouveau dossier renforce l’impression d’une normalisation autoritaire accélérée dans la ville.
Espoirs ténus portés sur le déroulement du procès
Malgré le climat pesant, certains anciens membres de l’organisation espèrent que les débats permettront d’aborder l’histoire de manière plus large. Un ancien militant interrogé souhaite que le procès offre un espace pour discuter du développement constitutionnel de la Chine et influence ainsi l’avenir.
Cette perspective, bien que fragile, témoigne d’une volonté persistante de transformer l’adversité en opportunité de réflexion collective.
La mémoire comme acte de résistance
Dans un environnement où la censure s’étend, se souvenir devient un geste politique. Les veillées interdites n’étaient pas seulement des hommages aux victimes ; elles affirmaient aussi le droit à une mémoire collective libre de toute tutelle officielle.
En poursuivant ceux qui organisaient ces rassemblements, les autorités cherchent à briser ce lien entre passé et présent. Pourtant, chaque nouveau procès ravive paradoxalement l’attention sur les événements qu’il prétend effacer.
Le silence imposé sur le continent trouve ici un écho retentissant. Les débats qui s’ouvrent à Hong Kong, même sous contrainte, rappellent que la vérité historique ne s’efface pas aussi facilement qu’un communiqué officiel.
Vers une nouvelle ère pour les libertés hongkongaises ?
Alors que le procès s’étend sur plusieurs mois, il devient un miroir grossissant des évolutions en cours. La ville qui incarnait pendant des décennies une forme d’exception chinoise se retrouve aujourd’hui au cœur d’un processus d’harmonisation avec le modèle continental.
Les regards internationaux restent fixés sur cette salle d’audience. Chaque audience, chaque plaidoirie, chaque verdict potentiel influencera la perception mondiale de l’état des libertés à Hong Kong.
Pour beaucoup, cette affaire dépasse le sort individuel des trois accusés. Elle interroge la capacité d’une société à préserver sa mémoire collective face à la pression étatique. Elle questionne aussi l’avenir d’un modèle qui promettait « un pays, deux systèmes ».
Les semaines à venir diront si la justice hongkongaise parvient à maintenir une forme d’autonomie dans ses décisions, ou si elle s’aligne définitivement sur les priorités définies à Pékin. Dans tous les cas, ce procès restera gravé comme un moment charnière dans l’histoire récente de la ville.
Et pendant ce temps, dans le parc Victoria, plus aucune chandelle ne s’allume le 4 juin. Mais dans les esprits, la flamme de la mémoire refuse de s’éteindre complètement. Elle vacille, certes, mais elle persiste, portée par ceux qui, même au prix de lourdes peines, refusent l’amnésie imposée.
Ce procès n’est pas seulement celui de trois individus ; c’est celui d’une certaine idée de Hong Kong qui se joue. Une idée qui, pendant longtemps, a fait briller une lumière différente sur le territoire chinois. Aujourd’hui, cette lumière est mise à rude épreuve, mais elle n’a pas encore totalement disparu.









