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Procès Thaçi : La Phase Finale à La Haye

Le procès de Hashim Thaçi entre en phase finale à La Haye : procureurs réclament 45 ans de prison pour l'ancien président kosovar. Héros pour les uns, accusé de crimes graves pour les autres. Quel sera le verdict ? La réponse approche...
Le procès de Hashim Thaçi, ancien président du Kosovo, entre dans une phase décisive à La Haye ce lundi, avec les plaidoiries finales qui pourraient sceller le destin de cet homme autrefois vu comme un libérateur. Accusé de crimes graves pendant la guerre de 1998-1999, il risque une lourde peine alors que son parcours, de la guérilla à la tête de l’État, continue de diviser profondément son pays. Cette affaire pose une question brûlante : peut-on juger un héros national pour des actes commis au nom de la liberté ?

Le parcours contrasté d’un leader kosovar

Hashim Thaçi, âgé de 57 ans, reste une figure emblématique pour de nombreux Kosovars albanais. Né en 1968 dans le village de Burojë, au cœur de la région de Drenica – un bastion historique du séparatisme albanais –, il grandit dans un contexte de tensions ethniques intenses avec les autorités serbes. Dès les années 1990, il s’engage dans la résistance contre Belgrade, d’abord par une opposition pacifique, avant de basculer vers une lutte armée.

Exilé en Suisse, où une importante diaspora albanaise s’était installée, il étudie l’histoire et rencontre d’autres indépendantistes convaincus que la voie non violente, défendue par Ibrahim Rugova, ne mènerait nulle part. C’est dans ce contexte qu’il contribue à la création de l’Armée de libération du Kosovo (UCK), dont il dirige l’aile politique sous le pseudonyme de « Le Serpent ».

La guerre de 1998-1999, qui oppose l’UCK aux forces serbes de Slobodan Milošević, fait environ 13 000 morts, majoritairement des Albanais du Kosovo. Elle s’achève grâce à une intervention de l’OTAN, menée sous leadership américain, avec des bombardements massifs qui forcent le retrait serbe. Thaçi, comme d’autres chefs rebelles, dépose les armes pour entrer en politique.

De la guérilla à la présidence

Après le conflit, Hashim Thaçi se transforme rapidement en homme d’État. Il devient le premier Premier ministre du Kosovo indépendant en 2008, poste qu’il occupe pendant plus de sept ans. En 2016, il accède à la présidence, consolidant son emprise sur la vie politique du jeune pays. À cette époque, certains observateurs internationaux, dont des figures américaines de haut rang, le comparent même à George Washington pour son rôle dans la naissance d’une nation.

Mais cette ascension fulgurante s’accompagne rapidement de controverses. Des accusations de corruption, de clientélisme et de mainmise sur les ressources de l’État émergent régulièrement. Ses opposants l’accusent d’avoir capturé l’appareil d’État au profit de ses proches et de réseaux issus de l’ancienne guérilla.

En 2010, un rapport du Conseil de l’Europe met le feu aux poudres en évoquant des liens possibles entre des membres de l’UCK et le crime organisé, ainsi que des meurtres de civils serbes, roms et albanais soupçonnés de collaboration avec Belgrade. Ces allégations visent directement l’entourage de Thaçi et marquent le début d’une lente érosion de sa popularité internationale.

Les accusations au cœur du procès

Le tribunal spécial pour le Kosovo, basé à La Haye, accuse Hashim Thaçi et trois co-accusés – d’anciens hauts responsables de l’UCK – de dix chefs d’inculpation pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Les faits reprochés incluent meurtres, tortures, détentions illégales et disparitions forcées, commis entre 1998 et 1999, principalement contre des personnes perçues comme des « traîtres » ou des opposants internes.

Les procureurs affirment disposer d’éléments accablants prouvant que Thaçi exerçait un contrôle effectif sur les unités de l’UCK responsables de ces actes. Ils soulignent que ces crimes visaient à consolider le pouvoir de l’organisation et à éliminer toute opposition potentielle au sein de la population albanaise elle-même.

« Ce ne sont pas des moments faciles pour moi et ma famille, et pour ceux qui m’ont soutenu et ont cru en moi durant ces trois dernières décennies de lutte pour la liberté, l’indépendance et la construction d’une nation. »

Hashim Thaçi, novembre 2020

Thaçi a toujours nié ces accusations avec vigueur. Il présente la guerre comme une lutte juste contre un oppresseur serbe responsable de massacres et de nettoyages ethniques. Pour lui, les poursuites internationales tentent de « réécrire l’Histoire » en inversant les rôles des victimes et des bourreaux.

La démission et la détention

En novembre 2020, dès l’annonce de son inculpation, Hashim Thaçi choisit de démissionner de la présidence pour, selon ses mots, préserver l’intégrité de la fonction. Il se rend volontairement à La Haye, où il est détenu depuis lors. Avec ses co-accusés, il plaide non coupable à toutes les charges.

Le procès, ouvert en 2023 après une longue phase préparatoire, a duré près de trois ans. Les audiences ont entendu des centaines de témoins, dont certains anciens alliés ou opposants, et examiné des milliers de pièces à conviction. La phase des plaidoiries finales, entamée en février 2026, marque le début de la fin.

Les procureurs ont réclamé une peine de 45 ans de prison pour chacun des accusés, arguant que leur responsabilité dans les crimes est établie de manière irréfutable. Les équipes de défense, de leur côté, contestent la validité des preuves et soulignent le contexte de guerre asymétrique contre une armée régulière.

Un impact profond sur le Kosovo et la région

Ce procès dépasse largement le sort personnel de Hashim Thaçi. Au Kosovo, où les anciens chefs de l’UCK sont encore largement célébrés comme des héros de la libération, les audiences ravivent des débats passionnés. Pour certains, juger ces figures revient à criminaliser la lutte pour l’indépendance. Pour d’autres, il s’agit d’une étape nécessaire vers une réconciliation et un État de droit.

La guerre a laissé des cicatrices profondes : déplacements massifs, villages détruits, familles endeuillées. Les crimes serbes ont été jugés par d’autres tribunaux internationaux, avec plusieurs condamnations prononcées contre des officiers de haut rang. Aujourd’hui, le focus sur les exactions attribuées à l’UCK crée un sentiment d’injustice chez une partie de la population albanaise.

  • Environ 13 000 morts durant le conflit, dont une majorité d’Albanais du Kosovo.
  • Des milliers de civils déplacés et des villages rasés par les forces serbes.
  • Des accusations de crimes commis par l’UCK contre des minorités et des Albanais soupçonnés de collaboration.

Le verdict, attendu dans les mois suivant les plaidoiries finales, influencera durablement la mémoire collective du pays. Il pourrait aussi affecter les relations régionales, notamment avec la Serbie, qui n’a jamais reconnu l’indépendance du Kosovo proclamée en 2008.

Les contradictions d’un destin national

Hashim Thaçi incarne les paradoxes d’une génération qui a porté les armes pour obtenir la liberté, puis a dû gouverner un pays fragile. Passé de la clandestinité à la scène internationale, il a symbolisé l’espoir pour beaucoup, avant que les ombres du passé ne resurgissent.

« J’ai pu commettre des erreurs politiques en temps de paix, mais des crimes de guerre, jamais », affirmait-il en 2020 avant de se rendre à la justice. Cette phrase résume son discours de défense : distinguer la guerre légitime des actes criminels, et refuser toute équivalence morale avec l’adversaire serbe.

Mais les juges de La Haye devront trancher sur des faits précis, loin des récits héroïques ou victimaires. Leur décision pèsera sur l’avenir du Kosovo, sur sa quête de reconnaissance internationale et sur sa capacité à tourner la page d’un conflit encore vif dans les mémoires.

Ce procès n’est pas seulement celui d’un homme. Il interroge la justice transitionnelle, la responsabilité des vainqueurs et les conditions dans lesquelles naissent les nations. À mesure que les plaidoiries se déroulent, le silence de la salle d’audience contraste avec le tumulte des émotions au Kosovo. L’issue reste incertaine, mais une chose est sûre : l’Histoire du pays s’écrit aussi dans cette salle du tribunal.

Le Kosovo, petit territoire aux ambitions immenses, continue de chercher son équilibre entre passé douloureux et avenir incertain. Hashim Thaçi, qu’il soit perçu comme héros ou accusé, restera au centre de ce débat pour longtemps. Le verdict à venir ne mettra peut-être pas un point final à la controverse, mais il marquera une étape majeure dans la construction d’une mémoire partagée – ou divisée – pour les générations futures.

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