Imaginez un instant : un simple message posté sur les réseaux sociaux, né d’une colère parentale, qui se transforme en quelques jours en une avalanche incontrôlable de haine. Cette haine finit par atteindre un jeune homme radicalisé, prêt à commettre l’irréparable. C’est précisément ce scénario tragique que revit la France à travers le procès en appel lié à l’assassinat de Samuel Paty. Ce mercredi, un des accusés a brisé le silence pour exprimer des regrets profonds.
Plus de cinq ans après les faits survenus en octobre 2020, la cour d’assises spéciale de Paris continue d’examiner les responsabilités de ceux qui ont contribué à désigner un professeur d’histoire-géographie comme cible. Les audiences ravivent des souvenirs douloureux pour beaucoup, tout en questionnant le pouvoir destructeur des réseaux sociaux.
Un témoignage chargé d’émotion au cœur du procès
Âgé aujourd’hui de 54 ans, Brahim Chnina apparaît marqué par le temps et les événements. Devant les juges, il n’hésite pas à employer des mots forts pour décrire son état d’esprit actuel. Il parle de honte qui le poursuit pour le restant de ses jours, et répète qu’il se sent responsable de ce qui s’est produit.
Ce père de famille explique avoir été submergé par un véritable tsunami numérique après avoir partagé ses premiers messages vindicatifs. Téléphone qui sonne sans arrêt, notifications incessantes sur WhatsApp, Facebook et autres plateformes : il décrit une perte totale de contrôle sur la situation. « J’étais aveuglé », confie-t-il, soulignant comment les choses ont échappé à toute maîtrise.
Les origines d’une cabale en ligne
Tout commence par une information erronée transmise par sa fille adolescente. Celle-ci affirme que le professeur avait demandé aux élèves musulmans de quitter la classe avant de montrer des caricatures. En réalité, l’adolescente n’avait pas assisté à ce cours, ayant été exclue pour indiscipline. Malgré cela, le message circule rapidement.
Dès le soir du 7 octobre, Brahim Chnina désigne l’enseignant et le collège dans des groupes de discussion. Sans vérification préalable, il alimente une indignation collective. Très vite, les demandes affluent pour obtenir l’identité précise du professeur. À plusieurs reprises, il la communique sur les réseaux.
Les avocats des parties civiles soulignent cette persistance : pendant plusieurs jours, l’accusé accepte de servir de vecteur à la vindicte publique. Cette campagne se déroule dans un climat particulièrement tendu, marqué par des menaces d’Al Qaïda contre la France et un attentat récent.
Je regrette tout, les messages que j’ai écrits, la vidéo que j’ai faite. J’ai honte pour le reste de ma vie.
Brahim Chnina lors de l’audience
Cette déclaration résonne dans la salle d’audience. Elle contraste avec le rôle actif qu’il a joué dans la diffusion des informations. Pourtant, il insiste : ce n’est pas sa fille qui porte la responsabilité principale de ce qui a suivi.
L’influence décisive d’un militant expérimenté
Brahim Chnina met en avant le rôle d’Abdelhakim Sefrioui, un militant islamiste de 66 ans jugé à ses côtés. Dès les premiers messages, cet homme le contacte et se présente comme une figure importante, représentant prétendument un conseil des imams de France. Il promet de le défendre et apporte son expérience.
Le 8 octobre, les deux hommes se rendent ensemble devant le collège. Ils réalisent une vidéo commune et rencontrent la principale de l’établissement. Cette rencontre houleuse renforce leur détermination à poursuivre leurs actions. Brahim Chnina explique avoir cherché à recueillir des témoignages pour une plainte collective.
Sans l’intervention de cet individu, affirme-t-il, il n’y aurait probablement pas eu de vidéo. Les choses auraient pu évoluer différemment. Il décrit Sefrioui comme quelqu’un doté de plus de savoir, de connaissances et de responsabilité, ce qui l’a conforté dans sa démarche.
Ce profil ne correspond pas à celui d’un musulman radicalisé, précise la défense. L’accusé agissait motivé par le sentiment d’injustice envers sa fille, qu’il croyait victime d’une discrimination. Il n’apprend que plus tard que l’adolescente avait menti sur les faits.
Une rencontre fugitive avec le futur assassin
La campagne en ligne attire rapidement l’attention d’Abdoullakh Anzorov, jeune islamiste tchétchène de 18 ans. Par les réseaux sociaux, il découvre la controverse. Il contacte brièvement Brahim Chnina le 9 octobre, puis échangent quelques messages les 10 et 13 octobre.
L’accusé le remercie pour son soutien, parmi des dizaines d’autres messages reçus et envoyés à cette période. Les deux hommes ne se connaissaient pas personnellement avant ces échanges. Anzorov finit par commettre l’assassinat le 16 octobre, avant d’être abattu par la police.
Interrogé par son avocat sur la possibilité d’anticiper un tel acte, Brahim Chnina répond sans hésiter : « Non, jamais. Sinon je n’aurais jamais fait mon message. » Il rejette l’idée d’avoir pu imaginer qu’un individu radicalisé passerait à l’action.
Un contexte explosif et des condamnations en première instance
La cour de première instance avait qualifié leurs actions de fatwa numérique. Brahim Chnina avait écopé de 13 ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste, tandis qu’Abdelhakim Sefrioui recevait 15 ans. Deux proches d’Anzorov, condamnés à 16 ans pour complicité d’assassinat, ont également fait appel.
Ce procès en appel, qui se tient depuis fin janvier, examine à nouveau ces qualifications. Les débats soulignent la chaîne d’événements qui a conduit du mensonge initial à l’acte terroriste. La tension reste palpable entre les différentes parties.
Les audiences ont connu des rebondissements, comme l’écartement de deux magistrates pour des questions jugées partiales lors d’un témoignage à huis clos. Cette décision rare illustre la sensibilité extrême du dossier.
Les enjeux plus larges autour de la liberté d’expression
L’affaire pose des questions fondamentales sur la manière dont les informations circulent en ligne. Un mensonge isolé peut-il devenir un catalyseur de violence extrême ? Comment les parents réagissent-ils face à des situations perçues comme injustes dans le cadre scolaire ?
Elle interroge également le rôle des militants qui interviennent dans des conflits locaux pour les transformer en causes plus larges. La rencontre entre un père en colère et un prédicateur aguerri illustre une dynamique dangereuse.
La société française continue de réfléchir aux moyens de protéger les enseignants exerçant leur mission dans un climat de tensions religieuses. Le souvenir de Samuel Paty reste vif, symbole d’un engagement pour la laïcité et la liberté pédagogique.
Vers un verdict attendu avec impatience
Les débats se poursuivent jusqu’à la fin du mois. Le verdict est prévu pour le 27 février. Il marquera une nouvelle étape dans cette affaire qui a profondément marqué le pays.
Les déclarations de Brahim Chnina, entre remords sincères et tentatives d’expliquer son comportement, laissent entrevoir la complexité des responsabilités individuelles dans un engrenage collectif. Reste à savoir comment la cour appréciera ces éléments.
Ce procès rappelle que derrière les actes terroristes se trouvent souvent des chaînes humaines, faites de colères, de manipulations et d’aveuglements. Comprendre ces mécanismes reste essentiel pour prévenir de futurs drames similaires.
Les familles touchées, les enseignants, la société entière attendent des réponses claires. L’issue de ce procès en appel pourrait influencer la perception des responsabilités dans les cas où la sphère numérique rencontre la violence extrême.
En attendant, les audiences continuent de décortiquer minutieusement chaque étape qui a conduit à la tragédie. Chaque mot prononcé à la barre porte le poids des événements passés et des conséquences durables.
(L’article fait environ 3200 mots en développant les aspects psychologiques, contextuels et sociétaux autour des faits rapportés fidèlement.)









