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Procès Historique : Rejugement Assassinat Jan Kuciak en Slovaquie

Huit ans après le double meurtre qui a fait tomber un gouvernement, Marian Kocner et Alena Zsuzsova font face à un troisième procès. De nouveaux juges, des preuves contestées... La justice tranchera-t-elle enfin ?

Imaginez un petit pays d’Europe centrale soudain secoué par l’assassinat brutal d’un jeune journaliste et de sa compagne. Un crime qui n’est pas seulement une tragédie personnelle, mais qui révèle des liens troubles entre pouvoir politique, crime organisé et impunité persistante. C’est exactement ce qui s’est produit en Slovaquie en février 2018, et aujourd’hui, huit ans plus tard, l’histoire revient sur le devant de la scène judiciaire.

Le lundi 26 janvier 2026 marque le début d’un troisième procès pour les principaux accusés d’avoir commandité ce double meurtre. Un parcours judiciaire chaotique, marqué par des acquittements successifs annulés, des preuves controversées et une attente interminable pour les familles des victimes. Ce nouveau chapitre judiciaire pourrait enfin apporter des réponses à une nation encore marquée par l’événement.

Un crime qui a changé la Slovaquie

En février 2018, Jan Kuciak, journaliste d’investigation de 27 ans, et sa fiancée Martina Kusnirova, également âgée de 27 ans, sont retrouvés sans vie dans leur maison du village de Velka Maca, non loin de Bratislava. Les deux jeunes gens ont été tués par balle. Martina a reçu une balle dans le visage, tandis que Jan a été atteint de deux projectiles en plein cœur. Une exécution froide, méthodique, qui laisse peu de place au doute sur le caractère professionnel du crime.

Ce qui rend ce meurtre particulièrement retentissant, c’est le travail que menait Jan Kuciak juste avant sa mort. Il enquêtait sur des connexions présumées entre des figures politiques influentes et la puissante organisation criminelle italienne ‘Ndrangheta. Son article, sur le point d’être publié, promettait de révéler des réseaux d’influence et de corruption qui remontaient jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir slovaque.

L’onde de choc a été immédiate et massive. Des dizaines de milliers de citoyens sont descendus dans les rues, exprimant leur colère et leur tristesse. Ces manifestations, les plus importantes depuis la Révolution de velours de 1989, ont duré des semaines. Elles ont finalement conduit à la démission du Premier ministre de l’époque et de plusieurs membres de son gouvernement. Un séisme politique sans précédent dans le pays.

Les accusés principaux : un duo controversé

Au cœur des accusations se trouve Marian Kocner, un homme d’affaires de 62 ans au parcours sulfureux. Présenté comme le commanditaire présumé du meurtre, il a toujours farouchement nié les faits. Lors d’une précédente audience, il avait lancé : « Je ne suis pas un saint, mais je ne suis pas non plus un meurtrier. » Une phrase qui résume bien son attitude défensive tout au long de la procédure.

À ses côtés comparaît Alena Zsuzsova, 51 ans, présentée comme sa compagne et sa présumée complice. Selon l’accusation, elle aurait participé activement à l’organisation du crime, motivée par le désir de plaire à Kocner. Leur relation personnelle et professionnelle complexe constitue l’un des fils conducteurs de l’enquête.

Un parcours judiciaire semé d’embûches

Le chemin vers la vérité judiciaire s’est révélé particulièrement tortueux. En 2020, Marian Kocner et Alena Zsuzsova avaient été acquittés. La Cour suprême avait annulé ce verdict, estimant que les juges n’avaient pas suffisamment examiné les preuves. Un nouveau procès en 2023 avait abouti à une condamnation d’Alena Zsuzsova à 23 ans de prison, mais Marian Kocner avait de nouveau été acquitté.

Une fois encore, la plus haute juridiction du pays est intervenue. Elle a reproché aux juges de ne pas avoir pris en compte l’ensemble des éléments, notamment des échanges de messages cryptés entre les deux accusés avant, pendant et après les faits. Ces éléments numériques pourraient s’avérer décisifs lors de ce troisième procès.

Le tribunal pénal spécial de Pezinok, près de Bratislava, accueille désormais les débats. Pas moins de 43 dates d’audience ont été programmées, signe que ce dossier reste extrêmement volumineux et complexe. Les parents des victimes ont annoncé leur intention d’assister régulièrement aux audiences, témoignant de leur détermination à obtenir justice.

Les preuves au cœur du débat

Parmi les éléments les plus discutés figurent ces fameux messages cryptés. Envoyés via des applications sécurisées, ils contiendraient des allusions, des instructions ou des confirmations relatives au crime. La défense conteste évidemment leur interprétation et leur authenticité.

D’autres pièces du dossier concernent les relations financières et personnelles entre les accusés et diverses personnalités. Les enquêteurs ont également exploré les menaces reçues par Jan Kuciak après qu’il eut publié, en 2017, des révélations sur des montages financiers impliquant Marian Kocner.

Trois autres personnes ont déjà été condamnées dans cette affaire. Il s’agit notamment de deux tueurs à gages qui purgent actuellement des peines de 25 ans de prison. Leur condamnation n’a pas été contestée, mais la question du commanditaire reste entière.

Une affaire qui dépasse les frontières slovaques

L’assassinat de Jan Kuciak n’est pas seulement une affaire nationale. Il soulève des questions essentielles sur la protection des journalistes en Europe. L’organisation de défense de la liberté de la presse a salué l’ouverture de ce nouveau procès comme « une nouvelle occasion de résoudre un crime qui a porté atteinte à la liberté de la presse en Slovaquie et en Europe ».

L’organisation appelle les juges à examiner minutieusement toutes les preuves et à tirer les leçons des erreurs passées. Elle rappelle que la Slovaquie occupe la 38e place sur 180 pays dans l’indice mondial de la liberté de la presse pour l’année 2025, un classement qui reflète des inquiétudes persistantes sur la sécurité des reporters.

Le spectre d’autres affaires non résolues

En août 2025, les autorités slovaques ont rouvert une enquête pour meurtre avec préméditation concernant la disparition du journaliste d’investigation Pavol Rypal en 2008. Ce dossier, longtemps classé sans suite, refait surface dans un contexte où l’assassinat de Kuciak a mis en lumière les risques encourus par les journalistes enquêtant sur la corruption et le crime organisé.

Cette réouverture soulève une question troublante : Jan Kuciak était-il vraiment le premier journaliste assassiné en Slovaquie pour son travail ? La culture de l’impunité, dénoncée depuis des années, pourrait avoir permis d’autres crimes de rester dans l’ombre.

Marian Kocner : un profil aux multiples facettes

Au-delà de l’affaire Kuciak, Marian Kocner purge actuellement une peine de 19 ans de prison pour d’autres infractions, notamment des faits de faux en écriture. Son parcours judiciaire est jalonné de condamnations et d’acquittements, ce qui alimente les débats sur son influence supposée dans certains milieux.

Alena Zsuzsova, de son côté, avait été condamnée à 21 ans de prison pour sa participation au meurtre d’un maire local avant d’être impliquée dans le dossier Kuciak. Ces antécédents judiciaires renforcent l’image d’un réseau criminel structuré.

L’attente des familles et de la société civile

Pour les parents de Jan Kuciak et de Martina Kusnirova, ces huit années ont été marquées par un mélange de chagrin, de colère et d’espoir ténu. Chaque rebondissement judiciaire ravive la douleur tout en maintenant l’espoir d’une justice enfin rendue.

La société civile slovaque, mobilisée depuis 2018, suit attentivement les débats. De nombreuses organisations continuent de militer pour une meilleure protection des journalistes et une lutte renforcée contre la corruption et le crime organisé.

Quelles leçons pour l’avenir ?

Ce troisième procès représente bien plus qu’une simple procédure judiciaire. Il constitue un test pour l’État de droit en Slovaquie. La capacité du système à traiter de manière impartiale et rigoureuse une affaire aussi politiquement sensible sera scrutée par la communauté internationale.

Les enjeux dépassent largement les frontières du pays. Dans une Europe où plusieurs journalistes ont été assassinés ces dernières années pour leur travail, l’issue de ce procès pourrait influencer la manière dont ces crimes sont traités à l’avenir.

La quête de vérité et de justice pour Jan Kuciak et Martina Kusnirova continue. Après huit années de rebondissements, d’espoirs déçus et de mobilisations citoyennes, la Slovaquie attend peut-être enfin des réponses claires et définitives.

Ce nouveau procès s’ouvre dans un contexte politique particulier. L’ancien Premier ministre, dont le gouvernement avait démissionné suite aux manifestations de 2018, est revenu au pouvoir en 2023. Cette réalité ajoute une couche supplémentaire de complexité à une affaire déjà extrêmement sensible.

Les observateurs attentifs notent que l’indépendance de la justice sera particulièrement scrutée. Les décisions de la Cour suprême d’annuler les précédents verdicts démontrent une volonté de ne pas laisser passer des erreurs judiciaires, mais chaque nouvelle étape ravive les débats sur l’impartialité du système.

Les familles des victimes, soutenues par de nombreuses organisations de la société civile, espèrent que ce troisième procès permettra enfin de faire toute la lumière sur les circonstances exactes du crime et sur les responsabilités de chacun.

Quelle que soit l’issue de cette procédure, l’assassinat de Jan Kuciak restera gravé dans la mémoire collective slovaque comme un tournant majeur. Un moment où un pays a pris conscience, dans la douleur, des menaces qui pèsent sur la liberté d’informer et sur l’État de droit.

Le chemin vers la vérité est encore long, mais chaque audience, chaque témoignage, chaque pièce à conviction examinée rapproche peut-être un peu plus la justice de sa finalité : rétablir la vérité et réparer, autant que possible, l’irréparable.

En attendant les premiers débats de ce troisième procès, la Slovaquie retient son souffle. Huit ans après les faits, l’espoir d’une justice complète demeure intact, porté par la mémoire d’un jeune journaliste qui a payé de sa vie son engagement pour la vérité.

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