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Procès en Appel de l’Assassinat de Samuel Paty : Témoignage Bouleversant d’un Accusé

Au troisième jour du procès en appel, Brahim Chnina, condamné en première instance à 13 ans de prison, se confie sur une existence chaotique faite de drames familiaux, de maladie et d’addictions. Mais derrière ces paroles émues se cache une question lancinante : ses vidéos rageuses ont-elles contribué à la mort de Samuel Paty ?

Imaginez un homme usé par la vie, assis dans le box des accusés d’une cour d’assises spéciale, racontant une existence faite de drames personnels, de générosité maladroite et de colères explosives. Cet homme, c’est Brahim Chnina, figure centrale du procès en appel lié à l’assassinat du professeur Samuel Paty. Le 16 octobre 2020, un crime atroce a secoué la France entière : un enseignant d’histoire-géographie a été décapité devant son collège. Aujourd’hui, la justice examine avec minutie le rôle joué par certains acteurs de la sphère numérique dans les jours qui ont précédé ce drame.

Ce troisième jour d’audience à Paris a permis d’entendre Brahim Chnina s’exprimer longuement sur son parcours. Derrière les faits reprochés se dessine le portrait d’un père de famille, d’un aidant, d’un homme malade, mais aussi d’un individu aux réactions parfois violentes. Son témoignage, souvent confus, parfois émouvant, soulève des questions profondes sur la frontière entre colère légitime et dérive dangereuse.

Un parcours de vie marqué par les épreuves

Brahim Chnina est né en 1972. Pourtant, beaucoup de personnes présentes dans la salle d’audience ont l’impression qu’il en paraît vingt de plus. Son visage marqué, sa démarche fatiguée, tout chez lui témoigne d’une santé fragile. Il évoque un infarctus, un diabète sévère, et surtout une consommation quotidienne importante de codéine qui semble l’abrutir par moments.

Son enfance, dit-il, a été heureuse, partagée entre l’Algérie et le Maroc. À dix ans, il arrive en France. Puis viennent la séparation des parents, le retour de sa mère au pays, et surtout la présence constante d’un frère handicapé. Ce dernier occupe une place centrale dans son récit.

Le frère handicapé, une leçon de vie

« Je croyais que c’était moi qui l’aidais, en fait c’était lui qui m’aidait », confie-t-il à la cour. Cette phrase résume une grande partie de son existence. Le handicap de son frère a forgé chez lui une vocation : aider les autres. Il a travaillé dans le transport de malades, s’est engagé dans des actions associatives. Il répète qu’il souhaitait transmettre cette envie d’aider.

Mais cette générosité affichée contraste avec d’autres aspects de sa personnalité. L’enquêtrice de personnalité qui s’est penchée sur son dossier le décrit comme respectueux, patient, poli, sociable, généreux, timide et même naïf selon ses proches. Pourtant, d’autres épisodes de sa vie racontent une histoire différente.

Un père présent… mais souvent absent

Père de six filles, Brahim Chnina assure ne pas être très autoritaire. Il dit être attaché à leur réussite scolaire. Pourtant, il reconnaît des séparations avec sa femme, en partie dues à ses absences fréquentes. « Mes enfants me le reprochaient : je m’occupais plus des personnes handicapées qu’eux », admet-il.

Cette tension entre son engagement altruiste et ses responsabilités familiales semble avoir été une source permanente de conflit intérieur. Il évoque aussi des moments difficiles liés au divorce de ses parents, des épisodes qui, selon lui, expliquent en partie certains de ses comportements.

Un passé judiciaire et des addictions

La cour ne manque pas de souligner les zones d’ombre. Brahim Chnina a été condamné par le passé pour transport de stupéfiants. Il reconnaît des épisodes addictifs. Une magistrate lui demande comment concilier les valeurs altruistes qu’il revendique avec ces « bêtises », comme il les appelle lui-même.

Il répond en évoquant à nouveau les difficultés familiales, les moments douloureux. Mais l’accusation pousse plus loin : n’est-il pas devenu, au fil des années, de plus en plus pratiquant, voire prosélyte ? L’association caritative qu’il a fondée est décrite par l’accusation comme très orientée vers la communauté musulmane, avec une forte dimension de pèlerinages.

« Non, le but, ça n’était pas d’apprendre la religion », proteste l’accusé.

Pour appuyer ses dires, la défense diffuse des photographies de famille en vacances : brassières, maillots de bain, aucune trace visible de signe religieux ostentatoire. Ces images cherchent à montrer un homme ordinaire, loin de l’image d’un extrémiste.

Des antécédents de violence verbale

Malgré tout, d’autres éléments viennent ternir le tableau. Brahim Chnina a été condamné pour avoir menacé une assistante sociale. À une voisine, à propos d’une place de parking, il avait lancé des mots très durs : « je vais te rouler dessus et te sortir les boyaux ». Ces faits remontent à près de trente ans, plaide son avocate.

Sa sœur, appelée à témoigner, parle de « paroles de colère ». La présidente de la cour l’interrompt immédiatement pour rappeler que les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux dans les jours précédant l’assassinat de Samuel Paty étaient également des « paroles de colère ». Elle ajoute que la cour devra déterminer si ces paroles ont contribué à créer un climat propice au passage à l’acte meurtrier.

La cabale en ligne au cœur du dossier

Les faits reprochés à Brahim Chnina concernent principalement son rôle dans la diffusion massive sur les réseaux sociaux d’accusations portées par sa fille de 13 ans contre son professeur d’histoire-géographie. Celle-ci affirmait avoir été victime de discrimination en raison de sa religion.

Ces publications ont été massivement relayées, reprises, amplifiées. Quelques jours plus tard, le 16 octobre 2020, le professeur était assassiné de manière atroce par un individu radicalisé. L’accusation estime que cette campagne en ligne a créé un climat de haine qui a conduit au drame.

Brahim Chnina, condamné en première instance à treize ans de réclusion criminelle pour association de malfaiteurs terroriste, conteste vigoureusement avoir eu l’intention de provoquer un tel dénouement. Il répète qu’il ne voulait pas causer de tort, qu’il était simplement en colère pour défendre ce qu’il pensait être les droits de sa fille.

La difficile frontière entre colère et responsabilité

Ce procès en appel pose une question essentielle : où s’arrête la liberté d’expression et où commence la responsabilité pénale lorsque des propos tenus en ligne contribuent indirectement à un acte terroriste ? Les magistrats examinent avec attention le lien de causalité entre les vidéos virales et l’assassinat.

Les avocats de la défense insistent sur le caractère impulsif, non prémédité, de ces publications. Ils rappellent que Brahim Chnina n’a jamais appelé à la violence. Mais l’accusation voit dans cette campagne une mise en danger délibérée d’une personne identifiée publiquement.

Un homme malade face à la justice

Ce qui frappe également dans ce témoignage, c’est l’état de santé précaire de l’accusé. Sa consommation importante de codéine, son diabète, les séquelles de son infarctus : tout cela transparaît dans sa manière de s’exprimer, parfois lente, parfois confuse.

Certains observateurs se demandent si cet état physique et psychique n’a pas altéré son jugement au moment des faits. D’autres estiment au contraire que ces problèmes de santé ne sauraient exonérer quiconque de ses responsabilités.

La quête de sens derrière les actes

À travers son long monologue face aux magistrats, Brahim Chnina semble chercher à donner du sens à une vie chaotique. Il parle de transmission, d’aide aux plus faibles, de valeurs familiales. Mais il évoque aussi ses colères, ses absences, ses erreurs.

Ce témoignage soulève une réflexion plus large sur la manière dont les réseaux sociaux amplifient les émotions brutes, transforment des conflits locaux en polémiques nationales, et parfois créent des dynamiques incontrôlables.

La cour d’assises d’appel, composée uniquement de magistrats professionnels, devra trancher. Elle devra évaluer si les agissements de Brahim Chnina relèvent d’une simple colère parentale mal exprimée ou d’une participation consciente à une entreprise terroriste.

Ce procès dépasse largement la personne de l’accusé. Il interroge notre rapport collectif à la liberté d’expression, à la protection des enseignants, à la lutte contre la radicalisation, et aux conséquences parfois dramatiques des mots prononcés en ligne.

Chaque audience apporte son lot de révélations, de contradictions, d’émotions. Et derrière chaque mot prononcé, plane toujours l’ombre de cet enseignant assassiné pour avoir fait son métier : enseigner, expliquer, transmettre.

Les débats se poursuivent. La décision finale appartient aux magistrats. Mais une chose est sûre : le souvenir de Samuel Paty continue de hanter les prétoires, rappelant à tous la fragilité de notre pacte républicain face à la barbarie.

« La cour devra s’interroger si elles ont contribué à aboutir à la mort de Samuel Paty » — phrase prononcée par la présidente lors de l’audience.

Ce témoignage, aussi troublant soit-il, ne fait que commencer à éclairer les zones d’ombre d’une affaire qui continue de marquer profondément la société française. Les prochains jours d’audience devraient apporter de nouveaux éléments permettant de mieux comprendre le enchaînement fatal qui a conduit à l’assassinat du professeur.

En attendant, Brahim Chnina reste dans le box, un homme brisé par la vie, confronté à la justice, et dont les paroles résonnent bien au-delà des murs du palais.

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