Imaginez pénétrer dans un chai centenaire au cœur de Bordeaux, l’air saturé d’arômes de chêne et de fruits mûrs, et découvrir… les casiers vides. Des milliers de bouteilles parmi les plus rares et les plus chères du monde ont tout simplement disparu pendant la nuit. C’est exactement ce qui s’est produit à treize reprises entre 2019 et 2020, pour un préjudice qui dépasse aujourd’hui les 2,5 millions d’euros.
Un procès hors norme pour un butin hors norme
Ce vendredi, la cour d’appel de Bordeaux a vécu une journée particulièrement lourde. Douze prévenus, dont le cerveau présumé du réseau, un Français de 35 ans au casier déjà chargé de vingt condamnations, ont écouté l’avocat général requérir des peines extrêmement sévères. Le ton était donné dès l’ouverture : « Au moins dix ans de prison ferme » pour celui que l’accusation présente comme le véritable donneur d’ordres.
Derrière ce dossier se cache une organisation tentaculaire qui a réussi à faire main basse sur environ quatre mille bouteilles de prestige. Des noms qui font rêver les amateurs : Château d’Yquem, Lafite Rothschild, Château Margaux, Cheval Blanc, Angélus, Petrus… et même des Romanée-Conti, la Rolls-Royce de la Bourgogne. Quelques flacons rarissimes de whisky ont également été saisis.
Comment le réseau fonctionnait-il vraiment ?
L’opération policière a débuté fin 2020 avec plusieurs coups de filet simultanés. Les enquêteurs ont rapidement compris qu’ils avaient affaire à plusieurs équipes de cambrioleurs agissant sur commande. Les chais et entrepôts ciblés étaient toujours choisis avec une précision chirurgicale : alarmées ou non, les caves visées contenaient systématiquement des références haut de gamme.
Puis, en 2021, une descente dans un centre commercial de gros en région parisienne a permis de démanteler la filière de recel. À sa tête : des commerçants et restaurateurs de la communauté chinoise, qui écoulaient discrètement les bouteilles volées sur le marché parallèle.
« Au moins un élément le rattache à chacun des treize casses »
L’avocat général lors de son réquisitoire
Cette phrase résume la conviction de l’accusation. Des bouteilles ont été retrouvées au domicile du principal suspect, des écoutes téléphoniques le placent au centre des négociations et des ordres, et son passé judiciaire parle pour lui. Pourtant, l’intéressé continue de nier farouchement : il se présente comme un simple intermédiaire.
Le « principal receleur » : six ans requis
Parmi les douze prévenus, un restaurateur chinois de soixante ans s’est particulièrement illustré. Considéré comme le pivot du recel pour onze des treize cambriolages, il risque six ans de prison ferme et 25 000 euros d’amende.
Son avocat a tenté une défense inattendue : son client vivrait « aux marges de la dignité », dans une habitation précaire, écrasé par les dettes. Selon lui, l’homme n’aurait agi que sous la contrainte, devenant receleur « de circonstance ».
Cette ligne de défense a laissé l’assistance perplexe. Comment un homme présenté comme vivant dans un squat a-t-il pu écouler des milliers de bouteilles valant plusieurs centaines de milliers d’euros ? La question reste en suspens.
Des bouteilles mythiques au cœur du trafic
Pour comprendre l’ampleur du préjudice, il suffit de citer quelques références retrouvées :
- Château d’Yquem (certaines bouteilles dépassent les 1 000 € l’unité)
- Petrus (jusqu’à 4 000 € la bouteille sur certains millésimes)
- Romanée-Conti (prix moyen supérieur à 20 000 €)
- Cheval Blanc, Angélus, Lafite Rothschild, Margaux…
Ces vins ne sont pas seulement des boissons : ils représentent un patrimoine, un savoir-faire français, parfois plusieurs générations de travail. Leur disparition pure et simple des chais constitue une atteinte symbolique forte.
Un homme déjà condamné vingt fois
Le profil du principal accusé a beaucoup pesé dans les réquisitions. À seulement 35 ans, il cumule une vingtaine de condamnations, principalement pour des faits de vol et d’escroquerie. Il est également poursuivi dans ce dossier pour des violences commises sur trois acheteurs chinois, des faits qu’il conteste également.
Pour l’accusation, tous les éléments convergent : les écoutes, les perquisitions, les témoignages, les traces ADN sur certains lieux de cambriolage. Le tableau dressé est celui d’un professionnel du crime organisé, parfaitement rodé.
Vers un jugement historique le 18 février 2026
La décision a été mise en délibéré. Les magistrats rendront leur verdict le 18 février 2026. D’ici là, les prévenus restent pour la plupart libres sous contrôle judiciaire, certains déjà incarcérés pour d’autres affaires.
Ce procès marque probablement un tournant dans la lutte contre le trafic de grands vins. Longtemps considéré comme un délit « de connaisseurs », le vol de bouteilles de prestige est désormais traité avec la même sévérité que le trafic de drogue ou d’œuvres d’art.
Les propriétaires de chais, eux, ont déjà renforcé leurs systèmes de surveillance. Caméras infrarouges, alarmes connectées, gardiennage 24h/24 : la guerre contre les voleurs de grands crus est déclarée.
Et après ?
Quel que soit le verdict, cette affaire aura révélé l’existence d’un marché parallèle florissant. Des bouteilles volées réapparaissent parfois des années plus tard sur des sites d’enchères asiatiques ou lors de ventes privées très discrètes.
Pour les amateurs, l’angoisse est désormais palpable : comment être certain que la bouteille de Petrus 1982 achetée à prix d’or n’a pas été dérobée dans un chai bordelais il y a cinq ans ?
Le 18 février 2026, Bordeaux rendra sa sentence. Et le monde du vin tout entier retiendra son souffle.
À retenir : Treize cambriolages, quatre mille bouteilles disparues, plus de 2,5 millions d’euros de préjudice, dix ans de prison requis contre le chef présumé. Ce procès n’est pas seulement judiciaire : il touche au cœur de l’identité viticole française.
Une chose est sûre : l’histoire du « gang des grands crus » n’a pas fini de faire parler d’elle.









