Imaginez-vous debout au milieu de vos champs, là où poussaient autrefois blé et betteraves, et ne voir plus que de la boue et des cultures noyées. C’est la réalité qu’affronte Hugues Falys, agriculteur dans le Hainaut belge, depuis plusieurs années. Des inondations historiques, des sécheresses brutales, des gelées hors saison : des phénomènes qui, selon lui, portent un nom précis : le réchauffement climatique. Et un responsable tout désigné : TotalEnergies.
Un procès qui pourrait faire jurisprudence en Europe
Ce mercredi, dans la salle d’audience du tribunal de l’entreprise de Tournai, l’histoire s’écrit peut-être. Pour la première fois en Belgique, un particulier attaque directement un géant pétrolier pour son rôle dans le dérèglement climatique. Hugues Falys ne demande pas seulement 130 000 euros de dédommagements pour les pertes subies sur son exploitation. Il veut surtout que TotalEnergies cesse immédiatement toute nouvelle prospection pétrolière et gazière dans le monde.
Une demande radicale qui place l’entreprise française face à un miroir impitoyable : celui de sa propre responsabilité historique.
Qui est Hugues Falys, l’agriculteur qui ose ?
Hugues Falys n’est pas un militant de la première heure. C’est un homme de terrain, responsable du syndicat agricole Fugea, qui a vu ses rendements chuter drastiquement année après année. Les épisodes climatiques extrêmes se sont multipliés dans sa région : les inondations dévastatrices de juillet 2021 restent dans toutes les mémoires, mais elles ne sont que la partie visible du problème.
Pour lui, le lien est direct : plus l’humanité brûle de combustibles fossiles, plus le climat se dérègle, plus son métier devient impossible. Et parmi les acteurs majeurs de cette dépendance aux fossiles figure TotalEnergies, quatrième plus grande compagnie pétrolière et gazière mondiale.
Les arguments choc de la défense de TotalEnergies
Face aux accusations, les avocats du groupe n’ont pas mâché leurs mots. Leur ligne de défense peut se résumer en une phrase : « On ne peut pas reprocher à une seule entreprise ce que l’humanité entière consomme. »
« Ce qui doit baisser, ce sont les émissions planétaires, et les États ont un rôle central pour faire évoluer la demande vers un système décarboné »
Me Françoise Labrousse, avocate de TotalEnergies
Ils insistent : TotalEnergies ne vend ni tracteurs, ni voitures, ni chaudières. Ce sont les politiques publiques qui orientent les choix des consommateurs. Taxer le pétrole ? Subventionner l’électrique ? Installer des pompes à chaleur ? Tout cela relève des gouvernements, pas d’une entreprise privée.
Et de rappeler que le groupe investit massivement dans les biocarburants, l’électricité renouvelable et prépare la neutralité carbone pour 2050, en ligne avec les objectifs européens.
Les ONG derrière l’agriculteur : Greenpeace et la Ligue des droits humains
Derrière Hugues Falys, trois organisations puissantes : Greenpeace Belgique, la Ligue des droits humains et une troisième association. Leur objectif dépasse largement le cas personnel de l’agriculteur. Elles veulent forcer un changement systémique.
Pour elles, TotalEnergies profite depuis des décennies des externalités négatives : l’entreprise encaisse les bénéfices pendant que agriculteurs, habitants des zones côtières ou États paient la facture des catastrophes climatiques.
Ce procès s’inscrit dans une vague mondiale de contentieux climatiques : aux Pays-Bas avec l’affaire Urgenda, en France avec L’Affaire du siècle, en Australie ou encore en Allemagne. Mais c’est la première fois qu’un agriculteur européen attaque directement un pétrolier.
Un tribunal sous pression
Le procès, initialement lancé mi-novembre, a connu un coup de théâtre : le président du tribunal s’est désisté pour « empêchement personnel ». Une nouvelle composition a repris les audiences début décembre.
Le jugement est attendu fin avril 2025. Il sera forcément susceptible d’appel, quel que soit le sens de la décision. Mais déjà, les observateurs s’accordent : même en cas de défaite, TotalEnergies aura marqué un point en obtenant un débat public sur la responsabilité partagée.
Et si c’était le début d’une vague de procès ?
Ce qui se joue à Tournai dépasse largement les frontières belges. Des avocats du monde entier suivent l’affaire de près. Une victoire, même partielle, de Hugues Falys pourrait ouvrir la porte à des milliers de plaintes similaires.
Des agriculteurs indiens victimes de moussons erratiques aux pêcheurs polynésiens menacés par la montée des eaux, tous pourraient un jour pointer du doigt les grandes compagnies fossiles. Le précédent juridique serait immense.
À l’inverse, un rejet pur et simple de la demande conforterait les géants de l’énergie dans leur stratégie actuelle : transition progressive, sans rupture brutale.
La stratégie climatique de TotalEnergies décryptée
Le groupe ne nie pas le réchauffement. Il affirme même vouloir devenir un acteur majeur de la transition. Mais à son rythme. Ses investissements dans le renouvelable augmentent chaque année, mais les nouveaux projets pétroliers et gaziers continuent eux aussi.
En 2024, TotalEnergies a annoncé vouloir atteindre 100 milliards de dollars d’investissements dans la transition d’ici 2030. Mais dans le même temps, de nouveaux champs sont mis en production, notamment en Afrique et en Amérique du Sud.
C’est précisément cette double stratégie qui est attaquée : peut-on à la fois verdir son image et continuer à explorer de nouveaux gisements ?
Ce que ce procès nous dit de notre société
Au-delà du cas particulier, c’est toute la question de la responsabilité qui est posée. Jusqu’où une entreprise est-elle responsable des conséquences indirectes de ses produits ? Le tabac a ouvert la voie avec les procès des années 90. Le climat pourrait être le prochain grand chapitre.
Les États, eux aussi, ont été condamnés à plusieurs reprises pour inaction climatique. Mais les gouvernements changent, les politiques vacillent. Les entreprises, elles, restent. Et leurs bilans carbone aussi.
Ce procès belge, modeste par sa taille, pourrait bien marquer un tournant. Parce qu’il met en lumière une vérité dérangeante : nous savons tous depuis des décennies que les fossiles détruisent le climat. Et pourtant, nous continuons.
Alors, quand un agriculteur belge décide de dire stop, peut-être est-ce le début d’un réveil collectif. Ou simplement le cri d’un homme qui n’a plus rien à perdre face à des champs qui ne produisent plus.
Le tribunal de Tournai a maintenant la parole. Et peut-être, un peu, notre avenir entre ses mains.









