Imaginez deux Français, après des années de détention en Iran, enfin sortis de prison… mais toujours incapables de rentrer chez eux. De l’autre côté, une jeune Iranienne de 39 ans, arrêtée en France, aujourd’hui libre sous contrôle judiciaire, dont le sort judiciaire pourrait tout changer. Cette semaine s’ouvre à Paris un procès aux multiples ramifications diplomatiques, judiciaires et géopolitiques.
Nous sommes en janvier 2026 et l’affaire qui lie Téhéran et Paris depuis plusieurs années connaît peut-être son chapitre le plus décisif. Au cœur de cette histoire complexe : Mahdieh Esfandiari, des accusations très lourdes, et deux compatriotes français dont le retour demeure suspendu à l’issue de cette procédure.
Un procès sous haute tension diplomatique
Le tribunal correctionnel de Paris accueille, à partir de ce mardi, l’audience qui doit juger Mahdieh Esfandiari ainsi que quatre autres personnes. Les faits reprochés remontent principalement à la période courant 2023 jusqu’à fin 2024. Ils concernent des publications en ligne jugées extrêmement graves par la justice française.
Ce qui rend cette affaire hors norme, c’est le contexte diplomatique exceptionnel qui l’entoure. Les autorités iraniennes ont clairement signifié leur volonté d’utiliser le dossier Esfandiari comme levier pour obtenir le retour de leur ressortissante en échange de la levée des derniers obstacles empêchant Cécile Kohler et Jacques Paris de quitter le territoire iranien.
Les Français toujours à l’ambassade de France
Cécile Kohler, âgée de 41 ans, et Jacques Paris, 72 ans, ont vécu un calvaire de plus de trois ans. Arrêtés au printemps 2022, ils ont été condamnés à de très lourdes peines de prison pour des accusations d’espionnage au profit d’Israël, des faits qu’ils ont toujours contestés avec la plus grande fermeté.
Début novembre 2025, après d’intenses tractations diplomatiques, ils ont finalement été libérés de leur cellule. Une libération qui, pour l’instant, reste très partielle : les autorités iraniennes leur interdisent toujours de quitter le pays. Depuis plusieurs semaines, ils résident donc au sein même de l’ambassade de France à Téhéran, dans une sorte de no man’s land juridique et humain particulièrement éprouvant.
« Cet échange entre nous et la France a été négocié. Il y a eu un accord et en effet, nous attendons que toute la procédure juridique et judiciaire se fasse dans les deux pays. »
Déclaration du ministre iranien des Affaires étrangères fin novembre 2025
De son côté, la diplomatie française reste extrêmement prudente. Elle se refuse à tout commentaire sur les liens éventuels entre le procès en cours et le sort des deux compatriotes. Elle rappelle simplement les très nombreux appels lancés ces derniers mois pour obtenir leur libération totale.
Mahdieh Esfandiari : parcours et accusations
Mahdieh Esfandiari est arrivée en France en 2018. Elle y a créé une petite entreprise spécialisée dans la traduction et l’interprétariat. Femme discrète en apparence, elle projetait même, début 2025, de rentrer définitivement dans son pays natal.
C’est en février 2025 que tout bascule : elle est placée en détention provisoire. Après environ huit mois derrière les barreaux, elle obtient fin octobre 2025 une libération sous contrôle judiciaire strict, avec interdiction de quitter le territoire national.
Les faits qui lui sont reprochés sont particulièrement sensibles. La justice lui attribue une place centrale au sein d’une organisation en ligne baptisée « Axe de la Résistance ». Elle aurait notamment secondé un ancien étudiant iranien de l’université Al-Mustafa de Qom, présenté comme le principal organisateur du groupe.
Des publications jugées très graves
L’enquête a débuté suite à un signalement adressé au parquet de Paris fin octobre 2023. Au cœur des investigations : un compte Telegram nommé @Axe_de_la_Résistance. Les enquêteurs ont ensuite élargi leurs recherches à plusieurs plateformes : Telegram bien sûr, mais aussi X, Twitch, YouTube et le site internet d’un essayiste controversé.
Parmi les éléments les plus lourds retenus contre elle :
- Apologie de l’attaque massive du 7 octobre 2023 menée par le Hamas contre Israël
- Provocation directe à commettre des actes de terrorisme
- Injures publiques en ligne visant la communauté juive
- Association de malfaiteurs
Ces délits, lorsqu’ils sont commis en ligne, sont passibles de sept années d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende.
Plusieurs phrases particulièrement explicites lui sont attribuées. Parmi elles : « Une attaque qui fait le bonheur de milliards de gens dans le monde… » en référence directe aux massacres du 7 octobre. Ou encore des remerciements appuyés à la République islamique d’Iran, présentée comme tête de file de la « Résistance ».
Une enquête minutieuse et des éléments matériels
Lors d’une perquisition menée à son domicile, les enquêteurs ont découvert plusieurs livres édités par le régime iranien ainsi qu’une somme en liquide dépassant les 2 000 euros. Autant d’éléments qui, selon l’ordonnance de renvoi, viendraient conforter l’idée d’une proximité idéologique forte avec les autorités de Téhéran.
L’Iranienne conteste fermement l’ensemble des accusations. Son avocat, Me Nabil Boudi, aborde l’audience avec sérénité :
« Nous abordons très sereinement ce procès qui va permettre à ma cliente de préciser ses propos. Il apparaît prématuré à ce stade d’évoquer un échange tant qu’il y a l’incertitude du volet judiciaire. »
Alain Soral parmi les prévenus
L’audience ne concerne pas uniquement Mahdieh Esfandiari. Quatre autres personnes sont renvoyées devant le tribunal. Parmi elles figure un nom qui ne passe pas inaperçu : l’essayiste d’extrême droite Alain Soral. Résidant en Suisse, ce dernier fait l’objet d’un mandat d’amener pour ne pas s’être présenté lors de sa convocation devant le juge d’instruction.
Son site internet, Égalité et Réconciliation, est cité parmi les vecteurs de diffusion des contenus incriminés. Cette présence d’une personnalité clivante et déjà multicondamnée en France ajoute encore une couche de complexité et de médiatisation à l’affaire.
Géopolitique et otages : une équation délicate
Depuis plusieurs décennies, la question des doubles nationaux et des otages constitue l’un des points de friction les plus sensibles entre l’Iran et les pays occidentaux. Les arrestations de ressortissants étrangers, souvent suivies de lourdes condamnations pour espionnage, sont régulièrement dénoncées comme des arrestations arbitraires destinées à servir de monnaie d’échange.
L’affaire Kohler-Paris s’inscrit parfaitement dans ce schéma bien connu. Leur libération partielle fin 2025 a suscité un immense soulagement en France. Mais tant que l’interdiction de quitter le territoire persiste, le soulagement reste très relatif.
De l’autre côté de la Méditerranée, Téhéran considère Mahdieh Esfandiari comme une détenue politique victime d’une instrumentalisation judiciaire par la France. La concomitance entre sa libération conditionnelle et la sortie de prison des deux Français n’est évidemment pas un hasard selon les observateurs.
Quatre jours pour une décision aux conséquences majeures
Le procès est prévu sur quatre journées. Quatre jours durant lesquels les juges vont examiner des milliers de messages, des vidéos, des publications, des interactions en ligne. Ils devront déterminer si les propos tenus franchissent la ligne rouge entre la liberté d’expression et l’apologie du terrorisme.
Quelle que soit l’issue, cette décision aura des répercussions bien au-delà du prétoire. Elle pourrait ouvrir (ou fermer) la porte à un dénouement rapide pour les deux Français toujours bloqués à l’ambassade. Elle influencera aussi durablement la perception qu’ont les autorités iraniennes de la justice française dans ce type d’affaires sensibles.
Les semaines et les mois à venir seront déterminants. Entre diplomatie discrète, mobilisation familiale, pression médiatique et stricte application du droit, l’équilibre est particulièrement fragile.
Une chose est sûre : ce procès qui s’ouvre à Paris est bien plus qu’une simple affaire de contenus en ligne. Il cristallise des années de tensions, d’otages, de négociations secrètes et d’intérêts géopolitiques contradictoires. Et dans cette partie d’échecs à très haut risque, chaque décision judiciaire peut devenir un pion décisif.
À suivre donc, très attentivement.
« Dans les relations entre l’Iran et l’Occident, les destins individuels deviennent parfois les otages de la géopolitique. »
Le délibéré pourrait tomber dans les jours ou les semaines suivants la fin des débats. D’ici là, Cécile Kohler et Jacques Paris continuent d’attendre, à quelques kilomètres seulement de l’aéroport international de Téhéran, la décision qui leur permettra peut-être enfin de fouler à nouveau le sol français.
Une attente qui, on l’espère, touche à sa fin.









