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Procès à Paris : L’Iran au cœur de l’affaire Axe de la Résistance

Au cœur d’un procès sensible à Paris, une Iranienne et des militants pro-régime comparaissent pour apologie des massacres du 7 octobre. Derrière les publications en ligne se dessine l’ombre du pouvoir de Téhéran… et une possible tractation diplomatique inattendue.

Imaginez une salle d’audience à Paris où se croisent les destins d’une Iranienne exilée, d’un converti français passé par les séminaires de Qom et d’un essayiste controversé absent du box. Au centre de tout cela : des publications en ligne qui célèbrent les attaques du 7 octobre 2023 et l’ombre pesante d’un régime lointain qui semble tirer certaines ficelles. Ce procès, qui se tient depuis mardi, n’est pas une simple affaire de liberté d’expression ; il condense des enjeux géopolitiques, religieux et diplomatiques d’une rare complexité.

Quand les réseaux sociaux deviennent le théâtre d’une guerre d’influence

Depuis plusieurs années, les autorités françaises observent avec inquiétude la montée en puissance de certains comptes sur les plateformes comme Telegram. L’un d’eux, baptisé Axe de la Résistance, s’est particulièrement distingué par des messages d’une violence verbale assumée. Le 7 octobre 2023 et les jours suivants, ces publications ont franchi une ligne rouge aux yeux de la justice hexagonale.

Apologie d’actes de terrorisme, provocation directe à commettre de tels actes, injures publiques visant une communauté religieuse : les chefs d’accusation sont lourds. Ils visent cinq personnes, dont une femme iranienne de 39 ans qui parle un français irréprochable et quatre hommes aux parcours très différents.

Mahdieh Esfandiari, au cœur du dispositif

Arrivée en France en 2018, Mahdieh Esfandiari s’est rapidement intégrée dans certains cercles militants pro-iraniens. Elle n’a jamais caché son admiration profonde pour les Gardiens de la Révolution, pour le Guide suprême Ali Khamenei et pour la figure mythifiée du général Qassem Soleimani, assassiné en janvier 2020 par une frappe américaine.

Elle a également traduit plusieurs ouvrages publiés par une maison d’édition très proche du pouvoir de Téhéran. Lors de son audition, elle a reconnu avoir collaboré avec le collectif Axe de la Résistance, mais a fermement nié être l’autrice des contenus les plus problématiques. Son pseudonyme en ligne, Sayna, apparaît pourtant dans de nombreux échanges saisis par les enquêteurs.

« J’admire les Gardiens de la Révolution et leur rôle dans la résistance face à l’impérialisme. »

Mahdieh Esfandiari à la barre

Les magistrats ont relevé que plusieurs messages envoyés sous ce pseudonyme contenaient des informations provenant directement d’agences de presse officielles iraniennes. Un détail qui intrigue et qui laisse planer le soupçon d’une forme de coordination avec des structures étatiques.

Maurizio Busson, le pivot français du réseau

Parmi les autres prévenus, Maurizio Busson occupe une place à part. Âgé de 42 ans, cet homme à la barbe fournie et au style vestimentaire sobre est considéré par les enquêteurs comme le principal organisateur du groupe Axe de la Résistance.

Né à Lyon, élevé surtout par sa mère, il obtient un bac puis une maîtrise en langue et littérature arabe. Vers 25 ans, il se convertit à l’islam. Deux ans plus tard, il décide de partir étudier l’arabe en Syrie, entre 2009 et 2011, juste avant que le pays ne sombre dans la guerre civile.

En 2013, il pose ses valises en Iran, à Qom précisément, pour suivre des cours de persan à l’Université al-Mustafa. Cette institution, fondée après la révolution islamique de 1979, a pour mission affichée de former des étudiants étrangers et de diffuser la doctrine chiite à l’international.

« L’Université al-Mustafa a été créée pour former des étrangers avec l’objectif de diffuser le chiisme à l’international et entretient des liens avec le Corps des Gardiens de la révolution islamique. »

Extrait de l’ordonnance de renvoi

Le prévenu acquiesce sur le volet formation des étrangers, mais dément connaître l’existence d’un lien organique avec les Gardiens de la Révolution. Après seulement un an sur place, il rentre en France, expliquant que « ça ne [lui] a pas trop plu ».

Naissance et évolution d’Axe de la Résistance

Le projet Axe de la Résistance voit le jour vers 2014, dans un contexte marqué par la guerre en Syrie. À l’époque, l’objectif principal affiché est de dénoncer ce que les autorités iraniennes appellent le terrorisme « takfiri », un terme péjoratif désignant les groupes jihadistes sunnites.

Il faut attendre 2020 pour que Maurizio Busson rencontre Mahdieh Esfandiari. Entre-temps, le collectif s’est structuré, a gagné en visibilité et a élargi ses thématiques. Les publications deviennent plus radicales, surtout après l’automne 2023.

  • Dénonciation systématique des frappes israéliennes
  • Glorification de la « résistance » armée palestinienne
  • Utilisation récurrente d’un vocabulaire guerrier et manichéen
  • Relais systématique des narratifs officiels iraniens

Ces éléments, cumulés, ont conduit le ministère de l’Intérieur à effectuer un signalement auprès de la justice. L’enquête qui a suivi a permis de remonter jusqu’aux administrateurs présumés du compte Telegram.

Un procès sous haute tension diplomatique

L’affaire prend une dimension supplémentaire lorsqu’on apprend que Téhéran a exprimé le souhait d’échanger Mahdieh Esfandiari contre deux Français détenus en Iran depuis mai 2022 : Cécile Kohler et Jacques Paris.

Condamnés respectivement à 20 et 17 ans de prison pour « espionnage au profit d’Israël », les deux ressortissants français ont finalement été libérés début novembre 2025, mais restent interdits de quitter le territoire iranien. Leur situation demeure donc extrêmement précaire.

Le timing du procès parisien n’est pas anodin. Il intervient alors que la République islamique traverse une nouvelle vague de contestation sociale sévèrement réprimée. Dans ce contexte, le régime cherche manifestement à renforcer son narratif de résistance face à « l’Occident arrogant ».

La présence symbolique d’Alain Soral

Parmi les cinq personnes mises en cause figure également l’essayiste d’extrême droite Alain Soral. Absent à l’audience et visé par un mandat d’amener, il symbolise les convergences parfois surprenantes entre certains milieux d’extrême droite français et des réseaux pro-iraniens.

Ces rapprochements idéologiques, qui peuvent sembler paradoxaux au premier abord, s’expliquent souvent par un ennemi commun : les États-Unis, Israël et, plus largement, l’ordre libéral occidental. Dans ce cadre, la République islamique peut apparaître, pour certains, comme un îlot de résistance.

Les enjeux judiciaires et leurs implications

Le tribunal correctionnel devra répondre à plusieurs questions cruciales :

  1. Qui est réellement l’auteur des publications les plus litigieuses ?
  2. Existe-t-il une coordination directe avec des entités étatiques iraniennes ?
  3. La ligne entre propagande politique et apologie du terrorisme a-t-elle été franchie ?
  4. Dans quelle mesure la liberté d’expression peut-elle être invoquée dans ce type de contenus ?

Les réponses que rendra la justice française auront des répercussions bien au-delà du prétoire. Elles toucheront à la fois la lutte contre la propagande terroriste en ligne, la diplomatie avec l’Iran et la perception des diasporas iraniennes en Europe.

Un miroir grossissant des fractures mondiales

Ce qui se joue à Paris dépasse largement le cadre d’un simple contentieux judiciaire. On y retrouve condensés plusieurs des grands conflits idéologiques contemporains : affrontement entre chiisme politique et sunnisme radicalisé, opposition entre « Axe de la Résistance » et Israël, tensions persistantes entre l’Iran et les puissances occidentales, instrumentalisation des réseaux sociaux à des fins géopolitiques.

Le parcours de Maurizio Busson illustre parfaitement cette complexité. Un jeune Lyonnais qui, après un cursus universitaire classique, bascule dans une quête spirituelle, traverse plusieurs pays en guerre ou en crise, étudie dans une université liée au pouvoir iranien, puis rentre pour créer un média militant en langue française. Son itinéraire personnel devient le reflet d’enjeux beaucoup plus vastes.

Vers une conclusion attendue vendredi

Le procès doit s’achever vendredi. Les débats ont déjà permis d’éclairer certains pans de l’organisation Axe de la Résistance et des liens présumés avec Téhéran. Reste à savoir si les juges retiendront l’ensemble des qualifications retenues ou s’ils feront preuve d’une plus grande retenue.

Quelle que soit l’issue, cette affaire restera comme un épisode significatif dans la longue série de confrontations indirectes entre la France et la République islamique d’Iran. Entre propagande numérique, soupçons d’ingérence étrangère et otages diplomatiques, les frontières entre justice, politique et renseignement n’ont rarement paru aussi poreuses.

Dans les jours qui viennent, l’attention se portera donc sur le délibéré. Mais au-delà du verdict, c’est toute la question de la manière dont les démocraties européennes peuvent faire face à des campagnes d’influence sophistiquées qui se trouvera posée. Une question dont la réponse est encore loin d’être trouvée.

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