ActualitésInternational

Procès à Brest : Commandant de Pétrolier Fantôme Russe Jugé

Le procès du commandant du Boracay, pétrolier de la flotte fantôme russe, s'ouvre à Brest. Refus d'obtempérer, présence d'agents russes à bord... Mais la justice française est-elle compétente ? La défense promet une bataille juridique acharnée...
Le procès du commandant d’un pétrolier lié à la flotte fantôme russe s’est ouvert ce lundi à Brest, marquant une nouvelle étape dans les efforts des autorités françaises pour contrer les pratiques d’évasion des sanctions internationales. Au cœur de cette affaire : le Boracay, un imposant tanker de 244 mètres arraisonné en septembre dernier au large des côtes bretonnes. Cette affaire soulève des questions complexes sur le droit maritime, les sanctions contre la Russie et les zones grises de la navigation internationale.

Un arraisonnement spectaculaire au large de la Bretagne

Imaginez un géant des mers, long comme deux terrains de football, naviguant discrètement dans les eaux internationales au large de l’île d’Ouessant. Le 27 septembre, la marine française décide d’intervenir. Les commandos montent à bord du Boracay, suspecté de faire partie de cette fameuse flotte fantôme russe, un ensemble de navires utilisés pour transporter du pétrole en contournant les restrictions occidentales. Le commandant refuse l’inspection demandée. Ce geste déclenche une procédure judiciaire qui aboutit aujourd’hui devant le tribunal correctionnel de Brest.

Le navire, battant alors pavillon béninois, avait quitté un port russe pour rejoindre l’Inde. Mais son parcours et ses caractéristiques ont attiré l’attention des autorités. Après l’intervention, le Boracay a repris la mer seulement cinq jours plus tard. Aujourd’hui, il mouille près d’un port chinois, selon les données de suivi maritime disponibles publiquement.

Le commandant absent mais représenté

Chen Zhangjie, 39 ans, de nationalité chinoise, est le seul poursuivi dans cette affaire. Actuellement en mer, il ne peut se présenter physiquement à l’audience. Son avocat, Me Henri de Richemont, assure sa défense devant les juges brestois. L’accusation porte sur un refus d’obtempérer face aux injonctions de la marine nationale.

Les peines encourues ne sont pas anodines : jusqu’à un an d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende. Pourtant, la défense annonce d’emblée une stratégie offensive. Elle conteste la compétence du tribunal français pour juger les faits.

« Mon client n’a rien à voir avec cette présence, ce n’est pas lui qui met les Russes à bord de son navire »

Me Henri de Richemont, avocat du commandant

Cette déclaration fait référence à une révélation importante faite lors de l’audience : la présence à bord de deux employés d’une société de sécurité privée russe.

La présence troublante d’agents de sécurité russes

Parmi les éléments nouveaux dévoilés, deux hommes russes, âgés de 34 et 40 ans, se trouvaient sur le pétrolier. Employés par le groupe Moran Security Group, ils avaient pour mission de surveiller l’équipage, assurer la protection du navire et collecter des renseignements. L’un d’eux aurait un passé lié à une société de sécurité controversée.

Ces individus étaient chargés de veiller au respect des ordres conformes aux intérêts russes. Leur présence soulève des interrogations sur la nature réelle des opérations de ce tanker. Cependant, aucune preuve directe ne lie le commandant chinois à leur embarquement.

La flotte fantôme russe repose sur des pratiques opaques : changements fréquents de nom, de pavillon et de propriété. Le Boracay, également connu sous d’autres dénominations, illustre parfaitement ce système conçu pour échapper aux contrôles.

Le débat sur la compétence judiciaire

L’avocat de la défense invoque la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, signée à Montego Bay. Selon lui, les faits s’étant déroulés en eaux internationales, le droit français ne s’applique pas directement. La compétence reviendrait plutôt aux tribunaux du pavillon de l’époque (Bénin) ou à ceux de la nationalité du commandant (Chine).

Ce point constitue l’argument principal de la défense. Il pourrait mener à une déclaration d’incompétence du tribunal de Brest. Une telle décision aurait des répercussions sur la capacité des États européens à sanctionner des infractions commises en haute mer.

Les enjeux dépassent le simple refus d’obtempérer. Ils touchent à la souveraineté maritime, à l’application des sanctions internationales et à la lutte contre l’évasion économique orchestrée par Moscou.

Qu’est-ce que la flotte fantôme russe ?

Depuis l’invasion de l’Ukraine et les sanctions massives imposées par l’Occident, la Russie a développé un système alternatif pour exporter son pétrole. Des centaines de tankers, souvent anciens et mal entretenus, opèrent en dehors des circuits traditionnels.

Ces navires changent régulièrement d’identité : nouveau nom, nouveau pavillon (souvent de pays complaisants), armateurs masqués via des sociétés-écrans. Le but ? Éviter les plafonds de prix, les interdictions d’assurance et les inspections rigoureuses.

  • Navires souvent âgés et risqués pour l’environnement
  • Utilisation de techniques d’identification frauduleuses (AIS éteint ou falsifié)
  • Présence accrue de sociétés de sécurité privées pour maintenir la discipline
  • Destinations principales : Inde, Chine, Turquie

Le Boracay s’inscrit dans ce schéma. Son arraisonnement représente une rare intervention musclée d’un État européen contre un élément de cette flotte opaque.

Les implications géopolitiques et maritimes

Cette affaire illustre la difficulté à faire respecter les sanctions dans un domaine aussi vaste que les océans. Les eaux internationales offrent une liberté relative, mais les États côtiers conservent des droits d’intervention en cas de suspicion grave.

La France, en arraisonnant ce navire, envoie un signal fort. Elle démontre sa détermination à surveiller les approches européennes et à collaborer avec ses alliés pour traquer ces opérations clandestines.

Pourtant, le navire a pu repartir rapidement. Cela pose question sur l’efficacité des mesures prises et sur les limites du droit international face à des acteurs étatiques puissants.

Le rôle des sociétés de sécurité privées

La présence de personnel de Moran Security Group à bord n’est pas anodine. Cette entreprise, fondée par d’anciens officiers des services russes, fournit des services de protection et de conseil en zones à risque.

Dans le contexte de la flotte fantôme, ces agents assurent non seulement la sécurité physique mais veillent surtout à ce que les instructions centrales soient suivies. Ils collectent aussi des informations sur les mouvements navals européens.

Cette dimension renforce l’idée que ces tankers ne sont pas seulement des transporteurs de brut, mais parfois des outils dans une stratégie plus large.

Perspectives et suites judiciaires

Le procès qui s’ouvre à Brest pourrait durer plusieurs audiences. La question de compétence sera examinée en priorité. Si le tribunal se déclare incompétent, l’affaire pourrait être renvoyée vers d’autres juridictions.

Dans le cas contraire, les débats porteront sur les circonstances du refus d’obtempérer et sur le rôle exact du commandant. L’absence physique de l’accusé complique les choses, mais la vidéo ou les témoignages pourraient être utilisés.

Cette affaire reste emblématique des tensions actuelles autour de l’énergie, des sanctions et de la maîtrise des routes maritimes stratégiques.

Les prochains jours apporteront sans doute de nouveaux éléments. Ils permettront de mieux comprendre comment les grandes puissances naviguent entre respect du droit international et impératifs de sécurité économique et géopolitique.

En attendant, le Boracay continue sa route, tandis que le tribunal breton tente de démêler les fils d’une opération qui dépasse largement les frontières d’un simple refus en haute mer. L’issue de ce procès pourrait influencer les futures interventions contre la flotte fantôme et marquer un précédent important dans l’application extraterritoriale des sanctions.

Pour l’instant, cette histoire rappelle que les océans, loin d’être un vide juridique, sont un espace où se jouent des luttes d’influence discrètes mais déterminantes pour l’équilibre mondial.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.