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Poutine et Al-Chareh : Enjeux des Bases Russes en Syrie

Pourquoi Vladimir Poutine reçoit-il pour la deuxième fois en quatre mois le nouveau président syrien Ahmad al-Chareh ? Au cœur des discussions : le sort des bases militaires russes en Syrie et la menace persistante de l’État islamique. Les enjeux sont colossaux pour Moscou…

Imaginez un instant : dans les couloirs du pouvoir à Moscou, deux hommes se retrouvent autour d’une table chargée d’histoire et d’enjeux stratégiques. L’un dirige la Russie depuis plus de deux décennies, l’autre incarne le nouveau visage d’une Syrie bouleversée par des années de guerre et un renversement brutal du régime précédent. Leur rencontre n’est pas anodine. Elle intervient à un moment où l’équilibre régional vacille et où chaque décision peut redessiner durablement la carte du Moyen-Orient.

Une rencontre sous haute tension géopolitique

Mercredi, le président russe a accueilli son homologue syrien pour un déjeuner de travail suivi d’une discussion en tête-à-tête. Cette visite marque déjà la deuxième entre les deux dirigeants en seulement quatre mois. Un rythme soutenu qui témoigne de l’urgence des sujets à traiter entre Moscou et Damas.

Depuis la chute inattendue du précédent dirigeant syrien fin 2024, la Russie observe avec attention l’évolution du pouvoir à Damas. Le nouveau président, issu des rangs de ceux qui ont combattu l’ancien régime, entretient pourtant des contacts réguliers avec le Kremlin. Une relation pragmatique qui semble vouloir perdurer malgré les bouleversements profonds qu’a connus le pays.

Les bases militaires russes au cœur des négociations

La question qui domine les esprits reste sans doute la présence militaire russe sur le sol syrien. Ces implantations stratégiques, établies depuis 2015, représentent un levier majeur pour Moscou dans la région. Elles permettent à la Russie de projeter sa puissance en Méditerranée orientale et de conserver une influence déterminante au Moyen-Orient.

Le porte-parole du Kremlin a laissé entendre que ce sujet sensible serait forcément abordé lors des échanges. Sans entrer dans les détails, il a renvoyé les questions précises au ministère de la Défense. Une manière élégante de signifier que les discussions risquent d’être ardues sur ce point précis.

Pour Damas, préserver de bonnes relations avec Moscou reste essentiel. La Russie a été un partenaire incontournable durant des années difficiles. Aujourd’hui, le nouveau pouvoir syrien espère transformer cette relation historique en un partenariat plus équilibré, tout en obtenant des garanties sur certains dossiers brûlants.

Un retrait symbolique à Qamichli

Cette semaine, les forces russes ont quitté l’aéroport de Qamichli, dans le nord-est du pays. Cette petite implantation, mise en place fin 2019 suite à un accord avec la Turquie, n’était pas des plus importantes numériquement. Pourtant, son évacuation n’est pas passée inaperçue.

Ce retrait intervient alors que les forces kurdes, qui contrôlaient la zone, ont récemment subi de sérieux revers face à l’armée syrienne régulière. De larges territoires du nord et du nord-est ont changé de mains ces dernières semaines. La configuration militaire évolue rapidement et oblige tous les acteurs à recalibrer leur position.

La Russie, traditionnellement attentive à l’équilibre des forces dans cette région sensible, semble ajuster sa présence en fonction des nouveaux rapports de force. Ce mouvement peut être interprété comme une prise en compte réaliste de la situation sur le terrain.

La menace persistante de l’État islamique

La communauté internationale suit avec une inquiétude croissante l’évolution de la situation sécuritaire en Syrie. Les Occidentaux, en particulier, craignent une résurgence des groupes jihadistes, notamment ceux affiliés à l’organisation État islamique.

Les camps et prisons du nord-est, gérés jusqu’ici par les forces kurdes, abritent des milliers d’anciens combattants de l’EI ainsi que leurs familles. Le transfert de contrôle de ces zones vers les autorités de Damas soulève de très sérieuses questions sur la gestion de ces détenus particulièrement dangereux.

« Les forces gouvernementales syriennes et les combattants kurdes doivent éviter tout vide sécuritaire qui serait favorable aux jihadistes de l’EI. »

Appel conjoint de plusieurs pays occidentaux

Cet avertissement, lancé récemment par plusieurs capitales européennes et par Washington, illustre parfaitement le niveau de préoccupation. Un relâchement dans la surveillance de ces sites pourrait avoir des conséquences dramatiques bien au-delà des frontières syriennes.

Un cessez-le-feu fragile et précaire

Actuellement, un cessez-le-feu est en vigueur dans les zones de tension du nord-est. Prolongé récemment de quinze jours supplémentaires, cet accord reste toutefois très fragile. Les deux parties s’accusent mutuellement de violations répétées.

Cette trêve précaire constitue pourtant la seule barrière empêchant pour l’instant une reprise généralisée des hostilités. Sa pérennisation dépendra largement de la capacité des acteurs locaux à trouver des terrains d’entente, avec l’appui – ou la pression – des puissances régionales et internationales.

La récente conversation téléphonique entre le dirigeant américain et son homologue syrien, au cours de laquelle il a été affirmé que « tout se passait très bien », contraste avec les mises en garde européennes. Cette divergence d’appréciation souligne les approches parfois très différentes face à la nouvelle réalité syrienne.

La question sensible de l’ex-président déchu

Parmi les dossiers qui empoisonnent les relations figure la situation de l’ancien dirigeant syrien, réfugié en Russie depuis sa chute. Le nouveau pouvoir à Damas réclame régulièrement son extradition pour qu’il réponde de ses actes devant la justice.

Interrogé sur ce point précis, le porte-parole du Kremlin s’est contenté d’indiquer que Moscou ne commentait pas le sujet. Une réponse classique qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations sans rien révéler des intentions réelles.

Ce dossier, hautement symbolique, constitue probablement l’un des principaux points de friction entre les deux capitales. Il cristallise les tensions entre la volonté de tourner la page pour Damas et la nécessité pour Moscou de préserver une certaine image de cohérence dans ses engagements internationaux.

Coopération économique et perspectives régionales

Au-delà des questions sécuritaires et militaires, les discussions doivent également porter sur la coopération bilatérale, notamment dans le domaine économique. La reconstruction de la Syrie représente un chantier titanesque qui nécessitera des investissements massifs.

La Russie, malgré ses propres contraintes budgétaires, souhaite conserver une place privilégiée dans ce processus. Les entreprises russes pourraient être intéressées par divers contrats d’infrastructure, d’énergie ou de reconstruction.

L’échange de points de vue sur la situation régionale complète le menu des discussions. La Syrie reste un nœud stratégique où se croisent les intérêts de nombreuses puissances : Turquie, Iran, Israël, États-Unis, pays du Golfe… Chaque mouvement y est observé avec la plus grande attention.

Un équilibre délicat à préserver

Pour la Russie, l’enjeu est de taille : maintenir une influence significative en Syrie sans apparaître comme un acteur dépassé par les événements. Le pays a investi énormément – militairement, politiquement et financièrement – dans ce théâtre d’opérations depuis 2015.

Le renversement de l’ancien régime a constitué un revers stratégique important. Pourtant, la capacité de Moscou à établir rapidement un dialogue constructif avec les nouvelles autorités démontre une certaine flexibilité diplomatique.

De son côté, le nouveau pouvoir syrien doit composer avec un héritage complexe : un pays exsangue, des communautés divisées, des menaces sécuritaires multiples et des attentes immenses de la population. Trouver le juste équilibre entre rupture avec le passé et continuité des relations internationales représente un exercice d’équilibriste particulièrement périlleux.

Vers une nouvelle page des relations russo-syriennes ?

Cette rencontre à Moscou pourrait marquer une étape importante dans la redéfinition des relations entre les deux pays. Au-delà des déclarations protocolaires, ce sont les actes concrets qui compteront : respect des accords existants, niveau de coopération militaire, engagements économiques, gestion des questions sécuritaires.

La Syrie post-conflit constitue un laboratoire grandeur nature des rapports de force au XXIe siècle. Les grandes puissances y testent leurs capacités d’influence, leurs alliances et leurs limites. Chaque décision prise à Damas ou à Moscou résonne bien au-delà des frontières syriennes.

Dans ce contexte mouvant, la rencontre entre les deux présidents prend une dimension particulière. Elle symbolise à la fois la continuité d’une relation historique et la tentative de l’adapter à une réalité radicalement transformée. L’avenir dira si cette tentative portera ses fruits ou si les divergences finiront par l’emporter.

Une chose est certaine : les regards du monde entier restent fixés sur cette relation russo-syrienne en pleine mutation. Dans un Moyen-Orient déjà suffisamment instable, l’évolution de ce partenariat constituera l’un des indicateurs les plus fiables de la direction que prendra la région dans les mois et les années à venir.

Les prochains jours, les prochaines semaines seront décisifs. Les annonces qui pourraient émerger de ces discussions – ou au contraire leur absence – en diront long sur les intentions réelles des deux capitales. Une chose est sûre : la Syrie reste, plus que jamais, au cœur des enjeux géopolitiques mondiaux.

Points clés à retenir de cette rencontre :

  • Deuxième rencontre en quatre mois entre les dirigeants russe et syrien
  • Focus principal : avenir des bases militaires russes en Syrie
  • Retrait récent des forces russes de l’aéroport de Qamichli
  • Crainte internationale d’une résurgence de l’État islamique
  • Cessez-le-feu fragile dans le nord-est du pays
  • Question non résolue de l’extradition de l’ancien dirigeant syrien
  • Coopération économique et échanges sur la situation régionale

Dans les méandres complexes de la géopolitique moyen-orientale, cette rencontre constitue bien plus qu’un simple rendez-vous diplomatique. Elle illustre parfaitement les défis auxquels font face les grandes puissances lorsqu’elles doivent adapter leurs stratégies à des réalités locales en perpétuelle évolution.

La Russie, qui a longtemps misé sur la stabilité d’un régime allié, doit aujourd’hui composer avec une nouvelle donne. Sa capacité à maintenir une présence significative tout en développant des relations constructives avec les nouvelles autorités constituera un test majeur de sa diplomatie au XXIe siècle.

Pour la Syrie elle-même, l’enjeu est existentiel : réussir sa transition vers une nouvelle ère tout en évitant le chaos sécuritaire et en reconstruisant un pays profondément meurtri. Le chemin s’annonce long et semé d’embûches, mais les premières étapes semblent engagées avec une certaine prudence et un réalisme politique assumé.

Quelle que soit l’issue de ces négociations, elles marqueront durablement l’histoire récente de la Syrie et de ses relations avec la Russie. Une page se tourne, une autre s’écrit. Et dans cette région où chaque mot compte double, chaque silence pèse triple, l’attention reste totale.

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