Un second tour historique entre modération et populisme
Pour la première fois depuis de nombreuses décennies, le Portugal s’engage dans une seconde manche à la présidentielle. Les projections placent Antonio José Seguro en tête avec environ 30 à 35 % des voix, suivi de près par André Ventura autour de 20 à 25 %. Ce résultat marque un séisme politique dans un pays traditionnellement dominé par les forces modérées de centre-gauche et centre-droit.
Les électeurs ont manifesté une fatigue face aux partis traditionnels, mais aussi une mobilisation pour barrer la route à des idées jugées extrêmes par beaucoup. Le débat s’annonce passionné, avec des enjeux qui touchent à l’identité nationale, à l’économie et aux valeurs démocratiques.
Antonio José Seguro : le visage d’une gauche modérée et expérimentée
À 63 ans, Antonio José Seguro incarne une figure familière de la scène politique portugaise. Ancien secrétaire général du Parti socialiste, il revient sur le devant de la scène après plusieurs années d’éloignement. Son parcours est marqué par une carrière classique au sein de la gauche : leader des jeunesses socialistes dans les années 1990, député, secrétaire d’État aux Sports sous un gouvernement socialiste, puis élu au Parlement européen.
Diplômé en sciences politiques et relations internationales, il a toujours défendu une ligne centriste au sein de son parti. Durant la crise de la dette souveraine, il a accepté les mesures d’austérité imposées par les institutions européennes et le FMI, une position qui lui a valu des critiques internes mais aussi une image de responsable.
Évincé de la direction de son parti dans une lutte interne fratricide, il a traversé une période plus discrète. Son retour s’est fait avec une campagne axée sur la modération : il se présente comme le garant d’une gauche moderne et modérée, capable de rassembler au-delà des clivages traditionnels. Les électeurs de gauche, inquiets de voir disparaître toute représentation progressiste au second tour, se sont mobilisés en sa faveur.
Son apparence sobre, avec ses cheveux courts et ses lunettes rondes épaisses, renforce cette image de sérieux et de stabilité. Il insiste sur la défense des services publics, de la démocratie et d’une Europe solidaire, tout en promettant de ne pas céder aux sirènes du populisme.
Je crois dans le bon sens des Portugais.
Cette phrase résume sa stratégie : miser sur le rejet des extrêmes pour consolider sa base et attirer les voix centristes au second tour.
André Ventura : l’artisan de la percée de l’extrême droite
André Ventura, 43 ans, représente le phénomène politique le plus marquant de ces dernières années au Portugal. Fondateur du parti Chega en 2019, il a transformé une petite formation en force majeure de l’opposition. Professeur de droit au visage juvénile et à la barbe négligée, il a d’abord connu la notoriété comme commentateur sportif à la télévision, passionné de football et supporter du Benfica Lisbonne.
Issu d’un milieu modeste en banlieue de Lisbonne, il a tenté diverses voies : séminaire catholique, écriture romanesque, inspecteur des impôts. Son talent pour la communication l’a propulsé dans les médias puis en politique. Initialement candidat local sous les couleurs du centre-droit, il s’est fait remarquer par des déclarations controversées sur certaines communautés, ce qui a accéléré sa rupture avec les partis traditionnels.
En créant Chega, il a su capter un électorat frustré par la corruption, l’immigration et le sentiment d’abandon. Ses propositions incluent la lutte anticorruption, des mesures strictes sur l’immigration, ou encore la castration chimique pour les pédophiles. Entré au Parlement comme député unique en 2019, son parti a connu une croissance exponentielle : de 12 députés en 2022 à 50 en 2024, puis 60 avec près de 23 % des voix récemment.
En 2021, à la présidentielle précédente, il avait déjà obtenu près de 12 % des suffrages, terminant troisième. Aujourd’hui, il incarne la poussée populiste, promettant de remettre les Portugais au centre des priorités nationales.
Les racines du succès de l’extrême droite au Portugal
Le Portugal avait longtemps échappé à la vague populiste qui a touché d’autres pays européens. Mais les crises successives – économique, sanitaire, puis politique – ont créé un terreau fertile. Chega a su exploiter le mécontentement face à la classe politique traditionnelle, accusée de corruption et d’inefficacité.
André Ventura mise sur un discours direct, souvent provocateur, qui résonne auprès d’électeurs lassés des compromis. Ses thèmes récurrents – sécurité, identité nationale, critique de l’immigration – ont permis à son parti de devenir la principale force d’opposition au gouvernement actuel de droite.
Cette ascension n’est pas sans controverses. Ses propos sur certaines minorités ont valu des accusations de xénophobie, et son style polarise profondément la société. Pourtant, chaque élection confirme sa progression, signe d’un changement durable dans le paysage politique portugais.
Les enjeux du second tour : modération contre radicalité
Le second tour oppose deux projets antagonistes. Antonio José Seguro cherche à rassembler tous ceux qui refusent l’extrémisme, en insistant sur la stabilité, les valeurs européennes et la protection sociale. Il bénéficie d’un soutien large à gauche et espère attirer les voix centristes et modérées de droite.
André Ventura, lui, appelle à unir la droite autour de son programme patriotique. Il promet un leadership fort, des réformes radicales et une rupture avec le système actuel. Son défi sera de dépasser son électorat de base pour convaincre les indécis.
Les sondages récents indiquent un avantage pour Seguro, en raison du rejet élevé de Ventura auprès d’une majorité d’électeurs. Mais la mobilisation reste clé : l’abstention ou un sursaut populiste pourraient changer la donne.
Un scrutin qui reflète les fractures européennes
Ce duel s’inscrit dans un contexte plus large. En Europe, les forces populistes de droite gagnent du terrain, souvent sur fond de méfiance envers les élites et les institutions. Le Portugal, pays de la Révolution des Œillets, avait jusque-là résisté à cette tendance. L’émergence de Chega montre que même les démocraties les plus stables ne sont pas immunisées.
Les thèmes de l’immigration, de la sécurité et de la souveraineté dominent le débat. Les Portugais devront choisir entre continuité modérée et changement disruptif. Quelle que soit l’issue, ce scrutin marquera un tournant.
Les semaines à venir seront décisives. Campagnes intenses, débats télévisés, alliances potentielles : tout peut encore basculer. Les électeurs portugais ont rendez-vous le 8 février pour décider de l’orientation de leur pays pour les prochaines années.
Ce premier tour a déjà révélé une polarisation croissante. Les partis traditionnels perdent du terrain, tandis que les extrêmes montent. Le second tour testera la capacité de la société portugaise à résister aux sirènes du populisme ou à embrasser un virage plus radical.
Dans un climat d’incertitude économique et sociale, les promesses de stabilité face à celles de rupture s’affrontent. Les Portugais, attachés à leur démocratie, sauront-ils préserver l’équilibre ou opter pour un changement profond ? L’avenir le dira.









