Imaginez une salle comble, des caméras braquées, des journalistes du monde entier attendant des réponses claires sur l’un des conflits les plus brûlants de notre époque. Et soudain, un silence pesant s’installe. C’est exactement ce qui s’est produit lors de la conférence de presse d’ouverture de la Berlinale, lorsque la question de la guerre à Gaza a été posée au jury international.
Une ouverture sous tension : quand le cinéma rencontre la géopolitique
Le festival du film de Berlin, traditionnellement perçu comme un espace progressiste et engagé, a connu une entrée en matière explosive cette année. Tout a commencé par une simple interrogation formulée par un journaliste : quelle position le jury comptait-il adopter face à l’offensive israélienne dans la bande de Gaza ? La réponse, ou plutôt l’absence de réponse franche, a immédiatement déclenché une vague d’indignation.
Le président du jury, figure respectée du cinéma mondial, a rapidement pris la parole pour fixer les limites. Selon lui, le rôle des artistes consiste à rester en dehors des débats politiques, afin de préserver une forme de neutralité essentielle à la création. Cette déclaration, prononcée avec calme, a pourtant été perçue par beaucoup comme une esquive face à une tragédie humaine en cours.
La réaction immédiate d’une voix influente
Parmi les premiers à exprimer leur désaccord, une personnalité dont l’engagement n’est plus à démontrer. L’écrivaine indienne, lauréate du Booker Prize et connue pour ses prises de position courageuses, n’a pas mâché ses mots. Dans une déclaration transmise à la presse, elle a qualifié la réponse du jury de choquante et écœurante.
Entendre dire que l’art ne devrait pas être politique est sidérant. Ce qui se passe à Gaza est un génocide du peuple palestinien perpétré par l’État d’Israël. Si les plus grands artistes ne peuvent pas le dire, l’histoire les jugera.
Ces mots forts ont résonné bien au-delà des murs du festival. L’autrice a même décidé d’annuler sa participation prévue : elle devait présenter une version restaurée d’un film des années 80 dont elle avait écrit le scénario et dans lequel elle jouait. Son retrait symbolique marque le début d’une série de gestes de protestation.
Retraits en chaîne en signe de solidarité
La polémique ne s’est pas arrêtée là. Peu après, deux autres films, prévus dans une section parallèle dédiée aux restaurations, ont été retirés. Il s’agit d’œuvres signées par deux cinéastes arabes aujourd’hui disparus : une réalisatrice égyptienne et un documentariste soudanais. La décision a été prise conjointement par un centre culturel cairote et les familles des défunts.
Le motif invoqué est limpide : un geste de solidarité envers le cinéma palestinien et plus largement envers la cause palestinienne. La direction du festival a pris acte de ces retraits avec respect, tout en regrettant l’absence de ces œuvres qui, selon elle, auraient enrichi les débats.
Ces départs successifs illustrent à quel point la question palestinienne traverse aujourd’hui le monde culturel, y compris dans les festivals les plus prestigieux. Ce qui était autrefois cantonné aux discours militants fait désormais irruption au cœur même des institutions cinématographiques.
Le contexte allemand : un poids historique indéniable
Impossible de comprendre la prudence du jury sans évoquer le contexte spécifique de l’Allemagne. Marquée par la responsabilité historique liée à la Shoah, la République fédérale entretient avec Israël une relation particulière, souvent qualifiée de raison d’État. Berlin figure parmi les soutiens les plus constants et les plus fermes de l’État hébreu sur la scène internationale.
Cette position officielle se heurte cependant à une réalité de terrain très différente. Depuis l’attaque menée par le Hamas le 7 octobre 2023, qui a coûté la vie à plus de 1 200 personnes en Israël, majoritairement des civils, la riposte militaire dans la bande de Gaza a provoqué un bilan humain dramatique. Selon les chiffres communiqués par les autorités sanitaires locales, plus de 71 000 Palestiniens ont perdu la vie dans ce territoire densément peuplé.
Ces chiffres, bien que contestés dans leur méthodologie par certaines parties, alimentent un débat mondial virulent. Plusieurs organisations internationales et commissions d’enquête ont employé le terme de génocide pour qualifier les opérations en cours, accusation immédiatement rejetée par les autorités israéliennes qui y voient une instrumentalisation antisémite.
Le cinéma face à ses responsabilités
La Berlinale n’en est pas à son premier face-à-face avec le conflit israélo-palestinien. L’année précédente déjà, plusieurs réalisateurs avaient exprimé leur colère depuis la scène. Certains avaient arboré le keffieh, d’autres avaient prononcé des discours très directs, accusant directement l’État d’Israël de pratiques génocidaires. Le public, acquis à ces causes, avait souvent répondu par de longs applaudissements.
Cette année, le contraste est saisissant. Là où certains attendaient une prise de parole forte, le jury a préféré invoquer la séparation entre art et politique. Une productrice membre du jury a même estimé que poser cette question était injuste, chacun pouvant avoir ses propres préoccupations et ses propres choix.
Cette position soulève une question fondamentale : le cinéma peut-il réellement rester neutre face à des événements d’une telle gravité ? Pour beaucoup d’artistes et d’intellectuels, l’art est précisément l’espace où l’on nomme l’innommable, où l’on refuse le silence complice.
Un débat plus large sur l’engagement des artistes
La controverse berlinoise n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un mouvement plus vaste qui traverse l’ensemble du monde culturel depuis plusieurs mois. Musiciens, écrivains, acteurs, réalisateurs : tous sont désormais sommés de se positionner sur le conflit.
Certains choisissent le silence, arguant que leur rôle n’est pas de faire de la politique mais de raconter des histoires. D’autres estiment au contraire que le silence équivaut à une forme de complicité. Cette fracture traverse les professions artistiques de part en part et révèle des lignes de clivage profondes.
- Les partisans de l’engagement estiment que l’artiste a un devoir moral de parole publique.
- Les défenseurs de la neutralité rappellent que l’art doit transcender les clivages partisans.
- Entre les deux, une zone grise où se débattent la majorité des créateurs.
Dans le cas présent, le choix du jury de ne pas condamner explicitement les événements de Gaza a été interprété par certains comme une prise de position implicite en faveur du statu quo. Pour d’autres, il s’agit simplement d’une volonté de préserver l’espace artistique des passions du moment.
Vers une Berlinale encore plus fracturée ?
Alors que le festival ne fait que commencer, la question est désormais de savoir si cette polémique initiale va contaminer l’ensemble de la manifestation. Les programmations parallèles, les tables rondes, les rencontres professionnelles risquent toutes d’être marquées par ce débat.
Certains observateurs prédisent une édition sous haute tension, où chaque prise de parole sera scrutée, chaque silence commenté. D’autres espèrent que le cinéma reprendra ses droits et que les films, par leur puissance narrative, parviendront à dépasser les clivages.
Une chose est sûre : la Berlinale 2026 restera dans les mémoires comme l’édition où le septième art a été mis face à l’une des tragédies les plus déchirantes de notre temps. Entre ceux qui appellent à la parole et ceux qui invoquent le silence, le fossé semble pour l’instant infranchissable.
Et pendant ce temps, à des milliers de kilomètres de Berlin, les images continuent d’arriver de Gaza. Elles montrent des ruines, des visages épuisés, des enfants au milieu des décombres. Ces images, les artistes du monde entier les voient-ils ? Et s’ils les voient, que choisissent-ils d’en faire ?
La réponse, pour l’instant, reste suspendue. Comme un plan fixe sur un écran noir, attendant le prochain geste, la prochaine réplique, le prochain silence.
Le festival se poursuit, les projections s’enchaînent, les tapis rouges s’illuminent. Mais dans les coulisses, dans les conversations, dans les regards échangés, la question de Gaza flotte comme un spectre. Et personne ne sait encore comment ce spectre sera apprivoisé, ou au contraire combattu, dans les jours qui viennent.
Ce qui est certain, c’est que le cinéma, cette fois, ne pourra pas faire semblant de ne rien voir. Les images du monde réel ont forcé la porte du festival. Elles sont là, dans la salle, dans les questions, dans les absences. Et elles exigent une réponse.
Quelle sera-t-elle ? Le public, les critiques, les artistes eux-mêmes sont désormais aux aguets. Car au-delà des prix, des ovations, des critiques élogieuses, c’est peut-être la réponse à cette question qui définira l’édition 2026 de la Berlinale.
Et l’histoire, comme l’a rappelé une voix venue d’Inde, n’oublie jamais.
À suivre : comment le reste du festival va-t-il gérer cette fracture ouverte dès le premier jour ?
Les prochains jours promettent d’être riches en enseignements sur la capacité du cinéma contemporain à affronter les drames de son temps. Ou à les contourner.









