Imaginez un jeune homme de vingt ans, déjà doté d’un visage taillé à la serpe, des traits qui hurlent l’expérience plutôt que l’innocence. Dans le milieu impitoyable du cinéma italien des années 90, ce physique devient presque un handicap. Et pourtant, cet homme est aujourd’hui l’un des acteurs les plus respectés et les plus demandés de sa génération. Pierfrancesco Favino a transformé ce qui aurait pu être un frein en signature. Rencontre avec un homme qui parle aussi bien de ses doutes que de sa passion dévorante pour le sport.
Un physique qui ne passait pas les auditions
Quand on lui demande aujourd’hui ce qu’il pense de son visage, la réponse fuse avec un rire : « Je n’aime toujours pas ma gueule, mais si ça marche au cinéma, ça me va. » Cette autodérision cache pourtant une vérité plus profonde. À ses débuts, son apparence le cantonnait à des seconds rôles ou le faisait tout simplement éliminer des castings. Trop marqué, trop adulte pour jouer les jeunes premiers, trop singulier pour les personnages lambda.
Il aura fallu attendre le milieu des années 2000 et des films comme Romanzo Criminale pour que ses traits enfin « matchent » avec les personnages qu’on lui proposait. Ce tournant a été libérateur. Soudain, ce qui était perçu comme un défaut est devenu une force. Une force qu’il cultive aujourd’hui en acceptant des rôles très physiques, parfois jusqu’à l’extrême.
Les métamorphoses qui marquent
Favino n’est pas du genre à se cacher derrière des artifices gratuits. Quand il décide de se transformer, c’est toujours au service du personnage. Pour incarner Tommaso Buscetta dans Le Traître, il a porté des costumes extrêmement serrés afin de comprimer son corps et d’accentuer la sensation d’un homme qui dissimule ses origines modestes sous une apparence bourgeoise. Une contrainte physique qui a nourri son jeu.
Dans un autre registre, il est allé jusqu’à 100 kilos pour un rôle. Pas par coquetterie ou par défi personnel, mais parce que le personnage l’exigeait. Cette discipline impressionne, surtout quand on sait qu’il doit ensuite retrouver la ligne pour le projet suivant. Un éternel yoyo que beaucoup d’acteurs refusent aujourd’hui.
« Si ça le sert, je peux aller loin pour un personnage. Mais le virtuosisme pour le virtuosisme, les masques pour les masques, ce n’est pas mon truc. »
Cette phrase résume parfaitement sa philosophie : tout doit être au service de l’histoire et de la vérité émotionnelle du rôle.
Le cycliste qui a failli le tuer
Parmi toutes les préparations physiques qu’il a endurées, celle pour incarner Gino Bartali reste de loin la plus marquante… et la plus douloureuse. Pendant quatre mois et demi, il a pédalé entre 100 et 150 kilomètres par jour sur un vélo d’époque, avant même le début du tournage. Résultat : -11 kg et +11 cm de tour de cuisses. À la fin du projet, il a littéralement jeté le vélo dans un coin et a juré de ne plus jamais remonter dessus.
Cette anecdote fait sourire aujourd’hui, mais elle dit beaucoup sur l’engagement total qu’il met dans son métier. Peu d’acteurs accepteraient un tel sacrifice physique pour un téléfilm. Lui l’a fait sans hésiter.
Il Maestro : le beau gosse qui ne s’est pas vu vieillir
Dans son dernier film sorti en mars 2026, Il Maestro, il incarne Raul Gatti, ancien joueur de tennis devenu entraîneur dans l’Italie des années 80. Un homme qui continue de jouer les séducteurs sans se rendre compte que le temps a fait son œuvre. Un rôle à la fois drôle, touchant et cruellement réaliste.
Le parallèle avec sa propre carrière est troublant : lui aussi a dû attendre que le temps fasse son travail pour que son physique corresponde enfin aux attentes des réalisateurs. Ironie du sort, il joue aujourd’hui un homme qui refuse de voir cette même réalité en face.
Le tifoso absolu de la Roma
Si le cinéma est sa profession, le football – et plus précisément l’AS Roma – est sa religion. Il raconte avec émotion le jour où son père, supporter de la Juventus, lui a offert un abonnement en Curva Sud pour ses 14 ans. Un cadeau immense et paradoxal. À cet âge, prendre trois bus seul pour aller au stade relevait presque de l’exploit.
Il connaissait « tout le monde et personne » dans la tribune. Il allait voir les entraînements en cachette de sa mère. Il vivait la Roma comme une maladie douce-amère, celle que seuls les vrais tifosi comprennent.
« Un jour, j’ai fait l’aller-retour dans la nuit de Turin à Milan en costume pour aller voir l’AS Roma jouer avant de rentrer tourner ma scène au petit matin. »
Le match s’est soldé par une défaite. Peu importe. L’anecdote reste gravée dans sa mémoire comme l’un de ces moments où la passion dépasse tout le reste, y compris le sommeil et la logique.
Tennis, boxe, foot : une vie rythmée par le sport
Le tennis occupe également une place importante dans sa vie. Il se décrit comme un joueur au service correct et au revers à une main, mais avec une endurance limitée. Il suit avec ferveur la nouvelle génération italienne, et notamment Jannik Sinner dont les matchs paralysent parfois les plateaux de tournage entiers.
Avant le cinéma, il a pratiqué la boxe pendant sept ans, de 17 à 25 ans. Un sport qui a laissé des traces : un dos légèrement voûté qu’il n’aime pas, mais aussi des bras dont il est plutôt fier. Aujourd’hui, il maintient une salle de fitness à domicile et travaille avec un coach personnel entre deux tournages.
Un équilibre fragile entre corps et personnages
À 1,82 m pour 82 kg, il reconnaît ne pas être « très fit ». Il surveille son alimentation sans obsession, apprécie le champagne et la bonne cuisine, limite le café à deux par jour et a vapoté pendant sept ans – une habitude qu’il compte arrêter prochainement. Un rapport au corps très méditerranéen, loin des diktats de la perfection physique.
Pourtant, quand un rôle l’exige, il sait se plier à des régimes draconiens ou à des entraînements extrêmes. Cette dualité entre l’homme qui savoure la vie et l’acteur prêt à tout pour un personnage est fascinante.
Ce que le sport lui a appris sur le métier d’acteur
Le sport lui a enseigné la discipline, la résilience et l’importance du collectif. Des qualités qu’il retrouve sur un plateau. Il compare parfois le tournage à une longue saison sportive : il y a des moments de grâce, des défaites, des blessures invisibles, mais surtout l’obligation de se relever et d’avancer.
Il rêve secrètement d’incarner un jour Agostino Di Bartolomei, légende tragique de la Roma. Un rôle qui réunirait ses deux passions : le jeu et le foot. Un rêve qu’il garde précieusement, sans trop y croire, comme tous les grands tifosi gardent un espoir fou au fond du cœur.
Un homme qui continue d’apprendre
À plus de cinquante ans, Favino reste curieux. Il parle avec admiration des jeunes sportifs italiens qui brillent sur la scène internationale. Il reconnaît que le tennis a changé grâce à des joueurs comme Sinner, et que le football italien retrouve peu à peu ses lettres de noblesse.
Mais surtout, il continue de se remettre en question. Il sait que le cinéma ne pardonne rien, que chaque rôle est une nouvelle audition. Et il l’accepte avec une humilité rare dans ce milieu.
Alors oui, Pierfrancesco Favino a une gueule. Une gueule qui raconte une vie, des combats, des passions et des doutes. Une gueule qui, finalement, n’a jamais été un problème. Juste une question de timing.
Et le timing, aujourd’hui, semble parfait.









