Imaginez-vous à bord d’un train traversant l’immense plaine ukrainienne, bercé par le ronronnement régulier des rails. Soudain, le ciel s’embrase. Des drones surgissent, les freins hurlent, le chaos s’installe. C’est exactement ce qu’ont vécu, le 27 janvier dernier, les 223 passagers et l’équipage du train 104 reliant l’ouest à l’est du pays. Une attaque qui a coûté la vie à cinq personnes et qui a rappelé, une fois de plus, à quel point le réseau ferroviaire ukrainien est devenu une cible stratégique… et un symbole de résistance.
Quand la peur côtoie le devoir sur les voies ukrainiennes
Dans un pays en guerre depuis février 2022, le train n’est plus seulement un moyen de transport. Il est devenu une véritable ligne de vie. Il évacue les civils, transporte les soldats, achemine l’aide humanitaire et les marchandises essentielles. Sans lui, de nombreuses régions seraient isolées. Mais cette importance vitale en fait aussi une cible privilégiée pour l’adversaire.
Le 27 janvier, dans la région de Kharkiv, le train 104 circulait normalement jusqu’à ce que trois drones russes commencent à le suivre. Le chef de train, un homme de 33 ans passé par l’armée entre 2022 et 2024, a immédiatement compris le danger. Il a donné l’ordre de préparer l’évacuation. Malheureusement, les événements se sont enchaînés trop vite.
Le récit minute par minute d’une attaque implacable
Première explosion : un drone touche les rails juste devant la locomotive. Freinage d’urgence. Le convoi s’immobilise brutalement. À peine le temps de réaliser ce qui se passe qu’un second engin frappe de plein fouet la voiture 16. Le feu prend instantanément. Cinq voyageurs périssent dans les flammes ou sous l’impact.
« Tout s’est passé en quelques instants », confie le chef de train. Il décrit avec précision cet enchaînement terrifiant : alerte, freinage, explosion, feu, panique, puis une troisième frappe qui tombe à proximité, heureusement sans faire de nouvelles victimes directes.
« Le chef a crié : Olga, ils vont probablement attaquer ! Commençons à préparer les passagers pour l’évacuation ! »
Une hôtesse de wagon-lit présente ce jour-là
L’hôtesse Olga, 43 ans et 23 ans de service dans la compagnie ferroviaire ukrainienne, se souvient surtout du froid glacial, de la neige, des arbres sous lesquels ils se sont réfugiés. Elle garde en mémoire l’image insoutenable d’un wagon entier dévoré par les flammes et l’impuissance totale face à ce spectacle.
Évacuation sous le feu : l’entraide au cœur du chaos
Malgré la terreur, l’équipage n’a pas paniqué. Avec les secours arrivés sur place, ils ont rapidement isolé la voiture sinistrée, dételé les wagons intacts et poursuivi jusqu’à la ville de Lozova la plus proche. Chaque geste comptait. Chaque minute gagnée pouvait sauver des vies.
Les images de cette évacuation ont fait le tour du monde : une mère serrant son enfant contre elle, des passagers hagards marchant dans la neige, la carcasse fumante du wagon en arrière-plan. Ces clichés ne sont pas seulement choquants ; ils incarnent la réalité quotidienne de millions d’Ukrainiens.
Pourquoi le rail est-il une cible si stratégique ?
Le réseau ferroviaire ukrainien compte environ 23 000 kilomètres de voies, ce qui en fait le troisième plus grand d’Europe après ceux de l’Allemagne et de la France. Depuis le début du conflit, il joue plusieurs rôles cruciaux :
- Évacuation massive de civils vers l’ouest et hors du pays
- Transport de troupes et de matériel militaire vers le front
- Acheminement d’aide humanitaire internationale
- Maintien des échanges commerciaux intérieurs et exportations limitées
- Seul moyen fiable d’entrer ou de sortir du pays quand les aéroports sont fermés
Couper cette artère, c’est asphyxier économiquement et humainement de larges pans du territoire. C’est précisément l’objectif poursuivi, selon les responsables de la compagnie : semer la peur, isoler des régions entières et paralyser la mobilité des Ukrainiens.
Les précédents tragiques : Kramatorsk et les autres
Cette attaque n’est malheureusement pas un cas isolé. En avril 2022, une frappe sur la gare de Kramatorsk avait fait plus de soixante morts, dont de nombreuses familles tentant de fuir les combats. Des missiles avaient été tirés sur une foule attendant l’évacuation. Depuis, les incidents se multiplient : voies détruites, gares visées, trains de marchandises incendiés.
Malgré ces pertes, le réseau continue de fonctionner, souvent réparé en quelques heures ou jours grâce à des équipes qui travaillent sous la menace permanente.
La résilience des « héros du fer »
À Kiev, lors d’une cérémonie en hommage aux cheminots, plusieurs membres de l’équipage du train 104 ont accepté de témoigner. Le chef de train, ancien militaire, avoue sans détour que la peur est là. Pourtant, il refuse de céder.
« C’est notre devoir de continuer le travail. »
Le chef du train 104
Olga, de son côté, met en avant la force collective. « Tout le monde est uni, chacun se soucie des autres. Personne ne laisse personne dans le pétrin », explique-t-elle. Cette solidarité forge une véritable famille professionnelle dans l’adversité.
Après l’attaque, l’équipage a bénéficié d’un repos forcé. Ils devaient reprendre le service le 7 février. On peut imaginer l’angoisse qui les étreignait à l’approche de cette date. Mais ils sont remontés à bord. Parce que des millions de personnes comptent sur eux.
Un passager lambda face à l’impossible choix
À la gare centrale de Kiev, Volodymyr, 42 ans, courait pour attraper un train vers le nord. Sa femme est hospitalisée, pas de chauffage à la maison, trois jeunes enfants à charge. « Je n’ai pas d’autre choix », lâche-t-il simplement.
Son histoire est celle de milliers d’Ukrainiens. Le train n’est pas un confort ; c’est parfois la seule option pour rejoindre un proche malade, ravitailler sa famille ou fuir une zone dangereuse. Prendre le risque de monter à bord devient une nécessité.
Le rail ukrainien : plus qu’une infrastructure, un symbole
Dans ce conflit qui dure depuis maintenant quatre ans, le chemin de fer incarne à lui seul la ténacité ukrainienne. Chaque voie réparée, chaque train qui repart, chaque employé qui remonte en voiture est un acte de défi. Face à une puissance qui cherche à briser la logistique et le moral, le rail continue de rouler.
Cette détermination n’efface pas la peur. Elle la transcende. Les cheminots savent que la menace plane à chaque kilomètre. Ils connaissent les statistiques, les précédents tragiques. Pourtant ils repartent. Parce que arrêter serait céder. Et céder n’est pas une option.
Quand la routine devient héroïsme
Conduire un train, vérifier les billets, servir un thé, annoncer les arrêts… ces gestes banals prennent, en temps de guerre, une dimension héroïque. Chaque départ est une promesse tenue envers des centaines de personnes qui n’ont plus beaucoup d’autres refuges.
Les cheminots ukrainiens ne portent pas d’uniformes de combat. Ils n’ont pas d’armes. Leur courage se manifeste dans la répétition obstinée du quotidien, dans le fait de remettre la casquette, de s’installer au poste de conduite ou dans le wagon-restaurant, malgré le souvenir encore brûlant de l’attaque précédente.
Un réseau qui refuse de s’arrêter
Les équipes techniques réparent les voies jour et nuit. Les horaires sont adaptés en fonction des alertes aériennes. Les itinéraires sont parfois modifiés à la dernière minute. Mais le service continue. Parce que derrière chaque train annulé, ce sont des vies qui se retrouvent bloquées, des malades qui n’atteignent pas l’hôpital, des familles séparées un peu plus longtemps.
La compagnie ferroviaire a développé une organisation quasi militaire : anticipation des frappes, plans d’évacuation rapides, coordination avec la défense anti-aérienne. Chaque employé sait ce qu’il doit faire en cas d’alerte. Cette préparation minutieuse sauve des vies.
L’impact psychologique sur les cheminots
Derrière le discours de devoir et de solidarité, il y a aussi des nuits sans sommeil, des cauchemars, une anxiété permanente. Certains ont perdu des collègues. D’autres ont vu des passagers mourir sous leurs yeux. Ces images ne s’effacent pas facilement.
Pourtant, peu quittent leur poste. La peur existe, mais elle est canalisée par le sens du collectif et par la conscience aiguë de leur rôle indispensable. Ils savent qu’ils sont devenus l’un des derniers liens physiques entre l’arrière et le front, entre les civils et leurs proches.
Un avenir incertain sur des rails fragiles
Combien de temps ce réseau tiendra-t-il ? Chaque attaque coûte cher en vies, en matériel, en énergie nerveuse. Les infrastructures vieillissent sous les impacts répétés. Les réparations deviennent de plus en plus complexes. Pourtant, personne ne parle d’abandonner.
Les cheminots ukrainiens incarnent une forme de résistance très concrète. Ils ne tirent pas, ils ne lancent pas de drones. Ils conduisent des trains. Et dans le contexte actuel, c’est déjà un acte immense.
Leur histoire nous rappelle que le courage ne se mesure pas toujours en actes spectaculaires. Parfois, il consiste simplement à se lever le matin, à enfiler son uniforme et à reprendre la route, malgré tout.
Dans un monde qui regarde souvent l’Ukraine à travers le prisme des grandes offensives et des déclarations politiques, n’oublions pas ces visages anonymes qui, jour après jour, maintiennent ouverte une artère vitale du pays. Leur détermination silencieuse est l’une des plus puissantes réponses à la violence.
Et tant qu’un train roulera encore sur les rails ukrainiens, tant qu’un chef de train criera « préparez l’évacuation » sans céder à la panique, tant qu’une hôtesse aidera une mère à porter son enfant dans la neige, la vie continuera de circuler. Contre vents et marées. Contre drones et missiles. Parce que certains devoirs sont plus forts que la peur.









