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Pérou : Une Décennie d’Instabilité Politique Inédite

Le Pérou a vu défiler sept présidents en moins de dix ans : destitutions en série, démissions sous pression, manifestations meurtrières… La chute de José Jeri en février 2026 n’est que le dernier épisode d’une crise sans fin. Mais pourquoi ce pays sombre-t-il dans un tel chaos institutionnel ?

Imaginez un pays où le fauteuil présidentiel semble maudit. En à peine dix ans, sept personnes différentes ont occupé la plus haute fonction de l’État, chacune confrontée à des destitutions, des démissions forcées ou des fins de mandat chaotiques. Le Pérou traverse depuis 2016 l’une des périodes les plus tumultueuses de son histoire démocratique récente, et la destitution toute récente de José Jeri, en février 2026, ne fait que confirmer une tendance profondément ancrée.

Ce n’est pas une simple succession de hasards. Derrière ces changements incessants se cache un déséquilibre institutionnel majeur : un Parlement doté de pouvoirs considérables face à un exécutif systématiquement affaibli. Ajoutez à cela une fragmentation politique extrême, l’absence de consensus durable et des scandales à répétition, et vous obtenez la recette d’une instabilité chronique qui paralyse le pays.

Une décennie marquée par le chaos institutionnel

Depuis l’élection de 2016, le Pérou a connu une valse présidentielle sans précédent dans la région. Sur les sept chefs d’État qui se sont succédé, seul un a pu terminer son mandat intérimaire sans encombre. Les autres ont tous été confrontés à des procédures de destitution, des pressions parlementaires insoutenables ou des crises sociales explosives.

Cette instabilité n’est pas seulement un feuilleton politique pour les observateurs internationaux. Elle a des conséquences concrètes : paralysie des réformes, défiance croissante envers les institutions, montée de la violence sociale et économique stagnante. Le pays semble coincé dans un cercle vicieux où chaque nouveau dirigeant arrive avec l’espoir d’une stabilisation, pour finir emporté par les mêmes forces centrifuges.

Pedro Pablo Kuczynski : la chute sous le poids d’un scandale

En 2016, Pedro Pablo Kuczynski accède au pouvoir avec le profil d’un technocrate expérimenté, porteur d’un programme libéral et modernisateur. Pourtant, son mandat ne durera que vingt mois. Plongé dans le vaste scandale de corruption Odebrecht qui touche toute l’Amérique latine, il se retrouve acculé.

Face à la menace imminente d’une destitution par le Parlement, il choisit de démissionner en mars 2018. Ce départ marque le début d’une série noire : pour la première fois depuis longtemps, un président élu est contraint de quitter le pouvoir avant la fin de son mandat, ouvrant la porte à une succession de crises.

Ce cas pose déjà les jalons de ce qui deviendra récurrent : l’utilisation du Parlement comme outil de contrôle absolu sur l’exécutif, souvent motivée par des intérêts partisans plutôt que par des considérations d’intérêt général.

Martín Vizcarra : l’« incapacité morale permanente » comme arme politique

Martín Vizcarra, ancien vice-président, prend les rênes après la démission de Kuczynski. Il tente de s’imposer comme un réformateur anticorruption, notamment en dissolvant le Congrès en 2019 pour convoquer de nouvelles élections. Cette décision audacieuse lui vaut un soutien populaire temporaire, mais pas durable.

En novembre 2020, le Parlement utilise une notion constitutionnelle floue, l’incapacité morale permanente, pour le destituer. Cette procédure, censée être exceptionnelle, devient un outil politique courant. Vizcarra est évincé, laissant le pays dans un vide institutionnel dangereux.

« L’instabilité ne naît pas seulement des individus, mais d’un système qui permet à une majorité parlementaire de renverser un président presque à volonté. »

Cette destitution provoque une onde de choc immédiate. Elle révèle à quel point la Constitution peut être interprétée de manière extensive pour servir des agendas politiques.

Manuel Merino : cinq jours de présidence et une démission forcée

À la suite de la destitution de Vizcarra, Manuel Merino, alors président du Parlement, devient chef de l’État par intérim. Son accession au pouvoir est immédiatement contestée dans la rue. Des manifestations massives éclatent dans tout le pays.

La répression policière tourne au drame : deux jeunes manifestants perdent la vie. La pression populaire devient insoutenable. Merino démissionne après seulement cinq jours au pouvoir, un record d’éphémérité qui symbolise la fragilité extrême du système.

Ce bref épisode montre que même un intérim constitutionnel peut être balayé par la rue lorsque la légitimité fait défaut.

Francisco Sagasti : la courte éclaircie dans la tempête

Après la chute de Merino, Francisco Sagasti est désigné pour diriger une transition jusqu’aux élections de 2021. Centriste, discret et consensuel, il parvient à ramener un semblant de calme et organise des scrutins relativement apaisés.

Il reste à ce jour le seul dirigeant récent à avoir achevé son mandat intérimaire sans crise majeure. Son succès relatif prouve qu’une approche modérée et un minimum de légitimité peuvent fonctionner, même dans un contexte explosif.

Malheureusement, cette parenthèse de stabilité ne durera pas. Les élections de 2021 ramènent un nouveau protagoniste sur la scène : Pedro Castillo.

Pedro Castillo : du professorat rural à la tentative de coup de force

Issu du monde rural et enseignant de profession, Pedro Castillo incarne une gauche populiste inattendue. Élu en 2021 contre toute attente, il arrive au pouvoir sans majorité parlementaire, face à un Congrès dominé par la droite.

Très vite, les tensions deviennent ingérables. En décembre 2022, Castillo tente un coup de poker désespéré : il annonce la dissolution du Parlement et la mise en place d’un gouvernement par décret. Cette décision est immédiatement qualifiée de tentative de coup d’État.

Le Parlement réagit en quelques heures en votant sa destitution. Castillo est arrêté, et son éviction déclenche des manifestations massives, surtout dans les zones rurales et andines. La répression fait des dizaines de morts, laissant des cicatrices profondes dans le pays.

Dina Boluarte : la première femme présidente face à la contestation

Vice-présidente de Castillo, Dina Boluarte devient la première femme à diriger le Pérou. Elle promet initialement de poursuivre certaines politiques sociales de son prédécesseur, mais très vite, elle se rapproche des forces conservatrices du Parlement.

Sous son mandat, le pays connaît une montée de l’insécurité, des enquêtes judiciaires multiples et une contestation sociale persistante. En octobre 2025, elle est à son tour destituée dans une procédure accélérée, illustrant une fois de plus la précarité du pouvoir exécutif.

Son éviction marque un tournant : même une présidente issue d’une alliance improbable ne parvient pas à stabiliser la situation.

José Jeri : la dernière victime d’un système à bout de souffle

Président du Parlement au moment de la destitution de Boluarte, José Jeri assure l’intérim jusqu’aux élections prévues en juillet 2026. Son accession au pouvoir est censée permettre une transition ordonnée.

Pourtant, en février 2026, il est à son tour destitué par le Parlement. Ce nouvel épisode confirme que même les figures les plus neutres et transitoires ne sont pas épargnées par la logique de confrontation permanente.

La destitution de Jeri n’est pas un accident isolé. Elle s’inscrit dans une décennie où le pouvoir exécutif semble condamné à une instabilité structurelle.

Les racines profondes d’une crise systémique

Comment expliquer un tel enchaînement ? Plusieurs facteurs se combinent :

  • Un Parlement fragmenté, composé de multiples partis sans majorité claire, qui utilise ses pouvoirs de censure comme levier permanent.
  • Une Constitution qui offre des outils puissants (incapacité morale, dissolution) mais sans garde-fous suffisants contre les abus.
  • Une culture politique marquée par la défiance mutuelle entre pouvoirs exécutif et législatif.
  • Des scandales de corruption récurrents qui minent la légitimité de chaque dirigeant.
  • Une société civile mobilisée, capable de faire tomber un président en quelques jours quand la légitimité s’effondre.

Ces éléments créent un système où la stabilité devient l’exception plutôt que la règle. Chaque nouveau président arrive avec des promesses, mais se heurte rapidement aux mêmes obstacles.

Conséquences pour le pays et ses citoyens

L’instabilité politique ne reste pas cantonnée aux cercles du pouvoir. Elle impacte directement la vie quotidienne des Péruviens :

  1. Paralysie des grandes réformes économiques et sociales
  2. Dégradation de la confiance dans les institutions
  3. Montée de la polarisation entre régions (côte vs Andes)
  4. Augmentation de la violence et de l’insécurité
  5. Difficultés d’investissement et croissance économique freinée

Le Pérou, malgré ses richesses naturelles et son potentiel touristique, peine à tirer profit de ses atouts à cause de cette gouvernance chaotique.

Vers une sortie de crise ?

Les élections prévues en 2026 représentent peut-être une opportunité. Mais sans réforme institutionnelle profonde, le risque est grand de voir le cycle se répéter. Rééquilibrer les pouvoirs, renforcer les contre-pouvoirs, encourager la formation de coalitions stables : autant de chantiers immenses.

Pour l’instant, le Pérou reste prisonnier d’un système où le président semble condamné à une précarité permanente. La destitution de José Jeri n’est pas un épilogue, mais un nouveau chapitre d’une saga politique qui semble ne jamais vouloir s’achever.

Après dix ans de tourments, une question lancinante demeure : le Pérou parviendra-t-il un jour à retrouver une stabilité durable, ou cette instabilité est-elle devenue la nouvelle normalité ?

Dans un pays où le pouvoir change de mains plus vite que les saisons dans les Andes, la seule certitude semble être l’incertitude elle-même.

Ce cycle infernal interroge non seulement le Pérou, mais tous les systèmes démocratiques fragiles face à la polarisation et à la fragmentation partisane. La suite de l’histoire reste à écrire, mais elle s’annonce encore mouvementée.

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