Imaginez un instant : vous venez de chanter devant des milliers de personnes pour une cause qui vous tient à cœur, le public est en larmes, l’émotion est à son comble… et à peine sorti de scène, on vous propose d’aller festoyer dans un banquet somptueux. Cette scène surréaliste a été vécue par Patrick Sébastien en 1992. Elle a suffi à le dégoûter à jamais des Enfoirés. Trente-quatre ans plus tard, l’animateur et chanteur de 72 ans n’a toujours pas digéré ce contraste brutal entre l’engagement affiché et les réalités des coulisses.
Quand l’élan de générosité se heurte à une réalité dérangeante
Patrick Sébastien n’est pas du genre à mâcher ses mots. Proche de Coluche dès les années 80, il a même joué un rôle déterminant dans la naissance des Restos du Cœur en présentant l’humoriste à Jacques Chirac, alors maire de Paris. Ce coup de pouce a permis de débloquer des locaux et de lancer officiellement l’association en 1985. Pourtant, très vite, l’ancien animateur de télévision a pris ses distances avec le mouvement qu’il avait contribué à faire naître indirectement.
Une seule participation aux concerts des Enfoirés en 1992 lui a suffi pour tirer un trait définitif sur l’aventure. Ce n’est pas le plateau, ni les artistes, ni même le public qui l’ont rebuté. C’est ce qui se passait après le spectacle qui l’a profondément choqué.
Le banquet qui a tout changé
« À la sortie du concert, quelqu’un est venu me voir en me disant : ‘Tu viens au banquet après ?’ » raconte-t-il avec une pointe d’amertume encore perceptible. Pour lui, l’idée même d’aller se restaurer copieusement après avoir chanté pour des personnes qui ont faim était tout simplement insupportable. Ce contraste entre la misère réelle et le luxe des coulisses a créé chez lui un malaise insurmontable.
Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir eu cette réaction. Selon ses propres dires, plusieurs artistes auraient quitté le navire pour la même raison. Ce sentiment de malaise face à une forme de schizophrénie caritative continue de le hanter des décennies plus tard.
« J’ai fait les Enfoirés une fois, et puis à la sortie du concert, on m’invite au banquet… Je chante pour des gens qui ont faim et après on va bouffer ? Non, ça ne va pas. »
Cette phrase résume à elle seule toute la désillusion de Patrick Sébastien vis-à-vis de l’évolution du mouvement créé par Coluche.
Coluche n’approuverait pas, selon lui
L’un des passages les plus marquants de ses récentes déclarations concerne directement le fondateur des Restos du Cœur. Pour Patrick Sébastien, Michel Coluche ne serait pas fier de voir ce que le mouvement est devenu. Il va même plus loin : selon lui, les Enfoirés ne devraient même plus exister aujourd’hui.
Pourquoi une telle radicalité ? Parce que l’artiste estime que l’association s’est éloignée de son essence première : aider concrètement et rapidement ceux qui souffrent de précarité alimentaire. À la place, il voit un système qui perdure, se professionnalise, et parfois s’enlise dans des logiques qu’il juge éloignées de l’urgence.
« Je pense que Michel ne serait pas content de voir que ça existe encore. Ça ne devrait pas exister, les Enfoirés. »
Ces mots ont évidemment suscité de nombreuses réactions. Certains y voient une attaque gratuite contre une institution qui reste très populaire, d’autres estiment au contraire qu’il met le doigt sur un malaise réel que peu osent exprimer publiquement.
Les gaspillages qui interrogent
Patrick Sébastien ne s’arrête pas là. Il pointe du doigt des dépenses qu’il juge disproportionnées dans d’autres domaines, comparées aux besoins criants en matière d’aide alimentaire. Il cite notamment le coût exorbitant de certaines cérémonies publiques.
« La cérémonie des Jeux olympiques a coûté 100 millions, et à Londres 30 millions. Je pense qu’avec la différence, on aurait pu nourrir des gens pendant très longtemps », déplore-t-il. Ce type de comparaison vise à montrer que les priorités sociétales semblent parfois bien mal réparties.
Bien entendu, ce discours n’est pas nouveau chez lui. Il y a plusieurs années déjà, dans une autre émission, il avait tenu des propos tout aussi cash sur les Restos du Cœur et sur certains artistes qui y participent.
Quand la charité devient un tremplin médiatique
Patrick Sébastien n’hésite pas à critiquer certains participants qu’il soupçonne de venir aux Enfoirés principalement pour redorer leur image ou relancer leur carrière. « Les chanteurs que je vois, je me dis mais qu’est-ce qu’ils foutent là ? Si ce n’est de relancer leur carrière », lançait-il sans filtre.
Il oppose notamment le Téléthon, qui selon lui attire beaucoup moins de vedettes parce que l’audience est plus faible, aux Enfoirés qui bénéficient d’une visibilité exceptionnelle chaque année. Cette différence de traitement le « gave complètement », avoue-t-il.
« S’il regarde les Restos, ça doit lui faire mal aux couilles », avait-il même lancé à propos de Coluche dans une interview passée.
Le langage est cru, volontairement provocateur. Mais derrière la forme, on sent une vraie colère face à ce qu’il perçoit comme une dénaturation d’un combat qui lui tenait à cœur.
Un homme fidèle à ses convictions
À 72 ans, Patrick Sébastien reste fidèle à l’image qu’il a toujours renvoyée : celle d’un homme populaire, direct, parfois excessif, mais toujours sincère dans ses indignations. Son départ des Enfoirés n’est pas un caprice passager. C’est une décision mûrement réfléchie, basée sur des valeurs qu’il refuse de compromettre.
Depuis son éviction de France Télévisions, il a pris du recul sur le petit écran. Il prépare désormais d’autres projets, notamment destinés à ceux qui, selon ses mots, « disent ça suffit ». Cette posture d’insoumis médiatique colle parfaitement avec ses critiques récurrentes envers les institutions établies, qu’elles soient télévisuelles ou caritatives.
Une question qui reste en suspens
Au fond, ce que soulève Patrick Sébastien dépasse largement le cadre des Enfoirés ou des Restos du Cœur. Il pose une question universelle et terriblement actuelle : comment rester fidèle à l’esprit d’origine d’une cause quand celle-ci prend de l’ampleur, se structure, s’institutionnalise ?
Doit-on accepter que la charité devienne un spectacle annuel à grand spectacle, avec ses codes, ses sponsors, ses retombées médiatiques ? Ou faut-il, au contraire, revenir à une aide plus modeste, plus directe, moins visible, mais peut-être plus fidèle à l’urgence initiale ?
La réponse n’est pas simple. Les Enfoirés ont permis de récolter des sommes considérables depuis 1986. Des centaines de milliers de repas ont été distribués grâce à cet argent. Mais la question du sens, de la cohérence entre le message et les moyens, reste entière.
Un débat qui dépasse les clivages
Ce qui frappe dans les propos de Patrick Sébastien, c’est qu’ils ne tombent pas dans une opposition binaire gauche-droite ou pro-anti système. Il ne remet pas en cause la légitimité de l’aide aux plus démunis. Il critique la forme que prend cette aide, son gigantisme, ses contradictions internes.
Ce positionnement atypique rend ses déclarations d’autant plus intéressantes. Elles ne peuvent être facilement rangées dans une case idéologique. Elles obligent à réfléchir au-delà des réflexes habituels.
Et demain ?
Les Restos du Cœur continuent leur action. Les Enfoirés préparent leur prochaine édition. La machine tourne. Mais les mots de Patrick Sébastien, eux, continuent de résonner. Ils rappellent que même les plus belles causes peuvent perdre leur âme si on oublie pourquoi elles sont nées.
Peut-être est-ce là le véritable héritage de Coluche : ne jamais se satisfaire d’une solidarité qui s’installe dans la routine. Continuer à questionner, à bousculer, à exiger mieux. Même si cela dérange. Même si cela choque.
Et vous, que pensez-vous de cette prise de position ? Les Enfoirés sont-ils toujours fidèles à l’esprit de Coluche ou ont-ils, au fil du temps, pris un chemin différent ? Le débat est ouvert.
« Le plus important, c’est que ça rapporte du blé à ceux qui ont faim. Mais aujourd’hui, je me demande si on n’a pas perdu de vue l’essentiel. »
Patrick Sébastien
Une chose est sûre : tant qu’il y aura des voix comme la sienne pour rappeler les contradictions, le débat sur la vraie solidarité ne sera jamais clos.









