Imaginez une rue animée du Xe arrondissement de Paris où se croisent des parfums d’épices, des discussions animées en dari et en ourdou, et où les devantures de magasins affichent pêle-mêle des téléphones dernier cri, des accessoires high-tech et des services de coiffure. Derrière cette apparente banalité commerciale se cachait pourtant une mécanique financière bien huilée, discrète et surtout parfaitement illégale.
Ce que les clients ordinaires pouvaient prendre pour un simple commerce de proximité dissimulait en réalité l’un des rouages les plus efficaces et les plus anciens du transfert d’argent international : le système Hawala. Une histoire qui révèle à quel point certaines économies parallèles peuvent prospérer au cœur même de la capitale française.
Quand une boutique de téléphonie devient banque clandestine
Au premier abord, rien ne distinguait vraiment ce commerce des dizaines d’autres échoppes qui jalonnent ce quartier populaire. On y trouvait des coques de téléphone colorées, des chargeurs, des écouteurs, quelques réparations express et même un salon de coiffure attenant. Pourtant, derrière le comptoir, c’est une tout autre activité qui faisait vivre l’endroit et surtout qui générait des sommes considérables.
Les enquêteurs ont découvert qu’un homme de 30 ans, de nationalité afghane, gérait seul ou presque l’ensemble du système financier. Aidé de deux complices, il recevait régulièrement des clients venus remettre d’importantes sommes en espèces. Des montants qui pouvaient parfois atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros en une seule transaction.
Le principe du Hawala : confiance et absence de trace
Le fonctionnement est d’une simplicité déconcertante et d’une efficacité redoutable. Le client arrive avec une importante somme en liquide. Il la remet au « banquier » du jour. Celui-ci ne fait aucun virement bancaire officiel, n’utilise aucune application de transfert connue, n’émet aucun reçu fiscal. Il se contente de prendre note des informations du destinataire : nom, ville, parfois un simple numéro de téléphone.
Puis, par un système de compensation basé uniquement sur la confiance et un réseau très structuré de correspondants à l’étranger, la somme est remise au bénéficiaire, souvent en Afghanistan ou au Pakistan, parfois en quelques heures seulement. Pas de trace bancaire, pas de commission bancaire officielle, pas d’intermédiaire visible. Juste une parole donnée et un réseau extrêmement solide.
En échange de ce service, le « banquier » prélève une commission qui peut sembler modeste (entre 2 et 5 % selon les cas) mais qui, rapportée au volume d’argent brassé, devient extrêmement rentable.
« C’est un système qui repose entièrement sur la confiance et sur la réputation. Une seule erreur et tout le réseau peut s’effondrer. C’est pourquoi les acteurs sont extrêmement prudents. »
Ce système, utilisé depuis des siècles dans différentes parties du monde (notamment dans le sous-continent indien et au Moyen-Orient), est particulièrement adapté aux populations qui, pour diverses raisons, souhaitent ou doivent éviter le circuit bancaire classique : migrants, travailleurs sans-papiers, personnes faisant face à des restrictions bancaires, ou encore dans certains cas, individus souhaitant dissimuler l’origine des fonds.
Une rentabilité exceptionnelle et des anomalies fiscales flagrantes
Les enquêteurs ont été particulièrement frappés par le décalage entre le train de vie apparent du gérant et les sommes réellement brassées. Le commerce déclarait un chiffre d’affaires ridicule, à peine suffisant pour couvrir les frais de fonctionnement d’une boutique de téléphonie classique dans Paris.
En réalité, le flux financier qui passait par cette adresse atteignait plusieurs centaines de milliers d’euros par an, voire davantage selon les premières estimations. Une véritable économie parallèle qui échappait complètement à l’administration fiscale française.
Les espèces collectées sur place ne quittaient d’ailleurs pas forcément le territoire. Elles étaient souvent réinjectées immédiatement dans l’économie souterraine locale, notamment pour rémunérer une main-d’œuvre elle-même très souvent en situation irrégulière. Un cercle presque parfait d’autofinancement clandestin.
Le quartier du « Petit Kaboul » : un concentré de difficultés
Ce secteur du Xe arrondissement, parfois surnommé « Petit Kaboul » par les habitants eux-mêmes, concentre un grand nombre de personnes originaires d’Afghanistan et du Pakistan. Beaucoup sont arrivées ces dernières années, fuyant les difficultés économiques ou les conséquences des conflits dans leur pays d’origine.
Le quartier est également connu pour abriter d’autres économies parallèles : commerce de cigarettes à la sauvette, revente de produits contrefaits, parfois même des points de deal plus structurés. La violence n’est malheureusement pas rare dans certaines rues adjacentes, notamment du côté de l’avenue la plus proche du XVIIIe arrondissement.
Cette concentration de populations en grande précarité, associée à une offre très limitée de services bancaires adaptés, crée un terreau particulièrement fertile pour le développement de systèmes alternatifs comme le Hawala.
Les risques multiples d’un tel système
- Pour les usagers : aucun recours possible en cas de problème. Si l’argent n’arrive pas à destination, impossible de prouver la transaction.
- Pour l’économie réelle : perte massive de recettes fiscales, distorsion de concurrence avec les vrais commerçants.
- Pour la sécurité : brassage d’importantes sommes en espèces dans des lieux peu sécurisés, risque élevé de braquages.
- Pour la lutte contre le blanchiment : impossibilité de tracer l’origine des fonds. Le système peut servir aussi bien à des familles qui envoient simplement de l’argent à leurs proches qu’à des réseaux criminels organisés.
C’est précisément cette dernière dimension qui inquiète le plus les autorités. Même si la très grande majorité des transferts Hawala concernent des fonds d’origine licite, la porosité du système en fait une porte d’entrée potentielle pour le blanchiment d’argent sale.
Une interpellation qui soulève de nombreuses questions
L’opération qui a conduit à l’interpellation du trentenaire afghan et de ses deux complices n’est pas un cas isolé. Ces dernières années, les services de police judiciaire ont multiplié les enquêtes sur ce type de structures dans plusieurs grandes villes françaises.
Chaque démantèlement pose les mêmes interrogations : depuis combien de temps le réseau fonctionnait-il ? Quel volume financier total a-t-il brassé ? Quelles étaient les véritables sources des fonds ? Et surtout : combien d’autres boutiques similaires continuent-elles d’opérer discrètement dans différents quartiers ?
Le gérant principal a été placé en détention provisoire après sa mise en examen pour plusieurs chefs d’accusation graves : blanchiment en bande organisée, exercice illégal de la profession de banquier, et association de malfaiteurs.
Vers une meilleure prise en compte des besoins réels ?
Derrière la nécessaire répression de ces pratiques illégales se pose aussi une question de fond : comment proposer aux populations migrantes des solutions bancaires accessibles, peu coûteuses et sécurisées ?
Car force est de constater que le système Hawala, malgré ses évidentes illégalités, répond à un besoin réel : transférer de l’argent rapidement et à moindre coût vers des pays où les infrastructures bancaires sont parfois limitées ou très onéreuses.
Certains observateurs estiment que seule l’arrivée sur le marché de solutions concurrentes réellement compétitives (fintechs spécialisées, partenariats avec des banques locales étrangères, développement des paiements mobiles internationaux à faible coût) permettra de réduire significativement l’attrait des réseaux Hawala.
Conclusion : l’économie souterraine reste vivace
Cette affaire rappelle avec force que malgré la digitalisation massive de nos économies, malgré les réglementations toujours plus strictes sur le blanchiment, l’économie souterraine continue de prospérer dans certains interstices de nos sociétés.
Elle s’adapte, elle mute, elle utilise les failles réglementaires et les besoins non satisfaits. Et tant que ces besoins existeront, tant que les alternatives légales seront perçues comme trop chères, trop lentes ou trop compliquées, les réseaux communautaires parallèles continueront d’occuper le terrain.
Une interpellation à Paris ne suffira pas à faire disparaître le phénomène. Mais elle constitue un rappel nécessaire : dans nos rues, derrière certaines vitrines anodines, circulent parfois des centaines de milliers d’euros qui échappent à tout contrôle. Et cela, dans le cœur même de l’une des villes les plus surveillées au monde.
Le combat contre ces économies parallèles est loin d’être terminé.









