Imaginez un pays où aucun Premier ministre n’a jamais terminé son mandat complet depuis 1947. Un pays où l’on vient d’accorder l’immunité pénale à vie au chef de l’armée, rendant théoriquement impossible toute poursuite pour trahison, même en cas de coup d’État. Ce pays existe : c’est le Pakistan d’aujourd’hui.
Un maréchal intouchable au cœur du pouvoir
En novembre dernier, une réforme constitutionnelle a changé la donne. Le président de la République et toute personne élevée au grade de maréchal obtiennent désormais une immunité totale et définitive. Le général Asim Munir, promu maréchal après le conflit de mai avec l’Inde, est le premier bénéficiaire de cette mesure exceptionnelle.
Cette disposition n’est pas anodine. Elle signifie concrètement qu’un éventuel coup d’État militaire ne pourrait plus être qualifié de trahison devant les tribunaux. Le seul précédent de condamnation, celui du général Pervez Musharraf, appartient désormais à une autre époque.
« Si Asim Munir imposait la loi martiale demain, il ne pourrait jamais être jugé pour trahison. Un coup d’État est donc théoriquement possible »
Ayesha Siddiqa, spécialiste de l’armée pakistanaise
Des amendements qui inquiètent la communauté internationale
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme a rapidement réagi. Son porte-parole a dénoncé des conséquences « considérables » sur la démocratie et l’État de droit. Même son de cloche du côté des organisations locales de défense des droits humains.
La Commission pakistanaise des droits humains redoute une concentration « illimitée » du pouvoir entre les mains d’une poignée d’individus. Des juristes parlent ouvertement de violation de la Constitution sous un gouvernement pourtant civil.
Le silence est assourdissant du côté du gouvernement et de l’état-major. Aucune réaction officielle n’a été communiquée malgré les multiples sollicitations.
Une opinion publique retournée par la guerre
Ce qui frappe, c’est l’absence de mobilisation populaire. Il y a quelques années encore, critiquer l’armée relevait du tabou absolu ou du courage rare. Aujourd’hui, la donne a changé.
Le conflit éclair avec l’Inde au printemps dernier a été perçu comme une victoire personnelle d’Asim Munir. Les tensions persistantes avec l’Afghanistan ont achevé de redorer l’image de l’institution militaire. L’opinion, autrefois méfiante, voit désormais l’armée comme le rempart ultime du pays.
Résultat : les critiques restent cantonnées à quelques éditoriaux et publications sur les réseaux sociaux. Aucune manifestation massive n’a accompagné ces réformes pourtant historiques.
Le modèle « hybride » assumé
Le ministre de la Défense lui-même ne s’en cache plus. Interrogé récemment, il a qualifié le système pakistanais de « modèle hybride ». Les décisions majeures seraient prises par consensus entre civils et militaires.
Cette transparence apparente masque mal la réalité du rapport de force. Dans les faits, le chef d’état-major concentre désormais un pouvoir sans précédent :
- Contrôle direct des trois armées (terre, air, mer) sous le nouveau titre de « chef des forces de défense »
- Mandat prolongé jusqu’en 2030 au lieu de 2027
- Supervision assurée des prochaines élections générales de 2029
- Immunité pénale à vie
Ces changements bouleversent complètement la chaîne de commandement traditionnelle et concentrent l’autorité militaire comme jamais auparavant.
Imran Khan, le catalyseur malgré lui
Paradoxalement, c’est l’ancien Premier ministre emprisonné qui semble avoir précipité cette consolidation du pouvoir militaire. Sa popularité persistante effraie manifestement les cercles dirigeants.
En 2022, Imran Khan avait pourtant prolongé le mandat d’un précédent chef d’état-major. Mais sa décision de limoger Asim Munir de la tête des services de renseignement a marqué la rupture définitive avec l’establishment militaire.
Destitué peu après par un vote de défiance, il croupit aujourd’hui en prison au milieu de plus de 200 affaires judiciaires que ses partisans qualifient de purement politiques.
Ses soutiens l’affirment sans détour : toutes ces réformes constitutionnelles visent avant tout à neutraliser la menace que représente encore sa popularité auprès des masses.
Une légitimité internationale soigneusement cultivée
Conscient de son image à l’étranger, le maréchal Munir multiplie les gestes diplomatiques. Ses deux visites officielles aux États-Unis ont été particulièrement médiatisées.
En costume civil cette fois, posant aux côtés du Premier ministre et du président américain, il a reçu les éloges publics de Donald Trump qui l’a qualifié de « maréchal préféré ». Un capital symbolique non négligeable dans un contexte régional explosif.
Vers une militarisation définitive du pouvoir ?
Le Pakistan n’a jamais été une démocratie parfaite. Mais le caractère ouvertement assumé de cette nouvelle configuration marque peut-être un tournant irréversible.
L’armée ne gouverne plus dans l’ombre : elle verrouille désormais les institutions par des moyens légaux, sous couvert de gouvernement civil. Le modèle hybride tant vanté ressemble de plus en plus à une tutelle militaire pérenne.
Dans ce cinquième pays le plus peuplé du monde, doté de l’arme nucléaire, la question n’est plus de savoir si l’armée exerce le vrai pouvoir. Elle est de savoir s’il reste encore le moindre contre-pouvoir capable de lui faire obstacle le jour où elle déciderait de franchir le pas ultime.
Pour l’instant, la réponse semble claire : non.
À retenir : Le Pakistan vient de franchir une étape décisive dans la consolidation légale du pouvoir militaire. Avec un chef d’état-major intouchable, prolongé jusqu’en 2030 et maître de toutes les armées, le pays s’éloigne durablement des standards démocratiques classiques, même sous un gouvernement civil.
Le silence de la communauté internationale, au-delà des communiqués de principe, sera déterminant dans les mois à venir. Car ce qui se joue à Islamabad dépasse largement les frontières pakistanaises : c’est la stabilité d’une région entière qui pourrait en dépendre.









