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Ouganda : Museveni qualifie l’opposition de terroristes après sa réélection

Le président Museveni, réélu pour un 7e mandat avec plus de 71 %, vient de qualifier les membres de l’opposition de « terroristes ». Bobi Wine est introuvable après un supposé raid des forces de sécurité. Que cache vraiment ce discours ?

Que se passe-t-il réellement en Ouganda lorsque les résultats d’une élection présidentielle sont proclamés ? Dimanche dernier, alors que la poussière du scrutin peinait à retomber, le président Yoweri Museveni a prononcé des mots qui résonnent comme un avertissement glacial pour toute une partie de la population.

Dans un discours prononcé au lendemain de sa réélection officielle, le chef de l’État a franchi un cap symbolique fort : il a ouvertement qualifié certains membres de l’opposition de terroristes. Une accusation lourde de conséquences dans un pays où le pouvoir contrôle étroitement l’appareil sécuritaire depuis près de quatre décennies.

Un septième mandat sous le signe de la contestation

Les chiffres officiels parlent d’eux-mêmes : 71,65 % des suffrages en faveur du président sortant. Un score écrasant qui contraste violemment avec les scènes de liesse contenue chez ses partisans et l’amertume affichée par ses détracteurs. Pour beaucoup d’observateurs, ce résultat ne surprend guère : il s’inscrit dans une longue continuité de domination politique.

Pourtant, derrière ce pourcentage impressionnant se cache une campagne marquée par des restrictions sans précédent et un climat de peur palpable. Le principal opposant, crédité de 24,72 % des voix, n’a toujours pas réapparu publiquement au moment où ces lignes sont écrites.

Le mystérieux silence de Bobi Wine

Robert Kyagulanyi, plus connu sous le nom de scène Bobi Wine, incarne depuis plusieurs années l’espoir d’une nouvelle génération d’Ougandais désireux de changement. Musicien devenu homme politique, il a su toucher un public jeune et urbain souvent désabusé par la longévité du régime en place.

Peu avant l’annonce des résultats définitifs, une vidéo publiée sur les réseaux sociaux montrait l’opposant expliquant qu’il avait dû se cacher après une descente des forces de sécurité à son domicile. Depuis, plus rien. Aucun nouveau message, aucune apparition publique.

La police affirme de son côté que Bobi Wine se trouve toujours chez lui et dément toute opération particulière. Les journalistes qui tentent de s’approcher de la résidence sont systématiquement refoulés. Cette opacité alimente toutes les spéculations.

Des accusations très graves portées par le président

« Certains membres de l’opposition (…) sont aussi des terroristes »

Déclaration du président Yoweri Museveni

Cette phrase choc, prononcée lors du discours de victoire, marque un tournant rhétorique majeur. Le chef de l’État va encore plus loin en affirmant que ces opposants collaboreraient avec « des étrangers et des groupes homosexuels ».

Le message est clair : toute contestation du résultat officiel pourrait désormais être interprétée comme une entreprise terroriste. Une menace à peine voilée adressée à ceux qui refuseraient d’accepter la nouvelle donne politique.

Une coupure d’internet historique

Deux jours avant le double scrutin présidentiel et législatif, le gouvernement a décidé de couper l’accès à internet sur l’ensemble du territoire. La justification officielle invoquait la lutte contre la « désinformation ». Cette mesure exceptionnelle a duré plusieurs jours.

Même si la connexion a été progressivement rétablie après l’annonce des résultats, les grandes plateformes de réseaux sociaux restent interdites jusqu’à nouvel ordre. Une décision qui complique considérablement la diffusion d’informations alternatives et la coordination de toute forme de mobilisation.

Des violences signalées le jour du vote

La région de Butambala, située au centre du pays, a été le théâtre d’affrontements particulièrement graves dans la nuit suivant le scrutin. Les versions divergent fortement selon les sources.

Un député de l’opposition affirme que dix de ses partisans ont été tués par l’armée à l’intérieur de sa propre résidence. Les autorités policières évoquent quant à elles sept personnes décédées après avoir « attaqué » un centre de dépouillement des votes.

Le président Museveni a repris la version officielle dimanche, allant même jusqu’à affirmer que le parti de l’opposition avait planifié des attaques similaires dans plusieurs autres endroits du pays.

Un climat de peur largement documenté

Avant même le jour du vote, de nombreuses alertes avaient été lancées concernant le climat dans lequel se déroulait la campagne. Plusieurs organisations spécialisées dans la défense des droits humains avaient déjà dénoncé une répression brutale visant les militants et cadres de l’opposition.

Les équipes d’observation électorale présentes sur place ont elles aussi relevé de nombreuses irrégularités : intimidations, arrestations arbitraires, enlèvements présumés. Autant d’éléments qui, selon eux, ont profondément entaché la crédibilité du processus.

Le poids de l’histoire dans la légitimité du pouvoir

Il serait réducteur de réduire la longévité politique de Yoweri Museveni à la seule répression. Beaucoup d’Ougandais, surtout parmi les générations plus âgées, continuent de voir en lui le père de la nation qui a sorti le pays du chaos des années 1970-1980.

Ancien chef de guerre devenu président, il a effectivement réussi à stabiliser un pays qui avait connu successivement dictatures sanguinaires et guerres civiles. Cette page d’histoire continue d’alimenter une forme de légitimité historique pour une partie non négligeable de la population.

Un pays coupé du monde extérieur numérique

La décision de maintenir le blocage des réseaux sociaux même après le rétablissement partiel d’internet constitue un signal fort. Dans un contexte où les nouvelles circulent essentiellement via WhatsApp, Facebook et X, cette mesure limite drastiquement la capacité de l’opposition à mobiliser et à contester le récit officiel.

Elle pose également la question de l’avenir des libertés numériques dans un pays où le contrôle de l’information semble devenir une priorité stratégique majeure du pouvoir.

Vers quelle issue politique ?

Alors que la capitale Kampala retrouve peu à peu son rythme habituel après quelques heurts nocturnes, la question demeure entière : comment une opposition affaiblie, privée de voix publique et sous la menace d’accusations de terrorisme, peut-elle continuer à exister ?

Le discours très dur tenu par le président dimanche pourrait marquer le début d’une nouvelle phase de répression beaucoup plus systématique. Ou au contraire, paradoxalement, susciter une solidarité internationale et interne plus forte.

Dans les prochains jours et semaines, chaque déclaration, chaque apparition publique (ou son absence), chaque mouvement de troupes sera scruté avec la plus grande attention. L’Ouganda est peut-être en train d’entrer dans une période charnière de son histoire politique récente.

Une chose est sûre : les mots employés dimanche par le chef de l’État ne seront pas oubliés de sitôt. Ils résonnent déjà comme le prélude possible à une confrontation encore plus frontale entre le pouvoir et ceux qui rêvent d’une alternance.

À suivre de très près.

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