Imaginez une mer de couleurs noir, jaune et rouge déferlant dans les rues poussiéreuses d’une ville africaine. Des milliers de bras levés, des drapeaux claquant au vent, et au milieu de cette vague patriotique, un message clair : nous sommes là, nous existons, et nous refusons de nous taire. En Ouganda, aujourd’hui, le simple fait de brandir le drapeau national est devenu bien plus qu’un geste d’appartenance : c’est un acte politique, presque une déclaration de guerre pacifique.
Quand un drapeau devient l’ultime symbole de résistance
À quelques jours seulement d’une élection présidentielle très attendue, l’Ouganda vit une séquence politique hors norme. Le président en exercice, au pouvoir depuis maintenant plus de quatre décennies, semble promis à une nouvelle victoire. Pourtant, dans les rassemblements de l’opposition, l’attention se porte moins sur les discours que sur un objet inattendu : l’étendard officiel du pays.
Ce drapeau, créé en 1962 au moment de l’indépendance, n’a jamais suscité autant de passions contradictoires. Pour les uns, il représente l’unité nationale ; pour les autres, il est devenu l’ultime moyen de contester un système qu’ils jugent verrouillé.
Un symbole détourné avec ingéniosité
Robert Kyagulanyi, plus connu sous son nom de scène Bobi Wine, a réussi là où d’autres avaient échoué : redonner au drapeau une charge émotionnelle et politique extrêmement puissante. Après l’interdiction du port du béret rouge – symbole précédent de son mouvement –, ses partisans ont trouvé dans l’emblème national une parade astucieuse.
Comment accuser quelqu’un d’antipatriotisme alors qu’il brandit précisément le drapeau du pays ? La question taraude visiblement les autorités. Un menuisier de 31 ans résumait parfaitement la situation lors d’un rassemblement récent :
« Nous ne pouvons pas nous battre contre les forces de sécurité, car elles ont des armes. Nous n’avons que le drapeau. Mais s’ils te tirent dessus alors que tu portes le drapeau, ils tirent sur le pays. »
Cette phrase résume à elle seule toute la puissance symbolique de la démarche. Le drapeau n’est plus seulement un morceau de tissu : il est devenu une forme de bouclier moral.
Un contexte de répression croissante
Depuis plusieurs mois, les observateurs internationaux documentent une intensification des pressions sur l’opposition. Arrestations arbitraires, intimidations, dispersions violentes de meetings… Le climat est tendu. Dans ce contexte, l’usage massif du drapeau apparaît comme une réponse collective, presque organique.
Les partisans expliquent qu’agiter le drapeau leur permet de montrer leur unité nationale tout en contestant la légitimité du pouvoir en place. C’est une manière de dire : « Ce pays nous appartient aussi, et nous refusons qu’il soit confisqué par un seul homme depuis quarante ans. »
La réponse des autorités : entre mise en garde et embarras
Face à ce phénomène grandissant, la police a tenté de reprendre la main. Des communiqués officiels ont été publiés, mettant en garde contre l’« usage désinvolte et inapproprié » du drapeau national. Le message est clair : vous pouvez le brandir, mais pas n’importe comment, et surtout pas dans un contexte jugé hostile au pouvoir.
Cette réaction a été perçue par beaucoup comme un aveu de faiblesse. Un caricaturiste ougandais résumait ainsi la situation :
« Cela montre la panique. Je ne pense pas qu’ils se sentent menacés par la mauvaise utilisation du drapeau. Ils sont menacés par la visibilité du soutien envers l’opposition. »
Le simple fait que les autorités ressentent le besoin de réglementer l’usage du drapeau national témoigne de l’ampleur du mouvement de fond qui traverse le pays.
Le drapeau ougandais : histoire d’un symbole
Adopté en 1962, le drapeau ougandais porte en lui l’histoire mouvementée du pays. Ses six bandes horizontales alternent le noir, le jaune et le rouge. Le noir symbolise le peuple africain, le jaune le soleil éclatant, le rouge la fraternité africaine. Au centre trône la grue royale, oiseau majestueux et emblématique du pays.
Ce choix chromatique et iconographique n’est pas anodin. Il ancre le drapeau dans le panafricanisme des années 60 tout en affirmant une identité nationale propre. C’est précisément cette charge historique que l’opposition cherche aujourd’hui à réactiver et à réorienter.
Une jeunesse qui refuse de se résigner
Derrière les drapeaux, on retrouve majoritairement des visages jeunes. Une génération qui n’a connu que le même président depuis sa naissance. Pour beaucoup d’entre eux, l’élection à venir représente peut-être la dernière opportunité réelle de changement par les urnes.
Une jeune femme de 25 ans, drapeau à la main, exprimait récemment ce sentiment avec force :
« Chercher à en interdire l’usage, c’est l’oppression à son paroxysme. C’est ce qui nous représente en tant qu’Ougandais. »
Cette colère sourde, mêlée de fierté nationale, constitue sans doute l’un des moteurs les plus puissants du mouvement actuel.
Un pari risqué mais payant ?
En s’appropriant le drapeau, l’opposition prend un risque calculé. Elle oblige le pouvoir à se positionner clairement : soit il accepte que le drapeau soit brandi par tous, y compris ses opposants, soit il durcit encore davantage sa posture répressive et passe pour celui qui s’attaque aux symboles mêmes de la nation.
Ce dilemme place les autorités dans une position inconfortable. Chaque communiqué, chaque menace de sanction renforce paradoxalement la portée symbolique du geste.
Vers une élection sous haute tension symbolique
Alors que le scrutin approche, la bataille pour le sens du drapeau national pourrait bien préfigurer l’atmosphère générale du vote. D’un côté, un pouvoir qui contrôle l’appareil d’État et cherche à contenir toute forme de contestation visible. De l’autre, une opposition qui mise sur l’émotion collective et sur la force des symboles partagés.
Dans ce face-à-face, le drapeau n’est plus un simple accessoire de meeting : il est devenu le terrain même de la confrontation politique. Un terrain où les mots d’ordre, les programmes et les promesses passent parfois au second plan face à la puissance brute d’un symbole que tout le monde reconnaît et revendique.
Quelle que soit l’issue du scrutin, une chose semble déjà acquise : en Ouganda, le drapeau ne sera plus jamais seulement un drapeau. Il porte désormais les espoirs, les colères et les rêves d’une génération qui refuse de voir son avenir confisqué.
Et dans ce pays où la parole publique se raréfie, où les meetings sont parfois dispersés à coups de gaz lacrymogènes, il reste ce bout de tissu tricolore que l’on brandit très haut, comme pour rappeler que, malgré tout, l’idée de nation, elle, refuse de plier.
« Le drapeau n’appartient à personne. Il appartient à tous ceux qui se reconnaissent dans ses couleurs et dans son histoire. »
Les prochains jours diront si cette réappropriation symbolique aura un impact réel sur le résultat des urnes. Mais une chose est déjà certaine : en Ouganda, aujourd’hui, agiter un drapeau n’est plus un geste anodin. C’est un cri, un défi, une promesse.
Et ce cri, porté par des milliers de voix et des milliers de couleurs, continue de résonner dans les rues et dans les cœurs.









