Imaginez-vous dans une file d’attente interminable sous un soleil écrasant, attendant votre tour pour glisser un bulletin dans l’urne, mais la machine censée reconnaître votre empreinte digitale refuse obstinément de coopérer. C’est exactement la scène qui s’est répétée dans des milliers de bureaux de vote à travers l’Ouganda ce jeudi. Une journée électorale qui devait incarner la démocratie s’est transformée en un véritable parcours du combattant technologique et sécuritaire.
Une élection sous le signe de la suspicion généralisée
Le pays d’Afrique de l’Est a vécu une journée électorale hors norme. Entre pannes à répétition des systèmes biométriques, coupure complète d’internet depuis plusieurs jours et déploiement massif de forces de sécurité, tout semblait concourir à rendre l’exercice démocratique particulièrement ardu pour les citoyens.
Pour beaucoup d’observateurs, ces multiples obstacles ne relèvent pas du simple hasard. Ils dessinent plutôt le portrait d’un scrutin où la transparence semble avoir été sacrifiée au profit d’un contrôle absolu.
Le long règne de Yoweri Museveni
À 81 ans, l’ancien chef de guerre devenu président depuis 1986 brigue un septième mandat consécutif. Quarante ans au pouvoir, une longévité exceptionnelle qui fait de lui l’un des dirigeants les plus anciens du continent africain.
Arrivé au pouvoir à la tête d’une rébellion victorieuse après des années de guerre civile, Museveni avait alors promis de restaurer la stabilité et le développement. Beaucoup de ses compatriotes, surtout les plus âgés, continuent de le considérer comme le père de la nation pour avoir sorti le pays du chaos des années 1970 et 1980.
Mais le temps passant, les mêmes arguments reviennent : contrôle total des institutions, mainmise sur l’appareil sécuritaire, répression des voix dissidentes. Pour ses détracteurs, le système mis en place depuis des décennies ne laisse que peu de place à une réelle alternance.
« J’ai mis l’empreinte de mon pouce droit. La machine ne l’a pas acceptée. Alors j’ai mis le gauche. Elle ne l’a pas accepté », mais « mon visage a été accepté par la machine ».
Le président Museveni après avoir voté
Cette anecdote racontée par le chef de l’État lui-même illustre parfaitement les dysfonctionnements techniques qui ont rythmé cette journée électorale.
Bobi Wine, l’éternel challenger du ghetto
Face à ce mastodonte politique se dresse Robert Kyagulanyi, plus connu sous son nom de scène Bobi Wine. À 43 ans, l’ancien chanteur de raggamuffin est devenu le porte-voix d’une jeunesse qui n’a connu que Museveni au pouvoir.
Originaire des bidonvilles de Kampala, il se présente comme le président du ghetto, un titre qui résonne particulièrement auprès d’une population où plus de 70 % des habitants ont moins de 30 ans.
Son ascension politique fulgurante a surpris tout le monde. De la musique contestataire à la députation, puis à la candidature présidentielle, son parcours incarne l’espoir d’un renouveau pour une partie importante de la jeunesse ougandaise.
Quand la technologie devient un obstacle
Les machines biométriques, censées garantir la sincérité du scrutin en vérifiant l’identité des électeurs, ont connu des défaillances massives. De nombreux bureaux de vote ont dû recourir à une identification manuelle, entraînant de longues files d’attente et beaucoup de frustration.
Pour l’opposition, ces problèmes techniques ne sont pas accidentels. Ils s’inscriraient dans une stratégie délibérée visant à décourager les électeurs et à favoriser le pouvoir en place.
- Refus répétés des empreintes digitales
- Nécessité de vérifications manuelles chronophages
- Files d’attente interminables sous un soleil de plomb
- Nombreux électeurs rentrant chez eux sans avoir pu voter
Ces différents éléments ont créé une atmosphère pesante dans de très nombreux centres de vote.
Internet coupé : une mesure « anti-désinformation » contestée
Depuis mardi, l’accès à internet est totalement interrompu sur l’ensemble du territoire. Les autorités justifient cette mesure radicale par la nécessité de lutter contre la désinformation et l’incitation à la violence.
Dans les faits, cette coupure empêche toute communication rapide entre les différents bureaux de vote et complique énormément la transmission des informations sur le déroulement du scrutin.
Pour l’opposition et de nombreuses organisations de défense des droits humains, il s’agit d’une stratégie délibérée pour empêcher la documentation des irrégularités et limiter la capacité de mobilisation des citoyens.
Un climat de forte répression
Le déploiement sécuritaire était impressionnant dans tout le pays. Des centaines de partisans de l’opposition auraient été arrêtés durant la campagne selon plusieurs organisations de défense des droits.
Le principal opposant, qui avait déjà été détenu et maltraité lors de la précédente élection, portait un gilet pare-balles lors de sa venue au bureau de vote, illustrant le niveau de tension et de crainte qui règne.
« Ils essaient de truquer l’élection. Ils essaient de nous épuiser et de nous faire rentrer chez nous. »
Une jeune électrice après avoir patienté de longues heures
Cette phrase résume bien le sentiment d’une partie importante de la population qui a bravé la peur et les difficultés pour aller voter.
Les accusations de bourrage des urnes fusent de toutes parts
À peine le vote terminé, les accusations de fraude ont commencé à pleuvoir. L’opposition dénonce un bourrage massif des urnes, rendu possible selon elle par l’absence de connexion internet et le contrôle exercé sur les bureaux de vote.
De son côté, le président sortant a affirmé que l’opposition avait déjà eu recours à ces pratiques en 2021, prétendant avoir remporté plus de 70 % des suffrages à l’époque (contre 58 % officiellement annoncés).
Il s’est dit confiant pour ces élections, visant même les 80 % des voix. Une prédiction qui contraste singulièrement avec les difficultés techniques reconnues par le pouvoir lui-même.
Le compte à rebours des résultats
La commission électorale a annoncé que les résultats du scrutin présidentiel et législatif seraient publiés dans les 48 heures suivant la clôture du vote, soit au plus tard samedi en fin d’après-midi.
Cette période intermédiaire s’annonce particulièrement tendue. L’opposition a déjà prévenu qu’elle ne resterait pas silencieuse en cas de fraude avérée, laissant planer la menace de manifestations importantes.
La population reste sur le qui-vive, partagée entre espoir d’un changement et crainte d’une nouvelle vague de répression.
Une jeunesse qui n’a connu qu’un seul président
Ce qui frappe dans cette élection, c’est le contraste générationnel. D’un côté un président de 81 ans qui dirige le pays depuis quarante ans, de l’autre une opposition portée par une figure de 43 ans qui incarne le renouveau et la contestation.
Plus de 70 % des Ougandais ont moins de 30 ans. Ils n’ont jamais connu d’autre dirigeant que Yoweri Museveni. Pour beaucoup d’entre eux, le changement n’est plus seulement un espoir, mais une nécessité urgente face à des défis économiques, sociaux et démographiques considérables.
Cette élection cristallise donc un moment charnière : jusqu’où la jeunesse ougandaise est-elle prête à aller pour faire entendre sa voix ? Et jusqu’où le pouvoir en place est-il prêt à aller pour conserver le contrôle ?
Des précédents régionaux inquiétants
La coupure internet rappelle des pratiques déjà observées dans la région. En Tanzanie voisine, un black-out similaire avait accompagné des élections très contestées, suivies de violentes répressions.
Ces précédents régionaux ne sont pas de nature à rassurer les Ougandais qui craignent des lendemains difficiles, surtout si les résultats sont fortement contestés.
Vers une nouvelle page ou une continuité renforcée ?
L’Ouganda se trouve à un tournant de son histoire politique. Quarante ans après l’arrivée au pouvoir de Yoweri Museveni, la question de la succession et du renouvellement de la classe dirigeante se pose avec une acuité particulière.
Les prochaines heures seront déterminantes. Le dépouillement se poursuit sous l’œil des caméras de certaines chaînes privées, dans une transparence relative. Les résultats officiels, attendus d’ici samedi, seront scrutés avec la plus grande attention par les Ougandais, mais aussi par l’ensemble de la communauté internationale.
Quelle que soit l’issue de ce scrutin hors norme, il marquera durablement l’histoire politique de l’Ouganda et révélera la profondeur des fractures qui traversent la société.
Dans un pays où la majorité des citoyens n’a jamais connu d’autre président que Yoweri Museveni, la question n’est plus seulement de savoir qui va gagner, mais surtout de comprendre jusqu’où ira le désir de changement d’une jeunesse qui aspire à écrire sa propre histoire.
Les prochaines 48 heures s’annoncent décisives pour l’avenir de cette nation d’Afrique de l’Est.









