Imaginez un rêve qui semble à portée de raquette, mais que la vie s’acharne à éloigner à chaque service. Deux joueurs français, l’un en fin de parcours professionnel, l’autre tout juste lancé dans le grand bain, partagent exactement le même objectif pour 2026 : fouler le court des qualifications de Roland-Garros. Leur chemin est semé d’embûches plus violentes les unes que les autres. Ils ont décidé de tenir un carnet de bord intime et brut. Ce qu’ils y racontent dépasse largement le simple récit sportif.
Un rêve commun, deux réalités qui s’entrechoquent
Laurent Lokoli et Tom Paris ne boxent pas dans la même catégorie d’âge ni dans la même tranche de classement. Pourtant, leur regard se tourne vers le même horizon : le stade Philippe-Chatrier, fin mai 2026, tableau des qualifications. Pour l’un, c’est une dernière danse avec le tennis professionnel. Pour l’autre, c’est le premier vrai grand rendez-vous espéré. Leur honnêteté dans ce journal croisé touche profondément.
Laurent Lokoli – Quand la grippe stoppe net une tournée asiatique
Fin décembre, Laurent s’envole pour l’Asie avec un programme chargé : deux tournois en Thaïlande, puis deux au Vietnam. Les premiers jours sont excellents. Les sets d’entraînement s’enchaînent, les sensations reviennent, le moral est au zénith. Puis tout bascule en quarante-huit heures.
Frissons, courbatures généralisées, fièvre qui explose à 40°. Direction une clinique de fortune. Le diagnostic tombe : grippe confirmée. Le médecin est formel : dix jours d’arrêt minimum sous peine de myocardite. Le risque ? Une inflammation du cœur qui peut provoquer des arythmies graves, voire fatales sur un court. Lokoli écoute, prend ses médicaments onéreux et rentre à l’hôtel, effondré.
« J’ai investi de l’argent pour rien. »
Cette phrase résume le coup porté au moral et au portefeuille. Entre billets d’avion, hôtels, frais médicaux, l’addition grimpe facilement à 5 000 €. La tournée s’arrête avant même d’avoir commencé. Le classement recule déjà dans le rétroviseur. Pourtant, quelques jours plus tard, un changement radical s’opère.
« Plus je prends des coups, meilleur je suis », confie-t-il. La frustration se transforme en carburant. Dès que le corps le permet, il reprend doucement, puis intensément. Les grosses séances reviennent, le corps répond. L’envie brûle plus fort que jamais.
Tom Paris – Le « crac » qui change tout
De son côté, Tom Paris vit une mésaventure bien différente, mais tout aussi frustrante. Fin novembre, juste avant le lancement officiel de sa saison, il participe à un five endiablé. Il sait que c’est risqué. Son entraîneur l’avait prévenu. Mais l’excitation l’emporte. Trois minutes après le coup d’envoi, un contact malencontreux. Il entend distinctement un crac.
La douleur est vive, pourtant il continue. Une heure et demie. Jusqu’au bout. L’équipe gagne, l’adrénaline masque tout. Puis il enlève sa chaussette : la cheville a triplé de volume. IRM le lendemain : rupture ligamentaire. Deux semaines de botte, deux semaines d’attelle. Un mois blanc.
« J’entends un crac mais comme un con, je continue pendant une heure et demie. »
Cette phrase restera sans doute gravée dans sa mémoire. Elle dit beaucoup sur le caractère du jeune joueur : compétiteur jusqu’à l’excès, parfois jusqu’à l’inconscience. Il assume pleinement. Un préparateur physique lui pose même la question : « Tu préfères gagner et te blesser ou perdre sans te faire mal ? » Sa réponse fuse : « Tous les jours gagner et me faire la cheville ! »
Rééducation, introspection et petits bobos qui s’accumulent
Pendant sa convalescence, Tom ne reste pas inactif. Séances intensives de haut du corps, kiné quotidien, travail avec une psychologue deux à trois fois par semaine. Il profite aussi de sa compagne, de sa famille. Il réfléchit à son comportement, à ses choix. Les journées passent vite, mais les moments de doute existent.
Quand il reprend la raquette, une nouvelle alerte apparaît : épaississement d’une poulie au doigt de la main droite. Impossible de serrer correctement la poignée pour l’instant. Il se rabat donc sur le travail des jambes, des appuis, de la vitesse. L’objectif est clair : être prêt pour Pau début février. Mais chaque jour supplémentaire sans match fait reculer l’échéance.
Les chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Pour se faire une idée précise de la montagne à gravir, voici où ils en sont actuellement :
Laurent Lokoli
- Classement : 479ᵉ mondial
- Points nécessaires pour atteindre le 230ᵉ (seuil qualifs RG estimatif) : environ 156 points
- Prochains tournois annoncés : Quimper puis Cesenatico (Challenger)
Tom Paris
- Classement début janvier : 272ᵉ mondial
- Points nécessaires pour le seuil des qualifs : environ 47 points
- Points à défendre en janvier : 52 points
- Reprise espérée : semaine du 9 février
Ces chiffres sont froids, mais ils racontent une histoire bien plus chaude : celle de deux hommes qui refusent de capituler.
Pourquoi cet objectif Roland-Garros fascine autant ?
Roland-Garros reste, pour beaucoup de Français, le Graal du tennis. Jouer sur la terre battue mythique de Porte d’Auteuil, même en qualifications, procure une émotion unique. C’est le seul Grand Chelem en terre battue, le plus exigeant physiquement, celui qui pardonne le moins les erreurs. Atteindre le tableau final des qualifs demande déjà un parcours exceptionnel sur les Challengers et les Futures des mois précédents.
Pour Laurent, c’est une forme de passage de témoin, une dernière grande bataille avant de tourner la page. Pour Tom, c’est l’affirmation d’un potentiel qu’il sent grandir. Les deux hommes savent que le temps joue contre eux : l’un parce qu’il arrive en fin de cycle, l’autre parce qu’il doit accumuler les points très rapidement pour ne pas se faire distancer par une nouvelle génération ultra précoce.
La résilience comme moteur principal
Ce qui frappe le plus dans leurs confidences, c’est leur capacité à transformer l’adversité en force. Laurent explique que les coups durs le rendent meilleur. Tom assume totalement son côté « mauvais perdant » quand il s’agit de compétition. Tous les deux ont traversé des phases où le lit, la botte ou l’attelle étaient leurs seuls compagnons. Pourtant, ils reviennent plus affûtés, plus déterminés.
La blessure, la maladie, les dépenses inutiles, les nuits blanches à ressasser : tout cela fait partie du jeu. Mais ce n’est pas le jeu que l’on voit à la télévision. C’est le vrai visage du tennis professionnel, loin des projecteurs et des primes mirobolantes. C’est ce quotidien que Lokoli et Paris ont choisi de partager, sans filtre.
Et maintenant ?
Le chemin reste long. Chaque tournoi compte double : pour les points, pour la confiance, pour le moral. Laurent espère enchaîner les bonnes semaines en indoor puis sur terre. Tom doit d’abord soigner ce doigt récalcitrant et retrouver des sensations complètes. Mais au-delà des résultats bruts, ce carnet de bord nous rappelle une vérité essentielle : le sport de haut niveau n’est jamais une ligne droite.
Il est fait de chutes, de « crac », de fièvres à 40°, de nuits où l’on pleure de rage sur un lit d’hôtel à Bangkok ou dans une chambre de kiné à Lyon. Et pourtant, il est aussi fait de cette petite flamme qui refuse de s’éteindre. Celle qui pousse un joueur à se relever encore et encore. Celle qui fait dire à deux hommes très différents : « 2026, ce sera mon année Roland. »
On a hâte de lire la suite de leur journal. Parce que, quoi qu’il arrive, leur parcours est déjà une sacrée victoire sur eux-mêmes.









