Imaginez un instant l’un des intellectuels les plus respectés et les plus critiques de notre époque échangeant des courriels avec l’une des figures les plus honnies du XXIe siècle. Cette scène, qui pourrait sembler issue d’un roman d’espionnage ou d’un thriller politique, est pourtant bien réelle. Elle met en lumière une proximité inattendue entre Noam Chomsky et Jeffrey Epstein, révélée par des documents officiels publiés en janvier.
Une correspondance qui interroge
Quelques mois avant sa mort en prison, Jeffrey Epstein se confie par courriel à Noam Chomsky. L’homme d’affaires, déjà au cœur d’un scandale retentissant, se plaint de la couverture médiatique qu’il subit. Il sollicite l’avis de l’intellectuel, connu pour sa longue expérience face aux tempêtes médiatiques.
La réponse de Chomsky ne se fait pas attendre. Dans un ton à la fois empathique et stratégique, il déplore le traitement infligé à son correspondant. Selon lui, la presse et l’opinion publique adoptent une attitude particulièrement dure envers Epstein.
Le conseil d’un habitué des controverses
Chomsky recommande une approche simple et éprouvée : faire profil bas. Il explique avoir lui-même souvent choisi cette stratégie face aux attaques médiatiques. Mais il précise immédiatement que l’ampleur de la crise traversée par Epstein dépasse largement ce qu’il a pu connaître personnellement.
Pour l’intellectuel, les médias cherchent avant tout à provoquer une réaction publique. Cette réaction servirait alors de prétexte à une nouvelle salve d’attaques, souvent motivées par le désir de visibilité ou par des intentions moins avouables. Ignorer ces provocations devient donc, selon lui, la meilleure défense possible.
« Ce que les vautours veulent, c’est une réaction publique, qui offre ainsi une ouverture publique pour une vague d’attaques virulentes »
Noam Chomsky, février 2019
Cette formule, crue et incisive, reflète bien le style habituel de Chomsky. Elle montre aussi à quel point il perçoit la situation d’Epstein comme un exemple extrême de chasse médiatique.
Une critique acerbe de l’« hystérie » contemporaine
Dans la suite de son message, Chomsky va plus loin. Il évoque un climat social qu’il juge délétère, marqué selon lui par une forme d’hystérie autour des accusations d’exploitation des femmes. Il affirme que ce climat conduit à une situation où le simple fait de questionner une accusation devient plus grave que les crimes les plus lourds.
Cette prise de position s’inscrit dans une continuité. Chomsky a souvent dénoncé ce qu’il considère comme des dérives dans le traitement des affaires sensibles par les médias et l’opinion publique. Ici, il applique cette grille de lecture à l’affaire Epstein, avec une franchise qui ne manquera pas de surprendre.
Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une défense des actes reprochés à Epstein. Chomsky se concentre exclusivement sur le traitement médiatique et judiciaire de l’affaire, et sur ce qu’il perçoit comme une forme de lynchage public.
Une amitié documentée par des photographies
Les échanges de courriels ne constituent pas une surprise totale. Des photographies publiées quelques mois plus tôt montraient déjà Chomsky en compagnie d’Epstein. On y voyait également d’autres personnalités connues, issues de sphères très différentes : politique, cinéma, médias.
Ces images avaient déjà suscité interrogations et débats. La publication des courriels vient apporter un nouvel éclairage, plus intime, sur la nature des relations entre ces hommes que tout semble opposer.
Chomsky : un parcours marqué par la controverse
Pour comprendre pourquoi Epstein a pu solliciter l’avis de Chomsky, il faut revenir sur le parcours de ce dernier. Linguiste de génie, il a révolutionné sa discipline au milieu du XXe siècle. Mais c’est surtout son engagement politique qui l’a rendu célèbre dans le monde entier.
Depuis les années 1960, Chomsky n’a cessé de critiquer la politique étrangère américaine, le rôle des médias, les interventions militaires, le soutien à Israël. Ses positions radicales lui ont valu autant d’admirateurs que d’adversaires acharnés.
Il a souvent été accusé de complaisance envers certains régimes, de minimiser des crimes, ou de verser dans la provocation gratuite. À chaque fois, il a répondu par la même stratégie : argumenter, documenter, et surtout refuser de se laisser intimider par la pression médiatique.
Pourquoi Epstein se tourne-t-il vers lui ?
Dans ce contexte, le choix d’Epstein apparaît logique. Confronté à une tempête médiatique d’une violence exceptionnelle, il cherche conseil auprès de quelqu’un qui a traversé de nombreuses polémiques sans jamais plier. Chomsky incarne, aux yeux d’Epstein, une forme de résistance face au « tribunal médiatique ».
Le financier sait que Chomsky ne reculera pas devant l’impopularité. Il sait aussi que l’intellectuel a toujours défendu la présomption d’innocence et le droit à la défense, même dans les affaires les plus sensibles.
Un malaise persistant autour des fréquentations d’Epstein
L’affaire Epstein continue de fasciner et de déranger. Au-delà des crimes présumés, c’est tout un réseau de relations qui intrigue. Scientifiques, politiques, artistes, hommes d’affaires : beaucoup ont croisé la route du financier à une période ou à une autre.
Ces proximités soulèvent toujours les mêmes questions : ignorance, opportunisme, fascination pour le pouvoir et l’argent ? Ou simplement des rencontres mondaines sans conséquences ?
Dans le cas de Chomsky, la réponse semble plus nuancée. Il n’a jamais caché ses relations avec Epstein, mais il n’a jamais non plus cherché à les mettre en avant. Les courriels publiés montrent une relation réelle, fondée sur un échange intellectuel et stratégique, mais sans complaisance apparente pour les actes reprochés.
Le silence comme stratégie de survie médiatique
Le conseil principal donné par Chomsky – ignorer – peut sembler paradoxal venant d’un homme qui n’a jamais hésité à prendre la parole sur les sujets les plus clivants. Mais c’est précisément parce qu’il connaît les mécanismes médiatiques qu’il préconise cette attitude dans certains cas extrêmes.
Quand la machine médiatique est lancée à pleine vitesse, toute réaction, même justifiée, risque d’alimenter le cycle infernal. Le silence devient alors une forme de résistance passive, mais efficace.
Un document qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses
La publication de ces échanges ne permet pas de trancher définitivement sur la nature exacte de la relation entre les deux hommes. Elle montre cependant qu’elle existait, qu’elle était suffisamment confiante pour inclure des conseils personnels, et qu’elle s’inscrivait dans un contexte de crise majeure pour Epstein.
Elle révèle aussi la vision très critique que Chomsky porte sur le traitement médiatique des affaires de mœurs à cette période. Une vision qui, bien qu’elle ne concerne pas directement les faits reprochés, n’en demeure pas moins controversée.
Les leçons d’une polémique inattendue
Cette affaire rappelle plusieurs réalités souvent oubliées :
- Les réseaux relationnels des puissants traversent les clivages idéologiques
- Les intellectuels critiques ne sont pas toujours à l’abri des controverses
- Le traitement médiatique peut parfois dépasser les faits eux-mêmes
- La frontière entre conseil amical et complicité reste floue aux yeux du public
- Les documents d’archives continuent de révéler des pans entiers de l’histoire récente
Ces éléments ne justifient rien, mais ils aident à comprendre pourquoi certaines amitiés inattendues peuvent perdurer malgré les tempêtes.
Un éclairage supplémentaire sur deux figures clivantes
Noam Chomsky restera sans doute comme l’une des voix les plus puissantes et les plus dérangeantes de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe. Jeffrey Epstein, lui, incarne l’un des scandales les plus sombres de la période récente.
Leur rencontre, même épisodique, même limitée à quelques échanges, continue de questionner. Elle oblige à réfléchir sur les dynamiques du pouvoir, de l’influence, de la réputation et de la chute publique.
Elle montre aussi que même les esprits les plus indépendants peuvent parfois se retrouver pris dans des filets relationnels qu’ils n’ont pas forcément choisis, mais qu’ils n’ont pas non plus toujours su éviter.
En définitive, ces quelques courriels de février 2019 ne changent peut-être pas radicalement la perception que l’on peut avoir de l’un ou l’autre des protagonistes. Mais ils ajoutent une couche supplémentaire de complexité à deux parcours déjà très controversés. Et c’est précisément cette complexité qui continue de fasciner l’opinion publique plusieurs années après les faits.









