Imaginez des centaines d’enfants arrachés à leur internat en pleine nuit, entassés dans des camions par des hommes armés, puis retenus pendant des semaines dans des camps isolés au cœur de la brousse nigériane. Cette scène glaçante s’est malheureusement produite en novembre dernier dans l’État du Niger, au centre du pays. Près de 300 élèves et membres du personnel de l’internat catholique Saint Mary ont été enlevés, plongeant familles, communautés et autorités dans l’angoisse.
Deux semaines plus tard, la majorité d’entre eux ont retrouvé la liberté. Mais derrière cette libération apparente se cache une réalité beaucoup plus sombre et controversée : le versement d’une rançon colossale aux ravisseurs. Une pratique strictement interdite par la loi nigériane, mais qui semble avoir été utilisée malgré tout pour ramener ces enfants chez eux.
Une libération qui soulève de graves questions
Les détails qui ont filtré ces derniers mois font froid dans le dos. Selon plusieurs sources bien informées issues des services de renseignement, le gouvernement aurait remis une somme considérable, se chiffrant en millions de dollars, directement aux chefs du groupe armé responsable de l’enlèvement. L’argent aurait été acheminé par hélicoptère jusqu’à Gwoza, une zone montagneuse du Borno devenue bastion historique des jihadistes.
Une fois la rançon remise à un commandant local, ce dernier aurait même dû se déplacer jusqu’au Cameroun voisin pour confirmer la réception du paiement, faute de réseau téléphonique fiable dans cette région reculée. Ce n’est qu’après cette vérification que les premières libérations ont pu avoir lieu, par groupes successifs.
Le rôle présumé de Boko Haram dans l’affaire
Bien que le groupe Boko Haram n’ait pas officiellement revendiqué l’attaque contre l’internat Saint Mary, plusieurs éléments pointent vers sa responsabilité indirecte. Un commandant particulièrement craint, connu sous le nom de Sadiku, serait à l’origine de l’opération. Cet homme dirige une cellule active dans l’État du Niger et est déjà accusé d’avoir orchestré un spectaculaire détournement de train en 2022 entre Abuja et Kaduna, qui s’était soldé par une rançon importante.
Sadiku et ses hommes auraient agi pour renflouer les caisses de la faction principale de Boko Haram basée plus à l’est. L’enlèvement d’enfants reste en effet l’une des méthodes les plus lucratives pour ces groupes, qui alternent entre idéologie extrémiste et pur banditisme économique.
Les négociations auraient été menées directement par le conseiller à la sécurité nationale, avec l’appui de plusieurs intermédiaires. Après d’intenses tractations, les otages ont été relâchés par vagues, le premier groupe comptant une centaine d’enfants.
Le montant de la rançon : entre rumeurs et estimations
Le chiffre exact de la somme versée reste sujet à débat. Une source évoque environ 40 millions de nairas par personne, ce qui porterait le total à près de sept millions de dollars pour l’ensemble des otages libérés. D’autres estimations, plus basses, parlent de deux milliards de nairas au global, soit environ 1,5 million de dollars.
Ces variations montrent à quel point l’opacité règne autour de ces transactions. Officiellement, les autorités nigérianes démentent formellement tout paiement. Les services de sécurité affirment que « les agents du gouvernement ne paient pas de rançons » et que toute libération relève de négociations sans contrepartie financière.
« Soyons rationnels. Déposer de l’argent par hélicoptère ? C’est ridicule, presque inimaginable. »
Un porte-parole sécuritaire nigérian
Malgré ces dénégations, de nombreux observateurs et habitants locaux restent sceptiques. Dans un pays où les enlèvements sont devenus monnaie courante, la libération rapide de victimes de haut profil ou d’enfants scolarisés coïncide très souvent avec des paiements discrets.
Une loi contre les rançons… peu appliquée
Depuis 2022, le Nigeria dispose d’une législation explicite interdisant le paiement de rançons aux ravisseurs, sous peine de lourdes sanctions pouvant atteindre quinze ans de prison. Pourtant, cette loi semble avoir peu d’effet sur le terrain. Les familles, désespérées, continuent de réunir des fonds, parfois via des cagnottes en ligne ou grâce à l’aide de communautés locales.
Dans certains cas documentés, des intermédiaires appartenant même aux forces de l’ordre facilitent discrètement la remise de l’argent. Un habitant de Minna raconte ainsi avoir sollicité l’aide des services de sécurité pour transmettre 4 000 dollars aux ravisseurs de son frère. Personne n’a été inquiété.
Cette tolérance tacite s’explique par la pression énorme exercée sur les autorités lorsqu’il s’agit d’enfants ou de personnalités connues. Refuser de payer revient souvent à condamner les otages à un sort incertain, voire fatal.
Un contexte d’insécurité généralisée
L’enlèvement de Saint Mary s’inscrit dans une vague beaucoup plus large. En 2025 seulement, 828 cas d’enlèvements multiples ont été recensés, un chiffre supérieur à celui du Mexique et de la Colombie combinés. Seuls le Cameroun et la Birmanie affichent des statistiques plus élevées.
Cette « industrie de l’enlèvement » prospère sur la pauvreté extrême, les inégalités criantes et l’incapacité des forces de sécurité à contrôler de vastes territoires. Bandits, jihadistes et parfois même des éléments de l’armée se partagent le gâteau, collaborant occasionnellement pour maximiser les profits.
Entre juillet 2024 et juin 2025, les seuls enlèvements auraient généré environ 1,66 million de dollars selon une étude récente d’un think tank basé à Lagos. Un business florissant dans un pays où plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté.
La dimension religieuse sous les projecteurs internationaux
L’affaire Saint Mary a pris une résonance particulière à l’étranger en raison du caractère confessionnel de l’établissement. L’enlèvement d’enfants chrétiens par des groupes islamistes radicaux a immédiatement rappelé le tristement célèbre rapt de Chibok en 2014, qui avait mobilisé l’opinion mondiale avec le hashtag #BringBackOurGirls.
À l’automne dernier, des déclarations très médiatisées venues de Washington ont accusé les autorités nigérianes de laisser se développer une « persécution » des chrétiens. Ces prises de position ont accentué la pression diplomatique sur Abuja, déjà fragilisée par l’insécurité chronique.
Pourtant, les spécialistes du conflit rappellent que la violence touche indistinctement musulmans et chrétiens dans un pays profondément divisé entre un nord majoritairement musulman et un sud majoritairement chrétien. Les enlèvements récents visent d’ailleurs très majoritairement des musulmans.
Les précédents qui interrogent
Ce n’est pas la première fois que des soupçons de rançon pèsent sur des libérations massives. En décembre 2020, 344 élèves d’un lycée de Kankara avaient été libérés après trois semaines de captivité. Une conversation téléphonique fuitée avait révélé que les autorités locales avaient versé 30 millions de nairas aux ravisseurs.
Plus récemment, en janvier, plus de 180 fidèles chrétiens avaient été enlevés dans l’État de Kaduna. Libérés trois semaines plus tard, sans que le gouverneur n’admette officiellement le paiement d’une rançon. Le silence entourant les détails des négociations reste la règle.
Ces cas répétés interrogent sur la stratégie réelle des autorités : entre déni officiel et pragmatisme sur le terrain, le Nigeria semble coincé dans une impasse où payer devient parfois la seule option pour sauver des vies.
Vers une crise sécuritaire sans fin ?
En payant, les autorités nigérianes envoient un message dangereux : l’enlèvement rapporte. Tant que la demande de rançon sera satisfaite, même discrètement, les groupes armés continueront d’investir dans cette activité hautement rentable et relativement peu risquée.
Rompre ce cercle vicieux nécessiterait une réponse militaire beaucoup plus efficace, un meilleur contrôle des territoires reculés et surtout une volonté politique de ne plus céder, même au prix de drames humains. Un choix extrêmement difficile dans un pays où chaque enlèvement d’enfants provoque une émotion nationale considérable.
En attendant, les familles des victimes continuent de vivre dans la peur. Et les enfants qui ont été libérés portent désormais les stigmates d’une captivité traumatisante, dans un pays où l’école, censée être un refuge, est devenue un lieu à haut risque.
La question n’est plus de savoir si ces pratiques continueront, mais jusqu’à quand le Nigeria pourra-t-il supporter le coût humain et financier de cette industrie macabre qui prospère sur son sol.
Le calvaire des écoliers de Saint Mary n’est malheureusement qu’un épisode parmi des centaines d’autres dans ce cycle infernal. Et tant que les racines profondes de l’insécurité – pauvreté, corruption, faiblesse de l’État – ne seront pas traitées, les rançons continueront d’être versées, dans l’ombre, pour acheter la liberté d’innocents.
Le drame nigérian se poursuit. Et avec lui, l’interrogation lancinante : à quel prix la paix sociale peut-elle encore être achetée ?









