Imaginez un oléoduc de 2 000 kilomètres traversant des paysages arides, transportant la principale richesse énergétique d’un pays enclavé. Soudain, une colonne de véhicules armés surgit, visant une installation stratégique. En quelques heures, l’armée réplique, des images circulent, et deux versions radicalement opposées de l’affrontement émergent. C’est exactement ce qui s’est déroulé mardi dans l’est du Niger, révélant une fois encore les fractures profondes qui traversent le pays depuis le putsch de 2023.
Une attaque audacieuse contre le cœur économique du Niger
Le secteur pétrolier nigérien repose presque entièrement sur le champ d’Agadem, situé dans le désert du nord-est, et sur l’oléoduc qui relie cette zone au port de Sèmè au Bénin. Chaque baril exporté représente une manne financière cruciale pour Niamey et Cotonou. Lorsque cet axe vital est menacé, c’est toute l’économie de deux États qui tremble.
Mardi après-midi, une position de la compagnie pétrolière chinoise a été directement visée. Selon le communiqué officiel des forces armées, une dizaine de véhicules transportant des combattants armés ont tenté de s’approcher du site de Djibeilla. La réponse militaire a été immédiate et coordonnée, obligeant les assaillants à prendre la fuite.
Les images diffusées par l’armée nigérienne
Pour étayer sa version, l’état-major a publié plusieurs photographies montrant un pick-up marqué aux couleurs du groupe assaillant, abandonné au milieu du désert. On y voit également des armes éparpillées et des corps présentés comme ceux des attaquants. Ces images, brutales, visent à démontrer la victoire tactique et la déroute des assaillants.
Le message est clair : les forces de défense et de sécurité restent maîtresses du terrain et capables de protéger les infrastructures stratégiques malgré les menaces persistantes.
La version du MPLJ : une opération réussie
De son côté, le Mouvement patriotique pour la liberté et la justice (MPLJ) a diffusé un communiqué très différent. Le groupe affirme avoir infligé de lourdes pertes aux forces gouvernementales, évoquant au moins 24 soldats tués. Il revendique également avoir gravement endommagé plusieurs infrastructures pétrolières sur le site attaqué.
« Nos combattants ont exécuté avec succès l’opération visant les installations de la junte et de ses partenaires étrangers. »
Communiqué du MPLJ
Le mouvement reconnaît toutefois la mort d’un de ses membres et la perte d’un véhicule en panne, ce qui tend à montrer que l’affrontement a été intense des deux côtés.
Qui est réellement le MPLJ ?
Ce groupe armé se présente comme une organisation de défense des intérêts des populations du nord-est nigérien, en particulier des éleveurs nomades issus de la communauté toubou. Ses membres dénoncent depuis longtemps le faible retour économique du pétrole pour les habitants de la région d’Agadem.
Ils réclament également le rétablissement de l’ordre constitutionnel et la libération de l’ancien président Mohamed Bazoum, renversé en juillet 2023 et toujours retenu. Le MPLJ se positionne donc à la fois comme un mouvement socio-économique et comme une force politique opposée à la junte militaire actuellement au pouvoir.
Les autorités de Niamey, elles, qualifient le mouvement de « terroriste » et accusent ses combattants d’être des mercenaires venant du Tchad voisin.
Une menace directe adressée à la compagnie chinoise
Dans son communiqué, le MPLJ va plus loin en s’adressant directement à la China National Petroleum Corporation (CNPC), opérateur principal du champ d’Agadem et de l’oléoduc. Le groupe met en garde la société chinoise contre toute forme de collaboration jugée trop étroite avec les autorités actuelles.
« Toute collaboration directe ou indirecte avec la junte au pouvoir expose vos installations et votre personnel à des attaques similaires. »
Message du MPLJ à la CNPC
Cette déclaration marque une escalade significative. Jusqu’ici, les attaques visaient principalement les symboles de l’État. En menaçant explicitement une entreprise étrangère aussi puissante, le mouvement cherche à internationaliser le conflit et à créer un rapport de force défavorable à la junte.
Le contexte politique et sécuritaire du Niger depuis 2023
Depuis le coup d’État qui a renversé Mohamed Bazoum, le Niger traverse une période de très forte instabilité. La junte dirigée par le général Abdourahamane Tiani a rompu plusieurs partenariats militaires avec des pays occidentaux et revendique une politique de souveraineté renforcée, notamment sur l’exploitation des ressources naturelles.
Parallèlement, plusieurs groupes armés ont intensifié leurs actions, profitant du vide sécuritaire créé par le départ de certaines forces étrangères. Le MPLJ, bien que moins connu que d’autres mouvements présents dans la région, est devenu au fil des mois l’un des acteurs les plus actifs contre les infrastructures pétrolières.
Les enjeux économiques colossaux de l’oléoduc
L’oléoduc Niger-Bénin représente bien plus qu’un simple tuyau. Il est la seule voie d’exportation du brut nigérien vers les marchés internationaux. Sa mise en service progressive a permis au Niger de passer d’un pays sans accès à la mer et sans production pétrolière significative à un acteur émergent sur le marché africain des hydrocarbures.
Pour le Bénin, le corridor pétrolier constitue une source de revenus douaniers et de retombées économiques très importante. Toute perturbation durable de cet axe aurait des conséquences graves pour les deux économies.
La Chine, via la CNPC, a investi des milliards de dollars dans le projet. Pékin considère donc la sécurité de cette infrastructure comme une priorité stratégique majeure en Afrique de l’Ouest.
Pourquoi le nord-est nigérien reste-t-il si instable ?
La région d’Agadem est située dans le bassin du lac Tchad, zone historiquement marquée par la marginalisation économique et politique. Les populations nomades, en particulier les Toubous, estiment ne pas bénéficier suffisamment des richesses extraites sur leurs terres ancestrales.
Cette frustration ancienne s’est transformée en ressentiment ouvert après le coup d’État. Le MPLJ capitalise sur ce sentiment d’injustice pour recruter et justifier ses actions armées.
Les limites de la vérification indépendante
Comme souvent dans ce type de zone désertique reculée, il est extrêmement difficile d’obtenir des informations vérifiées de source indépendante. Ni les bilans humains avancés par l’armée, ni ceux revendiqués par le MPLJ n’ont pu être confirmés par des observateurs extérieurs.
Cette opacité alimente la guerre de communication que se livrent les deux camps. Chacun cherche à imposer sa narration et à démoraliser l’adversaire.
Quelles conséquences pour la stabilité pétrolière régionale ?
Cette nouvelle attaque montre que, malgré les déclarations de victoire, la menace persiste. Si les opérations du MPLJ restent pour l’instant sporadiques, leur capacité à frapper au cœur du dispositif pétrolier inquiète les opérateurs.
Une multiplication de ce type d’actions pourrait pousser la CNPC à revoir ses dispositifs de sécurité, voire à ralentir certains investissements. Cela aurait un impact direct sur les revenus attendus par Niamey et Cotonou.
Un appel au retour à l’ordre constitutionnel
Au-delà des revendications économiques, le MPLJ continue d’afficher une dimension politique forte. En réclamant le retour à l’ordre constitutionnel, il se positionne comme une force d’opposition armée au régime militaire.
Cette posture le distingue d’autres groupes plus exclusivement tournés vers le banditisme ou le jihadisme. Elle complique également la réponse sécuritaire : traiter le MPLJ uniquement comme une menace terroriste revient à ignorer une partie de son discours, qui trouve un écho dans certaines communautés locales.
Vers une régionalisation du conflit ?
L’armée nigérienne affirme que les assaillants se sont repliés en direction du Tchad. Cette précision n’est pas anodine. Elle laisse entendre que le mouvement bénéficierait de bases arrière ou de soutiens de l’autre côté de la frontière.
Si cette hypothèse se confirmait, le conflit pourrait rapidement prendre une dimension régionale, impliquant d’autres États riverains du lac Tchad déjà confrontés à leurs propres défis sécuritaires.
Conclusion : un bras de fer loin d’être terminé
L’incident de Djibeilla illustre la complexité de la situation au Niger : un pouvoir militaire qui mise sur la souveraineté et la force, une compagnie étrangère majeure qui cherche à sécuriser ses actifs, des populations locales qui se sentent spoliées, et un groupe armé qui mêle revendications identitaires, économiques et politiques.
Tant que ces différentes dimensions ne seront pas abordées simultanément, les infrastructures pétrolières resteront des cibles privilégiées. L’avenir de l’oléoduc Agadem-Bénin, et par extension celui de l’économie nigérienne, dépendra largement de la capacité des autorités actuelles à répondre à ces multiples défis.
Une chose est sûre : dans le désert nigérien, le pétrole continue de couler, mais la paix, elle, reste fragile.
Les affrontements autour des ressources stratégiques révèlent souvent les fractures les plus profondes d’une société. Au Niger, le pétrole est à la fois promesse de développement et source de conflit.
Les prochains mois seront déterminants pour savoir si la junte parviendra à stabiliser la zone ou si les attaques sporadiques se transformeront en campagne plus structurée contre l’industrie pétrolière. Les regards sont désormais tournés vers Agadem.









