Imaginez des montagnes de déchets enfouies depuis des décennies, dissimulées sous une végétation luxuriante, à quelques kilomètres seulement des sources d’eaux minérales parmi les plus réputées de France. Des bouteilles en plastique par millions, des carcasses de véhicules, des matériaux de démolition et même de l’amiante. Et surtout, une menace invisible mais omniprésente : des concentrations astronomiques de microplastiques qui se frayent un chemin jusqu’aux nappes phréatiques. C’est le décor choc qui entoure le procès historique qui s’ouvre à Nancy contre une filiale du géant Nestlé.
Un scandale environnemental qui éclate au grand jour
Depuis lundi, le tribunal correctionnel de Nancy examine une affaire qui dépasse largement le cadre d’une simple infraction environnementale. Il s’agit d’un dossier accumulé pendant des années, porté par des associations et des autorités, qui met en lumière des pratiques datant de plusieurs décennies autour des célèbres sites d’embouteillage vosgiens. Les enjeux touchent à la fois l’environnement, la santé publique et la responsabilité des grands groupes industriels.
Les faits reprochés sont lourds. On parle de décharges maintenues illégalement, de rejets directs dans les eaux superficielles et souterraines, et surtout de la présence massive de microplastiques à des niveaux jugés incompatibles avec toute forme de vie aquatique. Le volume global des déchets incriminés donne le tournis : l’équivalent de 126 piscines olympiques. Un chiffre qui, à lui seul, illustre l’ampleur du problème.
Des décharges historiques nées avec l’essor du plastique
Tout commence dans les années 1960. À cette époque, l’industrie de l’eau minérale connaît une révolution : le remplacement progressif des bouteilles en verre par des contenants en plastique. Cette transition, si elle permet une production plus massive et moins coûteuse, génère aussi un volume considérable de rebuts. Les bouteilles non conformes, les essais ratés, les surplus de production : tout cela finit souvent jeté à proximité immédiate des usines.
Les sites concernés se situent dans plusieurs petites communes des Vosges, proches des lieux d’exploitation des marques phares : Vittel bien sûr, mais aussi Contrex et Hépar. On retrouve ces décharges à Contrexéville, They-sous-Montfort, Saint-Ouen-lès-Parey ou encore Crainvilliers. Des noms peu connus du grand public, mais qui abritent depuis longtemps une pollution silencieuse.
Le groupe qui exploite aujourd’hui ces sources n’a racheté les terrains et les installations qu’en 1992. Pourtant, les poursuites le visent directement pour avoir maintenu ces sites en l’état, sans les avoir traités de manière satisfaisante selon les autorités et les associations de défense de l’environnement.
Des « immeubles » de déchets enfouis
Les descriptions issues de l’enquête font froid dans le dos. À They-sous-Montfort, des ingénieurs ont évalué la hauteur des déchets accumulés entre 10 et 25 mètres. Autrement dit, l’équivalent d’un immeuble de six étages entièrement constitué de bouteilles, de polymères, de verre brisé, de carcasses rouillées et d’autres encombrants. À Contrexéville, la hauteur varie entre 10 et 15 mètres, soit des bâtiments de trois à cinq étages enterrés.
Ces « montagnes » invisibles sont aujourd’hui en partie recouvertes par la végétation. La nature a repris ses droits en surface, mais en profondeur, les problèmes persistent. Des analyses révèlent la présence homogène de traces métalliques, d’hydrocarbures, et même d’amiante par endroits. Autant de substances qui, combinées aux plastiques, représentent un cocktail particulièrement préoccupant.
La hauteur des déchets stockés entre 10 et 25 mètres, soit un immeuble de 6 étages.
Ce constat, tiré d’un rapport d’experts intégré au dossier, donne une idée concrète de l’ampleur physique du problème. Il ne s’agit pas de quelques sacs oubliés, mais bien d’une accumulation massive et durable.
Microplastiques : une pollution « incommensurable »
Le cœur du dossier repose sur la présence de microplastiques. Ces minuscules fragments issus de la dégradation des bouteilles et autres plastiques ont migré dans les sols, puis dans les eaux de surface et souterraines. Les concentrations relevées dépassent largement les seuils acceptables.
Dans certains points de prélèvement, les taux sont décrits comme « exorbitants ». L’Office français de la biodiversité a même comparé ces concentrations à celles mesurées dans la Seine : jusqu’à 30 millions de fois plus élevées. Un écart qui laisse imaginer la gravité de la situation locale.
Les conséquences sont multiples. Les eaux deviennent anoxiques, c’est-à-dire privées d’oxygène, rendant toute vie aquatique impossible. La toxicité affecte la flore et la faune environnantes. Et les risques pour la santé humaine ne sont pas écartés, même si les analyses divergent selon les sources.
Les arguments de la défense
De son côté, l’entreprise affirme avoir pris la mesure du problème. Elle indique avoir déjà dépollué sept des sites identifiés. Pour les trois restants, des études approfondies ont été menées pendant plusieurs années. Des discussions sont en cours avec les autorités pour définir des solutions définitives.
Concernant les microplastiques, la société précise avoir mandaté trois laboratoires indépendants. Tous auraient conclu à l’absence de pollution de ce type dans les forages destinés à l’embouteillage. Une affirmation qui contraste fortement avec les conclusions des enquêteurs et des associations.
L’industriel rappelle également qu’il n’est pas à l’origine des décharges, celles-ci datant d’avant son arrivée sur les sites. Il souligne son engagement à traiter ces vestiges de manière responsable depuis son rachat des activités.
Une « bombe à retardement » selon les associations
Les associations de protection de l’environnement, parties civiles au procès, parlent d’une « bombe à retardement ». Elles regrettent que les pouvoirs publics n’aient pas pris toute la mesure du danger. Leur objectif : obtenir la reconnaissance pleine et entière de la responsabilité de l’entreprise, mais aussi des décisions claires sur l’avenir de ces sites.
Elles veulent savoir comment ces décharges seront traitées, dans quels délais, et avec quelles garanties pour éviter que la pollution ne continue à se propager. La santé des riverains et la préservation des écosystèmes locaux figurent parmi leurs priorités.
Le volume cumulé donne le vertige.
Cette phrase résume bien le sentiment général face à l’ampleur des déchets accumulés. Elle traduit aussi l’inquiétude face à une pollution qui s’étend dans le temps et dans l’espace.
Un enjeu plus large : la responsabilité des industriels
Ce procès dépasse largement le cas particulier des Vosges. Il pose la question de la gestion des déchets industriels par les grands groupes, surtout dans des secteurs où l’image repose sur la pureté et la naturalité du produit. L’eau minérale vendue comme issue de sources préservées se retrouve paradoxalement au cœur d’un scandale de pollution.
Il interroge également les délais de réaction. Des décennies se sont écoulées depuis les premières décharges. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour agir de manière décisive ? Quelles sont les failles dans la surveillance environnementale ? Autant de questions que ce dossier met cruellement en lumière.
Les riverains, eux, vivent avec cette réalité au quotidien. Ils observent les ruisseaux, les champs, les forêts autour d’eux. Ils se demandent ce qui se cache vraiment sous leurs pieds et ce qui pourrait remonter un jour dans leurs verres.
Les suites attendues du procès
Le procès doit durer jusqu’à vendredi. Les débats s’annoncent techniques, avec des expertises contradictoires, des analyses chimiques, des rapports d’ingénieurs. Les juges devront trancher entre les constats alarmants des enquêteurs et les contre-expertises présentées par la défense.
Quelle que soit l’issue, ce dossier marquera un tournant. Il pourrait influencer d’autres affaires similaires en France et ailleurs en Europe. Il rappelle que même les sites les plus idylliques peuvent cacher des décennies de négligences industrielles.
Pour les défenseurs de l’environnement, l’enjeu est clair : faire reconnaître la gravité des faits et obtenir des mesures concrètes de dépollution. Pour l’entreprise, il s’agit de démontrer sa bonne foi et son action depuis des années. Entre ces deux visions, le tribunal devra rendre une décision qui fera date.
En attendant, les habitants des Vosges continuent de scruter leurs sources, leurs rivières, leurs paysages. Ils espèrent que ce procès permettra enfin de tourner la page d’un héritage toxique qui n’a que trop duré.
Ce scandale rappelle brutalement que la pureté d’une eau minérale ne se limite pas à sa composition chimique au moment de l’embouteillage. Elle dépend aussi de tout ce qui l’entoure, en amont, dans le sol, dans les nappes, dans l’histoire même du site. Une leçon que ce procès pourrait contribuer à graver durablement dans les esprits.
À suivre donc, avec attention, les conclusions du tribunal de Nancy. Car au-delà des amendes ou des obligations de dépollution, c’est toute une conception de la responsabilité industrielle qui est en jeu dans cette salle d’audience.









