Imaginez des files d’attente qui s’étirent sur des centaines de mètres, sous un soleil parfois brûlant, parfois noyé dans la brume himalayenne. Des milliers de jeunes, sac sur l’épaule, dossier soigneusement plié dans une pochette plastique, patientent pendant des heures devant les commissariats. Ce spectacle, devenu quotidien au Népal depuis plusieurs jours, n’est pas celui d’une fête populaire, mais bien le reflet d’une détresse silencieuse : celle d’une génération qui cherche désespérément un travail, même le plus précaire.
Une ruée historique vers des emplois policiers temporaires
Depuis l’ouverture des candidatures vendredi dernier, les postes de police temporaires créés spécialement pour sécuriser les élections législatives anticipées du 5 mars provoquent une véritable hystérie collective. L’objectif fixé par les autorités est ambitieux : recruter près de 149 090 personnes pour encadrer le scrutin.
En seulement deux jours, plus de 27 000 candidatures avaient déjà été déposées. Un démarrage fulgurant qui témoigne de l’urgence sociale dans laquelle se trouve une grande partie de la population active népalaise, et plus particulièrement les moins de 30 ans.
Des files interminables jusque dans la capitale
Dimanche, les journalistes présents à Katmandou ont pu constater l’ampleur du phénomène. Devant le principal poste de police de la capitale, des milliers de personnes, presque exclusivement des jeunes, formaient une queue impressionnante qui serpentait dans les rues adjacentes.
Ces candidats ne sont pas tous des étudiants en quête d’un premier emploi. Certains ont déjà travaillé plusieurs années, parfois dans des secteurs très différents, avant de se retrouver brutalement sur le carreau.
« J’étais cuisinier dans un hôtel et je suis sans travail désormais. Je ne sais pas si ma candidature sera retenue mais je suis sûr que si je fais quelque chose, cela mérite salaire. »
Ces mots prononcés par un homme de 30 ans résument parfaitement l’état d’esprit général : la volonté de travailler, coûte que coûte, même pour une mission de courte durée et dans un domaine éloigné de ses compétences initiales.
Sarika, 20 ans, de la contestation au commissariat
Parmi la foule se trouvait également Sarika Karki, une jeune femme de 20 ans. Elle avait participé activement aux grandes manifestations antigouvernementales des 8 et 9 septembre. Ces journées de colère avaient réuni surtout des membres de la génération Z, excédés par la corruption endémique et l’absence totale de perspectives d’avenir.
Quelques mois plus tard, la voilà dans la file d’attente pour devenir policière temporaire. Son explication est d’une simplicité désarmante :
« Je fais partie de la Génération Z mais je n’ai pas de travail. Alors j’ai déposé une candidature pour me faire un peu d’argent. »
Ce virage à 180 degrés illustre cruellement la distance qui sépare parfois les idéaux affichés dans la rue et les impératifs de survie du quotidien.
280 dollars pour quarante jours : le salaire qui fait rêver
Le montant proposé peut paraître modeste vu d’Europe, mais il représente, dans le contexte népalais actuel, une opportunité financière rare et précieuse.
Pour quarante jours de service, les recrues temporaires toucheront l’équivalent de 280 dollars américains. Une somme qui permet de couvrir plusieurs mois de dépenses courantes pour une famille modeste en zone urbaine comme en zone rurale.
Ce salaire explique en grande partie pourquoi tant de jeunes sont prêts à mettre de côté leurs convictions politiques, leur formation initiale ou même leur dignité pour tenter leur chance.
Un chômage qui frappe surtout les jeunes
Selon les données les plus récentes de la Banque mondiale, le taux de chômage global au Népal atteint 12,5 % de la population active. Mais ce chiffre cache une réalité encore plus brutale lorsqu’on regarde la tranche d’âge 15-24 ans : plus d’un jeune sur quatre est actuellement sans emploi.
Ce chômage massif des jeunes constitue l’un des principaux moteurs de l’instabilité sociale chronique que connaît le pays depuis plusieurs années.
L’exode massif vers l’étranger
Face à cette absence de perspectives sur place, environ 2,5 millions de Népalais ont choisi l’exil économique. La grande majorité travaille dans les pays du Golfe (Qatar, Arabie Saoudite, Émirats arabes unis, Koweït…), dans des conditions souvent très difficiles.
Ces travailleurs migrants envoient chaque année des sommes colossales à leurs familles restées au pays. Les transferts d’argent représentent aujourd’hui environ un tiers du PIB népalais, ce qui en fait l’une des économies les plus dépendantes au monde des remittances.
Malgré ce flux financier vital, l’argent envoyé ne suffit généralement pas à créer des emplois locaux durables ni à désamorcer la frustration d’une jeunesse de plus en plus éduquée mais sans débouchés.
Les émeutes de septembre : un traumatisme national
Le contexte politique actuel est directement issu des événements tragiques survenus les 8 et 9 septembre. Ce qui avait commencé comme des manifestations pacifiques de jeunes a rapidement dégénéré en affrontements violents avec les forces de l’ordre.
Le bilan est lourd : au moins 77 morts et plusieurs centaines de blessés. De nombreux bâtiments publics, dont le Parlement, ainsi que des commerces et entreprises privées ont été saccagés ou incendiés.
Le coût total des destructions a été officiellement estimé à 586 millions de dollars. Conséquence directe : environ 15 000 emplois supplémentaires perdus dans un pays qui en comptait déjà bien trop peu.
De la contestation à la candidature : le paradoxe népalais
Ce qui frappe dans le phénomène actuel, c’est cette capacité étonnante d’une partie de la jeunesse à passer, en quelques mois seulement, du statut de manifestant réprimé à celui de candidat pour devenir agent de police temporaire au service du même État qu’elle dénonçait violemment.
Cette apparente contradiction n’en est peut-être pas vraiment une. Elle révèle plutôt une forme de pragmatisme porté à l’extrême : lorsque les options se réduisent à la misère, à l’exil ou à un emploi précaire, même sous une institution autrefois honnie, beaucoup choisissent la troisième voie.
Que retenir de cette mobilisation massive ?
Ce mouvement spontané et massif vers les commissariats est bien plus qu’une simple anecdote électorale. Il constitue un signal d’alarme puissant sur l’état réel de la société népalaise en 2026.
Il montre à quel point le chômage des jeunes, l’absence de perspectives et la dépendance aux transferts migratoires créent un cocktail explosif. Il révèle également la profondeur du sentiment d’abandon ressenti par toute une génération qui refuse de se résigner mais qui, faute de mieux, saisit la moindre opportunité, même la plus paradoxale.
Les élections du 5 mars approchent. Elles se dérouleront sous la surveillance de ces dizaines de milliers de jeunes policiers temporaires. Beaucoup d’entre eux auront peut-être manifesté contre le pouvoir en place quelques mois plus tôt. Ironie de l’histoire ou signe que, finalement, la survie prime toujours sur les idéaux ?
Une chose est sûre : tant que le pays ne parviendra pas à créer des emplois stables et dignes pour sa jeunesse, ces scènes de ruée vers les emplois les plus précaires risquent de se répéter encore longtemps dans les rues de Katmandou et des autres villes népalaises.
Et pendant ce temps, les files d’attente continuent de s’allonger, silencieuses, patientes, mais terriblement éloquentes.









