Imaginez un instant : un jeune homme de 21 ans attend devant un portail rouillé d’aéroport, les yeux fixés sur une simple benne transformée en corbillard. À l’intérieur, le corps de son père, mort à 43 ans après plus de dix ans passés à travailler loin de chez lui. Cette scène, qui se répète presque quotidiennement à Katmandou, raconte bien plus qu’un drame familial isolé. Elle dévoile une réalité brutale qui touche des centaines de milliers de familles népalaises.
Le Népal, pays enclavé entre l’Inde et la Chine, est devenu l’un des plus gros exportateurs de main-d’œuvre au monde. Faute d’emplois décents sur son sol, une partie considérable de sa jeunesse vend sa force de travail à des milliers de kilomètres, souvent au prix de sa santé, voire de sa vie. Ce qui semblait être une solution temporaire est devenu un pilier incontournable de l’économie nationale.
Un exode qui sauve… et qui tue
Chaque année, des centaines de milliers de Népalais obtiennent l’autorisation officielle de partir travailler à l’étranger. Les destinations les plus prisées restent les pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis, mais aussi la Malaisie, l’Inde ou encore le Japon pour ceux qui ont pu financer des formations plus qualifiantes.
Cette vague migratoire n’est pas récente, mais elle a pris une ampleur spectaculaire ces dernières années. Alors qu’en 2016 environ 287 000 autorisations étaient délivrées, ce chiffre a presque triplé récemment, dépassant les 839 000 en une seule année. Derrière ces statistiques froides se cachent des histoires humaines souvent déchirantes.
La scène quotidienne à l’aéroport de Katmandou
Devant une entrée discrète de l’aéroport international Tribhuvan, des camions attendent plusieurs fois par jour. Trois, quatre cercueils parfois. Les familles viennent récupérer les corps de leurs proches décédés loin de chez eux. Les certificats de décès mentionnent souvent une « crise cardiaque », sans plus de détails. Les corps voyagent dans des boîtes métalliques rudimentaires, chargées sans cérémonie particulière.
Un jeune homme nommé Lalit se tenait là récemment, attendant le corps de son père Rudra. Parti depuis plus de dix ans en Arabie saoudite, celui-ci rêvait de rentrer un jour chez lui, riche de ses économies. Il est revenu dans un cercueil. « Il était parti pour faire le bonheur de ses enfants et de sa famille, et maintenant son corps nous est rendu dans un cercueil. C’est insupportable », confie le fils, avant de prendre la route vers l’est du pays pour les funérailles.
« Il était parti pour faire le bonheur de ses enfants et de sa famille, et maintenant son corps nous est rendu dans un cercueil. C’est insupportable. »
Cette phrase résume à elle seule le sentiment d’injustice qui habite beaucoup de ces familles. Le père, la mère, le frère ou l’oncle parti « pour quelques années » ne revient jamais vivant. Et quand il revient, c’est pour être enterré.
Une économie sous perfusion des envois de fonds
Les chiffres sont éloquents. Les transferts d’argent des migrants représentent désormais plus du tiers du PIB népalais, selon les données les plus récentes de la Banque mondiale. C’est colossal pour un pays dont le revenu par habitant reste très faible, environ trente fois inférieur à celui de l’Union européenne.
Ces fonds permettent à des millions de foyers de survivre, de construire une maison en dur, de payer l’école des enfants, d’acheter du matériel agricole ou simplement de manger à leur faim. Dans certaines régions, quasiment aucun ménage n’échappe à cette manne financière venue de l’étranger.
Mais cette dépendance pose une question lancinante : l’État népalais, qui ne taxe pas ces revenus, est-il devenu « accro » à ces envois ? Certains observateurs et défenseurs des droits humains n’hésitent pas à l’affirmer. Le pays ne pourrait plus tourner sans cet argent extérieur.
Dans les villages, des vallées qui se vident
À Madi, petite ville blottie près du parc national de Chitwan, célèbre pour ses tigres du Bengale, la réalité saute aux yeux. Les jeunes sont partis. Ceux qui restent construisent des maisons avec l’argent gagné au loin, mais repartent très vite.
Dipak Magar, 39 ans, père de quatre enfants, vient de terminer sa maison. Trois ans de travail dans une usine de marbre en Arabie saoudite. « J’ai gagné environ 4 500 euros, tout a été dépensé pour la maison », explique-t-il en appliquant le mortier sur sa façade. Dans deux semaines, il repartira pour Ryad. « Il faut nourrir la famille, payer l’éducation des enfants. Je suis triste, mais je n’ai pas le choix. Ici, il n’y a pas de travail. »
« Il faut que je nourrisse ma famille, que je paie l’éducation des enfants. Je suis triste de devoir repartir mais je n’ai pas le choix. »
Dans la maison d’en face, deux filles de la famille Gautam sont parties au Japon. Elles ont étudié, mais rien ne les attendait sur place. Leur mère accepte la situation, même si elle a dû s’endetter lourdement pour financer leur départ.
Un système d’agences de recrutement controversé
Pour partir légalement, la plupart des candidats passent par des agences de recrutement officiellement autorisées. Ces structures, appelées localement « manpowers », prélèvent des sommes importantes : plusieurs centaines, voire milliers de dollars par personne. Beaucoup de familles doivent s’endetter auprès de prêteurs locaux pour réunir la somme.
Une fois sur place, la réalité est parfois très éloignée des promesses. Sanjib, 25 ans, pensait nettoyer des piscines dans un hôtel de luxe au Qatar. Il s’est retrouvé domestique dans une villa privée, payé moitié moins, dormant à même le sol. Il a tenu moins d’un mois. Pour rentrer, il a dû menacer de se suicider. Son « investissement » de 1 350 dollars s’est transformé en cauchemar.
Les plaintes contre ces agences se multiplient : salaires non versés, conditions de travail modifiées, logements indignes, passeports confisqués. Pourtant, très rares sont celles qui sont réellement sanctionnées.
Les décès : un drame silencieux qui s’amplifie
Entre 2008 et 2025, plus de 14 800 Népalais sont décédés à l’étranger. L’année dernière seulement, ce sont 1 544 corps qui ont été rapatriés. Si une partie des décès est attribuée à des maladies ou à des causes « naturelles », les accidents du travail et les suicides ne cessent d’augmenter.
Les chantiers de la Coupe du monde au Qatar en 2022 ont révélé au grand jour les conditions effroyables imposées à des milliers de travailleurs, dont beaucoup venaient du Népal. Chaleur extrême, journées interminables, absence de protections, logements insalubres : le tableau était sombre. Malgré les promesses d’amélioration, les abus persistent.
Un État dépassé, des promesses électorales
Face à cette situation, les gouvernements successifs ont promis des réformes. Renforcer les contrôles sur les agences, mieux protéger les travailleurs, créer des emplois sur place… Mais les mesures restent souvent lettre morte.
À l’approche des élections législatives, certains candidats, notamment des figures plus jeunes, affirment vouloir inverser la tendance. Investir dans le tourisme, l’agriculture moderne, les énergies renouvelables, pour retenir la jeunesse. Mais même les plus optimistes reconnaissent que le défi est immense.
Dans les villages, beaucoup n’y croient plus. Dipak Magar, qui s’apprête à repartir pour Ryad, lâche : « Quel que soit le gagnant, personne ne fait jamais rien pour nous. »
Une génération sacrifiée ?
La jeunesse népalaise, celle qui manifeste dans les rues pour réclamer des emplois dignes, celle qui part par milliers chaque mois, celle qui attend le retour d’un proche… porte sur ses épaules l’avenir incertain du pays. Entre colère, résignation et sacrifice, elle incarne une nation coincée entre tradition et mondialisation brutale.
Le Népal vit aujourd’hui une double tragédie : celle des familles déchirées par l’absence, et celle d’un pays qui ne parvient pas à offrir un avenir à ses enfants sur son propre sol. Tant que cette équation ne sera pas résolue, les cercueils continueront d’arriver à l’aéroport de Katmandou, et les vallées de rester désespérément vides.
Ce cycle infernal, ancré dans la nécessité économique, ne s’arrêtera pas du jour au lendemain. Mais chaque histoire individuelle, chaque père, chaque fils, chaque fille partis et parfois perdus à jamais, nous rappelle que derrière les statistiques se cachent des vies brisées et des rêves inachevés.
Le Népal doit-il continuer à exporter sa jeunesse pour survivre ? Ou peut-il enfin trouver les moyens de la garder et de la faire grandir chez elle ? La réponse à cette question conditionne sans doute l’avenir du pays tout entier.









