Le Népal se trouve à un tournant historique majeur. Dans un peu plus d’un mois, le 5 mars 2026, près de 19 millions d’électeurs seront appelés à voter pour des élections législatives anticipées qui pourraient redessiner durablement le paysage politique de ce pays himalayen de 30 millions d’habitants. Ces élections interviennent seulement six mois après des événements d’une violence inouïe qui ont conduit à la chute brutale du gouvernement en place.
Tout a commencé par une mesure apparemment technique : la restriction d’accès à plusieurs réseaux sociaux. Mais cette décision a allumé une mèche qui a rapidement embrasé tout le pays, révélant des frustrations profondes accumulées depuis des années chez la jeunesse népalaise. Aujourd’hui, alors que la campagne électorale bat son plein, revenons sur les moments décisifs qui ont marqué cette période tumultueuse.
Une jeunesse connectée face à un pouvoir déconnecté
Le Népal a connu, ces dernières décennies, de profonds bouleversements. La fin de la guerre civile en 2006, l’abolition de la monarchie et l’arrivée au pouvoir des anciens maoïstes ont marqué des étapes importantes. Pourtant, beaucoup de promesses n’ont pas été tenues. Le chômage des jeunes reste endémique, la corruption semble gangrener les institutions et les inégalités se creusent. Dans ce contexte, les réseaux sociaux sont devenus bien plus qu’un outil de distraction : ils représentent un espace vital d’expression, d’information et même de travail pour une partie importante de la population.
4 septembre 2025 : Le déclencheur inattendu
Ce jour-là, les autorités décident de bloquer l’accès à vingt-six plateformes en ligne. Parmi elles figurent les géants mondiaux comme Facebook, Instagram et YouTube, mais aussi d’autres services très utilisés localement. La raison officielle ? Ces plateformes n’avaient pas procédé à l’enregistrement obligatoire auprès des autorités népalaises. Une mesure administrative qui, sur le papier, pouvait paraître légitime.
Mais pour des centaines de milliers de jeunes, cette interdiction représente bien plus qu’une simple gêne passagère. Elle coupe un lien essentiel avec le monde extérieur, avec leurs amis, avec leurs sources d’information et parfois même avec leur emploi. Sans oublier les familles qui dépendent des transferts d’argent envoyés par les travailleurs migrants installés à l’étranger. Ces envois représentent près d’un tiers du PIB national, une manne vitale pour l’économie du pays.
Très rapidement, la frustration se répand comme une traînée de poudre. Sur les plateformes encore accessibles, notamment TikTok, les vidéos se multiplient. On y dénonce le mode de vie luxueux de certaines élites, on pointe du doigt la corruption des responsables politiques, on exprime la colère face à un système qui semble avoir oublié sa jeunesse. Le ton monte, les appels à manifester se font plus pressants.
8 septembre 2025 : La rue s’embrase
Quelques jours seulement après le blocage, des milliers de jeunes se rassemblent dans les rues de Katmandou et dans plusieurs grandes villes du pays. Ils se revendiquent de la Génération Z, cette cohorte née avec internet et pour qui les réseaux sociaux font partie intégrante de la vie quotidienne. Les premiers slogans réclament simplement le rétablissement des plateformes bloquées. Mais très vite, d’autres revendications émergent : fin de la corruption, création d’emplois, meilleure gouvernance.
Dans la capitale, la manifestation dégénère rapidement autour du Parlement. Les forces de l’ordre, dépassées par l’ampleur du mouvement, recourent à des moyens musclés. Des tirs à balles réelles sont entendus. Le bilan est dramatique : une vingtaine de personnes trouvent la mort, la plupart touchées par des projectiles, et plus d’un millier sont blessées. Ces chiffres choquent l’opinion publique et radicalisent encore davantage le mouvement.
« Nous ne descendions pas dans la rue pour renverser le gouvernement, mais pour qu’on nous rende notre voix. C’est le pouvoir qui a choisi la violence. »
Un jeune manifestant anonyme, septembre 2025
Cette répression sanglante marque un point de non-retour. Ce qui avait commencé comme une protestation sectorielle se transforme en contestation globale du système politique en place.
9 septembre 2025 : La chute du pouvoir
Le lendemain des premières violences, la colère ne faiblit pas, au contraire. Des dizaines de milliers de personnes, jeunes et moins jeunes, retournent dans les rues pour exprimer leur indignation face à la répression. Très rapidement, la foule dépasse les capacités de contrôle des forces de police. Les symboles du pouvoir deviennent des cibles : ministères envahis, Cour suprême saccagée, Parlement incendié.
Dans un climat de chaos généralisé, des hôtels et commerces sont pillés, des élus sont agressés, des commissariats sont pris d’assaut. Face à l’ampleur de la contestation, le Premier ministre KP Sharma Oli, figure politique expérimentée ayant dirigé le pays à plusieurs reprises, n’a d’autre choix que de présenter sa démission. Un geste historique dans un pays où les alternances au pouvoir se faisaient jusqu’alors par les urnes ou par des arrangements entre partis.
Dans le vide politique créé par cette chute soudaine, plus de 13 500 détenus profitent du désordre pour s’évader des prisons. L’armée est déployée en urgence et un couvre-feu est instauré en soirée pour tenter de ramener le calme dans les rues.
13 septembre 2025 : Vers une transition fragile
Face à l’urgence, le chef d’état-major de l’armée prend l’initiative de réunir autour d’une même table des représentants politiques et des figures du mouvement contestataire. Parallèlement, des milliers de jeunes manifestants s’organisent via l’application Discord pour désigner leurs porte-parole légitimes.
Après trois jours de discussions intenses, un nom émerge pour diriger le gouvernement de transition : Sushila Karki, ancienne cheffe de la Cour suprême âgée de 73 ans, connue pour son intégrité et son indépendance. Le Parlement est dissous et des élections législatives anticipées sont fixées au 5 mars 2026. Une date qui, malgré les défis logistiques et climatiques, sera maintenue selon la commission électorale.
Cette transition, pilotée par une personnalité judiciaire respectée, vise à ramener le pays vers une normalité démocratique. Mais la route s’annonce semée d’embûches : tensions persistantes, méfiance envers les anciennes élites politiques, organisation d’un scrutin dans un délai court, et conditions météorologiques difficiles dans les régions montagneuses.
5 mars 2026 : Le jour du verdict populaire
À l’approche du scrutin, le paysage politique népalais apparaît profondément modifié. Cent quatorze partis, dont plusieurs formations nouvelles issues du mouvement de contestation, ont été autorisés à présenter des candidats. Les 275 sièges de la Chambre des représentants seront à pourvoir : 165 au scrutin majoritaire uninominal et 110 à la proportionnelle.
Plus de 800 000 nouveaux électeurs se sont inscrits depuis les événements de septembre, signe que la mobilisation de la jeunesse ne s’est pas éteinte avec la chute du gouvernement. Malgré le froid hivernal et les risques de perturbations liées à la neige dans les zones isolées, les autorités électorales affirment que le scrutin aura bien lieu à la date prévue.
Ces élections représentent bien plus qu’un simple renouvellement parlementaire. Elles constituent un test majeur pour la démocratie népalaise après des mois de crise profonde. Elles diront si la révolte de la Génération Z aura permis une véritable régénération politique ou si les anciennes pratiques reprendront le dessus une fois la poussière retombée.
Le Népal observe, le monde regarde. Dans les villages reculés comme dans les rues animées de Katmandou, des millions de citoyens se préparent à écrire un nouveau chapitre de leur histoire collective. Un chapitre dont l’issue reste, à ce jour, incertaine.
Ce qui frappe dans cette séquence d’événements, c’est la rapidité avec laquelle une mesure technique a pu cristalliser tant de mécontentements accumulés. En quelques jours seulement, le pays est passé d’un blocage d’internet à une insurrection populaire, puis à une transition institutionnelle et enfin à l’organisation d’élections anticipées. Ce rythme effréné témoigne à la fois de la fragilité du système politique népalais et de la puissance de mobilisation d’une jeunesse connectée.
Les mois à venir seront déterminants. La campagne électorale déjà en cours met en lumière de nouveaux acteurs politiques, souvent issus de la société civile ou du mouvement contestataire. Les partis traditionnels, eux, tentent de se repositionner en promettant réformes et transparence. Mais la confiance reste fragile après les violences de septembre.
Quelle que soit l’issue du scrutin du 5 mars, une chose est sûre : le Népal ne sera plus tout à fait le même. La voix de la Génération Z, longtemps ignorée, s’est imposée avec force dans le débat public. Reste maintenant à savoir si cette voix continuera d’être entendue une fois les urnes refermées.
Dans les montagnes himalayennes, où le temps semble parfois suspendu, le vent du changement souffle avec une intensité rare. Et ce vent pourrait bien redessiner les contours politiques de toute une région.
Chronologie synthétique des événements
- 4 septembre 2025 : Blocage de 26 plateformes sociales
- 8 septembre 2025 : Grandes manifestations, répression violente (20 morts)
- 9 septembre 2025 : Chute du gouvernement Oli, chaos généralisé
- 13 septembre 2025 : Nomination de Sushila Karki à la tête du gouvernement provisoire
- 5 mars 2026 : Élections législatives anticipées
Alors que la date fatidique approche, les regards se tournent vers Katmandou et au-delà. Le Népal écrit une page importante de son histoire contemporaine. Une page qui pourrait inspirer, ou alerter, d’autres nations confrontées à des tensions similaires entre jeunesse connectée et élites traditionnelles.
Le dénouement approche. Et avec lui, peut-être, les réponses à de nombreuses questions restées en suspens depuis ce mois de septembre 2025 qui a tout changé.









