Imaginez-vous à bord d’un ferry, entouré de centaines de personnes, familles, travailleurs, voyageurs, tous pressés de rejoindre l’autre rive. Le soleil se lève à peine, l’eau semble calme. Et puis, sans crier gare, le bateau commence à pencher. Ce cauchemar est devenu réalité fin janvier aux Philippines pour plus de 350 personnes.
Le bilan ne cesse de s’alourdir. Mercredi, le corps d’une femme repêché par des plongeurs a porté le nombre de victimes à 52. Derrière ce chiffre terrible se cache une succession d’erreurs, de négligences et de possibles infractions graves aux règles élémentaires de sécurité maritime.
Un drame qui révèle des failles systémiques
Le ferry Trishna Kerstin 3 transportait au moins 368 personnes – passagers et membres d’équipage – lorsqu’il a sombré dans la nuit du 25 au 26 janvier au large de Mindanao, dans le sud-ouest de l’archipel. Très rapidement, les autorités ont pointé du doigt une cause principale : le navire était très probablement surchargé.
Mais ce n’est pas tout. L’enquête a mis au jour plusieurs autres manquements graves qui ont amplifié la tragédie. L’absence totale de consignes de sécurité données par l’équipage au moment où le bateau a commencé à gîter figure parmi les éléments les plus choquants rapportés par les survivants.
Les signes avant-coureurs ignorés
Dans un pays-archipel comptant plus de 7 000 îles, les ferries constituent l’épine dorsale du transport inter-îles. Des millions de Philippins dépendent chaque jour de ces navires pour se déplacer, transporter des marchandises, rejoindre leur famille. Malheureusement, cette dépendance s’accompagne depuis des décennies d’une récurrence inquiétante d’accidents graves.
La surcharge reste l’une des causes les plus fréquemment identifiées. Les compagnies, sous pression économique, acceptent parfois plus de passagers et de fret que ce que la coque peut raisonnablement supporter. Dans le cas présent, les camions et motos embarqués n’ont pas été pesés, contrairement à ce qu’exige la réglementation. Une cargaison non arrimée correctement peut se déplacer brutalement quand le navire gîte, aggravant dangereusement la perte d’équilibre.
L’une des causes possibles du naufrage du navire est la surcharge et la surcapacité.
Ministre des Transports
Cette phrase prononcée lors d’une conférence de presse résume à elle seule le cœur du problème. Mais elle ne dit pas tout. Elle ne raconte pas la panique à bord, l’absence de gilets de sauvetage accessibles, les cris étouffés par le bruit des vagues.
Une compagnie déjà dans le viseur
Le navire appartenait à Aleson Shipping Lines, une compagnie qui exploite plusieurs lignes dans cette région. Ironie tragique : en 2023, un autre de ses bateaux avait pris feu sur la même liaison, causant la mort de 31 personnes. Deux catastrophes majeures en moins de trois ans sur le même trajet. La confiance des usagers est aujourd’hui totalement ébranlée.
Les autorités ont annoncé l’ouverture de poursuites administratives contre l’opérateur. Plusieurs voix, dont celle d’un survivant avocat, appellent même à un retrait pur et simple de la licence d’exploitation de la compagnie. La question se pose : comment une entreprise ayant déjà été impliquée dans un drame meurtrier a-t-elle pu continuer à naviguer sans mesures radicales ?
L’absence totale de consignes de sécurité
L’un des témoignages les plus glaçants concerne le comportement de l’équipage. Alors que le ferry commençait à prendre l’eau et à s’incliner dangereusement, aucun membre du personnel n’a donné la moindre instruction aux passagers. Pas d’ordre d’évacuation, pas de distribution de gilets, pas d’indication vers les canots ou les issues de secours.
Pour beaucoup de survivants, cette inaction a coûté des vies. Dans une situation de panique, les consignes claires et répétées sont souvent ce qui fait la différence entre la survie et la noyade. Ici, le silence de l’équipage a ajouté une couche supplémentaire de terreur et de désorganisation.
76 mètres de fond, un défi pour les plongeurs
Le navire repose aujourd’hui par environ 76 mètres de profondeur. Une profondeur importante qui complique considérablement les opérations de recherche. Les plongeurs travaillent dans des conditions difficiles, avec une visibilité réduite et des courants parfois forts. Chaque corps retrouvé représente un effort considérable et un risque pour les sauveteurs.
Les familles attendent, dans l’angoisse, que le travail se poursuive. Beaucoup espèrent encore un miracle, même si les chances diminuent de jour en jour. D’autres ont déjà compris que le pire était arrivé et demandent simplement que la dépouille de leur proche leur soit rendue.
Un historique tragique de catastrophes maritimes
Les Philippines détiennent malheureusement plusieurs records tragiques en matière d’accidents maritimes. Le 20 décembre 1987, le ferry Dona Paz est entré en collision avec un pétrolier, provoquant un incendie gigantesque. Le bilan officiel dépasse les 4 300 morts, ce qui en fait la pire catastrophe maritime en temps de paix de l’histoire.
Plus récemment, en 2015, le Kim Nirvana a chaviré quelques minutes seulement après son départ, faisant 61 victimes. Là encore, la surcharge et un mauvais arrimage de la cargaison (ciment, riz, engrais) avaient été pointés du doigt. À chaque fois, les mêmes causes reviennent : surcharge, non-respect des règles de sécurité, formation insuffisante des équipages, contrôles laxistes.
Soupçons de corruption dans les inspections portuaires
Le ministre des Transports a lui-même évoqué la possibilité d’actes de corruption. Des membres des garde-côtes et de l’autorité maritime chargés d’inspecter les navires avant leur départ sont actuellement sous enquête. La question est simple : certains bateaux ont-ils pu appareiller alors qu’ils ne remplissaient pas les conditions de sécurité, moyennant des arrangements financiers ?
Si ces soupçons sont confirmés, ils constitueraient une faute lourde et aggraveraient encore la responsabilité collective dans cette tragédie. La confiance dans les institutions chargées de veiller à la sécurité des voyageurs serait alors durablement entamée.
Les survivants réclament justice
Parmi les rescapés, la colère est palpable. Un avocat ayant survécu au drame a déclaré attendre que les autorités retirent totalement la licence d’exploitation de la compagnie responsable. Pour beaucoup, les sanctions administratives ne suffisent pas. Ils veulent des poursuites pénales, des peines de prison, une reconnaissance claire des responsabilités.
Les familles des victimes, elles, demandent avant tout la vérité. Pourquoi tant de négligences ont-elles pu se cumuler ? Qui a fermé les yeux ? Qui a laissé partir ce bateau alors qu’il était manifestement dangereux ?
Un appel à une réforme profonde du transport maritime
Ce drame ne doit pas rester une tragédie de plus dans les annales. Il doit devenir un électrochoc. Plusieurs mesures concrètes pourraient être prises rapidement :
- Contrôles systématiques et indépendants du poids des véhicules et de la cargaison
- Formation renforcée et obligatoire des équipages aux situations d’urgence
- Sanctions beaucoup plus lourdes en cas de surcharge avérée
- Inspection surprise régulière des navires avant départ
- Mise en place d’un système de dénonciation anonyme des pratiques dangereuses
- Renforcement des moyens humains et matériels des services de secours en mer
Ces mesures ne coûteraient pas forcément très cher, mais elles pourraient sauver des centaines de vies dans les années à venir. La question n’est pas de savoir si un nouveau drame surviendra, mais quand. À moins que des changements profonds ne soient enfin mis en œuvre.
Quand la mer devient un piège mortel
Dans un archipel où la mer est à la fois voie de communication principale et source de vie, la sécurité maritime devrait être une priorité absolue. Pourtant, les accidents continuent de se répéter avec une régularité effrayante. Chaque naufrage rappelle cruellement que la routine et le laxisme peuvent se payer au prix le plus élevé : celui de vies humaines.
Le Trishna Kerstin 3 n’est pas seulement un nom de bateau. C’est aujourd’hui le symbole d’un système qui dysfonctionne, d’une négligence collective, d’un manque de volonté politique pour protéger ceux qui n’ont souvent d’autre choix que d’emprunter ces ferries vétustes et surchargés.
Espérons que cette fois, le bilan de 52 morts – et peut-être davantage – servira enfin de catalyseur pour un véritable changement. Les Philippins méritent de voyager en sécurité. Leurs vies valent bien plus que quelques pesos économisés sur un contrôle ou une surcharge tolérée.
Le travail des plongeurs se poursuit. Les enquêtes avancent. Mais surtout, les familles attendent des réponses… et des actes.









