Imaginez un pays où, pendant plus de dix ans, chaque année apporte moins de bébés que la précédente. Un pays qui voit ses maternités se vider progressivement, ses écoles perdre des classes entières, et ses projections démographiques virer au rouge sombre. Puis, soudain, une lueur apparaît : les naissances repartent légèrement à la hausse. C’est exactement ce qui s’est produit en Espagne en 2025, selon les toutes dernières estimations officielles. Un petit +1 % qui, s’il se confirme, marque la fin d’une longue descente aux enfers démographiques.
Un sursaut inattendu après une décennie de baisse continue
Les chiffres provisoires publiés récemment font état de 321 164 naissances pour l’année 2025. Cela représente 3 159 bébés supplémentaires par rapport à 2024, soit une progression de 1 %. Modeste sur le papier, cette variation prend pourtant une signification toute particulière quand on la replace dans le contexte des années précédentes.
Depuis 2014, l’Espagne enchaînait les records négatifs en matière de natalité. Chaque année, le nombre de naissances diminuait, parfois de façon très marquée. Les experts parlaient d’un effondrement structurel lié à plusieurs facteurs cumulés : retard de l’âge au premier enfant, précarité de l’emploi chez les jeunes, coût du logement, difficultés à concilier vie professionnelle et familiale, et bien sûr, un modèle économique qui a longtemps repoussé la parentalité.
Cette année 2025 marque donc une rupture. Même si les données définitives ne seront disponibles que plus tard, les premiers éléments suggèrent que la tendance pourrait s’inverser durablement. Ou du moins, que le creux historique a peut-être été atteint.
Un solde naturel qui reste profondément négatif
Malgré cette hausse encourageante des naissances, le tableau démographique global demeure préoccupant. En 2025, environ 446 982 décès ont été enregistrés, soit une augmentation de 2,5 % par rapport à l’année précédente. Le solde naturel (naissances moins décès) s’établit donc à -122 167 personnes.
Ce déficit naturel n’est pas nouveau : il est négatif chaque année depuis 2017. Ce qui change en revanche, c’est l’ampleur du phénomène et la façon dont la société espagnole y répond. Car sans apport extérieur, la population du pays se réduirait rapidement.
« Le solde naturel négatif continue de creuser le déficit démographique, mais l’immigration compense largement cette perte. »
Cette phrase résume parfaitement la réalité actuelle. L’Espagne ne parvient plus à se renouveler par ses propres forces. Elle dépend désormais très fortement des flux migratoires pour maintenir, et même légèrement augmenter, le volume total de sa population.
49,5 millions d’habitants au 1er janvier 2026
Grâce à cet apport migratoire constant, la population espagnole frôle désormais les 50 millions d’habitants. Au début de l’année 2026, elle s’établissait précisément à 49,5 millions de personnes selon les estimations les plus récentes.
Parmi elles, 7,2 millions sont de nationalité étrangère, soit 14,6 % de la population totale. Mais le chiffre le plus frappant concerne les personnes nées à l’étranger : plus de 10 millions pour la première fois de l’histoire du pays. Cela signifie qu’une part très significative des résidents actuels n’est pas née sur le sol espagnol.
Cette évolution traduit une transformation profonde de la société espagnole en à peine deux décennies. Le pays est passé d’une nation historiquement émettrice de migrants (des millions d’Espagnols partis en Amérique latine, en Europe du Nord ou ailleurs au XXe siècle) à l’une des principales destinations migratoires du continent européen.
Une politique migratoire assumée et assumée jusqu’au bout
Le gouvernement actuel a fait de l’immigration l’un des piliers de sa stratégie démographique et économique. Depuis plusieurs années, l’exécutif mène une politique d’ouverture assumée, principalement tournée vers l’Amérique latine, mais aussi vers d’autres régions du monde.
Fin janvier 2026, un nouveau plan a été dévoilé : la régularisation prévue d’un demi-million de personnes sans papiers. Ce chiffre s’ajoute à une réforme adoptée fin 2024 qui visait déjà à régulariser 300 000 personnes par an pendant trois ans.
Ces mesures s’inscrivent dans une logique clairement affichée : compenser le vieillissement accéléré de la population et soutenir la croissance économique. Selon les déclarations officielles, l’immigration aurait représenté 80 % de la croissance économique espagnole au cours des six dernières années.
« Nous agissons de façon purement pragmatique pour atténuer le vieillissement de la population et maintenir le dynamisme de notre économie. »
Cette position contraste fortement avec celle de nombreux autres pays européens, où les discours sur l’immigration se durcissent régulièrement. En Espagne, l’approche reste globalement positive, même si elle suscite de vives oppositions internes.
Les critiques de l’opposition et le débat de fond
La droite et l’extrême droite dénoncent une politique jugée « insensée » et incontrôlée. Elles pointent du doigt les risques pour l’identité nationale, la pression sur les services publics, la concurrence sur le marché du travail ou encore les difficultés d’intégration.
De l’autre côté, les partisans de la ligne gouvernementale rappellent que sans cet apport migratoire, le système de retraites serait déjà en danger, que de nombreux secteurs (agriculture, soins à la personne, construction, restauration, services) dépendent massivement de cette main-d’œuvre, et que la démographie espagnole serait en chute libre.
Le débat dépasse largement les clivages partisans traditionnels. Il touche à des questions existentielles : comment financer les retraites quand la pyramide des âges s’inverse ? Comment maintenir un État-providence généreux avec une population active qui stagne ou régresse ? Comment préserver la cohésion sociale dans un pays qui change de visage à grande vitesse ?
Les facteurs derrière la légère reprise des naissances
Pourquoi, après tant d’années de baisse, les naissances augmentent-elles à nouveau en 2025 ? Plusieurs hypothèses circulent parmi les démographes.
Premièrement, l’effet de rattrapage après la pandémie. De nombreux couples avaient reporté leur projet d’enfant en 2020-2022. Une partie de ces naissances différées se réalisent maintenant.
Deuxièmement, une légère amélioration des conditions économiques pour les jeunes adultes : baisse du chômage chez les moins de 30 ans, hausse des salaires dans certains secteurs, stabilisation du marché immobilier dans certaines régions.
Troisièmement, des politiques familiales plus incitatives mises en place ces dernières années : aides directes, congé parental allongé, mesures pour la garde d’enfants, etc. Même si elles restent jugées insuffisantes par beaucoup, elles ont pu produire un effet marginal positif.
Enfin, la présence accrue de populations immigrées souvent plus jeunes et ayant un taux de fécondité supérieur à la moyenne nationale joue également un rôle non négligeable.
Quelles perspectives pour les années à venir ?
Si cette hausse de 1 % se confirme et surtout si elle se poursuit en 2026 et au-delà, l’Espagne pourrait entamer un cycle démographique plus favorable. Mais plusieurs conditions doivent être réunies :
- Une poursuite de la politique migratoire ouverte, avec une intégration réussie des nouveaux arrivants
- Une amélioration continue des conditions de vie et d’emploi pour les jeunes Espagnols
- Des politiques familiales réellement efficaces et pérennes
- Une natalité qui ne repose pas uniquement sur les populations immigrées de première génération
À l’inverse, si la hausse reste anecdotique et retombe rapidement, le pays pourrait rapidement revenir à la case départ : baisse continue des naissances, vieillissement accéléré, dépendance accrue à l’immigration.
Un laboratoire démographique pour l’Europe
L’Espagne est devenue, presque malgré elle, un laboratoire grandeur nature pour l’ensemble du continent. Elle cumule plusieurs défis que beaucoup de pays européens connaissent ou connaîtront bientôt : très faible natalité autochtone, vieillissement rapide, besoin structurel de main-d’œuvre, tensions autour de l’identité nationale.
Sa réponse – une politique migratoire volontariste couplée à des tentatives (encore timides) de relance de la natalité – est scrutée attentivement par ses voisins. Réussira-t-elle à inverser la tendance ? Parviendra-t-elle à intégrer massivement des populations venues d’ailleurs sans fracturer la cohésion sociale ? Maintiendra-t-elle son modèle social tout en finançant les retraites d’une population âgée toujours plus nombreuse ?
Les années 2025-2030 seront décisives. Le léger rebond des naissances observé en 2025 pourrait n’être qu’un sursaut passager… ou le début d’une véritable renaissance démographique. L’avenir le dira.
Mais une chose est déjà sûre : l’Espagne ne ressemble plus à celle d’il y a vingt ans. Et elle ne ressemblera plus jamais à celle d’avant.
À retenir : +1 % de naissances en 2025, première hausse depuis 2014 – solde naturel toujours très négatif (-122 167) – plus de 10 millions de personnes nées à l’étranger – immigration = 80 % de la croissance économique récente – plan de régularisation de 500 000 sans-papiers annoncé début 2026.
La suite de l’histoire démographique espagnole s’écrira donc à plusieurs mains : celles des jeunes couples espagnols qui décident (ou non) de devenir parents, celles des migrants qui choisissent l’Espagne comme nouveau foyer, et celles des responsables politiques qui devront trouver le difficile équilibre entre ouverture, intégration et cohésion nationale.
Un défi immense. Mais aussi une opportunité historique.









