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Mylène Farmer : Sexisme, Nihilisme et Évolution d’une Diva Pop

Pourquoi les clips de Mylène Farmer révèlent-ils si crûment le sexisme des années 80 ? Et comment est-elle passée d’image de femme-enfant à figure quasi mystique intouchable ? Un essai universitaire décrypte tout… mais laisse une question en suspens.

Depuis plus de quatre décennies, une voix continue de hanter la mémoire collective française. Une voix qui murmure, qui crie, qui désenchante et qui, paradoxalement, fait danser des générations entières. Derrière ce timbre si particulier se cache une artiste qui a construit une véritable mythologie autour de sa personne, au point que son silence devient parfois plus éloquent que ses chansons. Et si l’on osait enfin regarder cette œuvre avec les lunettes acérées des études de genre et de l’histoire culturelle ?

Quand la pop devient un miroir grossissant des violences d’une époque

Une universitaire française vient de publier un travail ambitieux qui propose une lecture radicalement nouvelle de la trajectoire artistique de Mylène Farmer. Pendant quatre longues années, elle a plongé dans les clips, les paroles, les pochettes, les interviews rares, les silences savamment dosés. Le résultat ? Un ouvrage dense, parfois dérangeant, qui refuse la simple célébration pour préférer l’analyse critique et historique.

Ce qui frappe d’emblée quand on aborde les premières années de carrière, c’est à quel point les images produites à cette époque semblent aujourd’hui appartenir à un autre monde. Un monde où la frontière entre érotisme et violence sexuelle paraissait beaucoup plus poreuse qu’aujourd’hui.

Les années 80 : l’érotisation de la violence sexuelle dans les clips

Le clip de « Plus grandir » constitue sans doute l’exemple le plus parlant. Une jeune femme blonde, enfantine, est agressée sexuellement par un inconnu dans une ambiance à la fois glauque et esthétisée. À l’époque, cette séquence choquait certains, mais beaucoup y voyaient surtout une provocation artistique assumée.

Aujourd’hui, regardé avec nos yeux de 2026, ce même clip fait froid dans le dos. Il illustre avec une crudité presque documentaire ce que l’on nomme désormais la culture du viol : une société qui trouvait « normal » d’érotiser la violence faite aux femmes, de la mettre en scène comme un fantasme acceptable.

« Ce qui nous apparaît aujourd’hui comme une évidence – le consentement, la dignité de la victime – n’était pas du tout une évidence dans la France des années 80. »

L’autrice souligne que Mylène Farmer n’a pas inventé ce regard : elle l’a capté, amplifié, mis en images avec un sens esthétique très fort. Cela pose la question vertigineuse : l’artiste dénonçait-elle déjà ce système ou en était-elle, malgré elle, le produit ?

Désenchantée : hymne pop sur fond d’effondrement des utopies

Changeons de décennie. Nous sommes en 1991. La guerre froide s’achève, le mur de Berlin est tombé depuis peu, l’URSS s’effondre. Et pourtant, au milieu de cette supposée « fin de l’histoire », une chanson au tempo dansant proclame que « plus rien n’a de sens ».

Le paradoxe est saisissant : une musique faite pour les dancefloors qui porte un message profondément nihiliste. L’essai explique ce contraste par le contexte socio-économique de l’époque : chômage de masse chez les jeunes, montée du sentiment d’impuissance, disparition progressive des grands récits politiques.

« Désenchantée » n’est pas seulement une chanson triste. C’est le symptôme sonore d’une génération qui réalise que les promesses qu’on lui avait faites ne seront jamais tenues.

Trente-cinq ans plus tard, le terme « génération désenchantée » refait surface à chaque grand mouvement social. Preuve que le malaise exprimé en 1991 n’a jamais vraiment disparu : il s’est simplement métamorphosé.

De la femme-enfant à l’héroïne digitale : une réinvention permanente

L’un des chapitres les plus passionnants du livre s’intéresse à la façon dont Mylène Farmer a réussi l’un des tours de force les plus rares dans le monde du spectacle : rester au sommet tout en se montrant de moins en moins.

Les premières années : une image de femme-enfant docile et sexualisée. Puis, progressivement, l’artiste s’efface derrière des avatars, des hologrammes, des doubles numériques. Elle devient une présence fantomatique, presque sacrée.

  • Moins d’interviews
  • Apparitions publiques rares et très encadrées
  • Utilisation massive des nouvelles technologies scéniques
  • Communication essentiellement visuelle et cryptique

Cette stratégie, selon l’analyse universitaire, n’est pas seulement une posture. Elle répond à une double logique : esthétique d’abord (le mystère nourrit le fantasme), commerciale ensuite (la rareté crée la valeur).

La tournée Nevermore ou l’apogée du mythe vivant

La dernière grande tournée en date, Nevermore, a marqué les esprits par son ampleur technique et son ambition artistique. Pour beaucoup de spectateurs, ce fut l’occasion de voir en chair et en os une légende qu’ils n’avaient jusque-là côtoyée qu’à travers des écrans.

Mais après cette parenthèse physique intense, l’artiste aurait choisi de prolonger volontairement la distance. Une source proche explique qu’elle souhaiterait « savourer encore un peu cet état de grâce » avant de remonter sur scène.

Pourquoi ce livre arrive-t-il au bon moment ?

À l’heure où les débats sur la place des femmes dans l’industrie musicale font rage, où l’on redécouvre avec effroi certains clips des années 80-90, où les artistes sont sommés de se positionner politiquement, l’approche proposée par cet essai tombe à pic.

Il ne s’agit pas de juger avec les critères d’aujourd’hui des œuvres produites dans un autre contexte. Il s’agit plutôt de comprendre comment une artiste a pu, à la fois, refléter les travers de son époque et les dépasser par la force de sa création.

Un mystère qui se nourrit de son propre silence

La fascination durable pour Mylène Farmer tient sans doute à cette équation paradoxale : plus elle se tait, plus on parle d’elle. Plus elle s’éloigne, plus elle semble proche de quelque chose d’indicible.

Dans un monde saturé d’images et de paroles, choisir le silence devient l’ultime provocation. Et peut-être la plus puissante.

Alors que les fans attendent patiemment le prochain mouvement de cette comète musicale, une chose est sûre : quel que soit le chemin qu’elle choisira désormais, Mylène Farmer continuera d’écrire, à sa façon énigmatique, l’histoire de la pop française.

Et nous, spectateurs fascinés, continuerons sans doute longtemps encore à chercher du sens dans ses silences.

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