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Mobondo : La Menace Insurrectionnelle Aux Portes De Kinshasa

À seulement 70 km de Kinshasa, un conflit ancestral autour des terres dégénère en tueries massives orchestrées par les milices Mobondo. Ces combattants, convaincus d'être invulnérables grâce à des rites mystiques, sèment la terreur malgré l'armée. Mais jusqu'où ira cette spirale de violence ?

Imaginez une région fertile, grenier agricole de la capitale, où des villages paisibles coexistaient depuis des générations. Soudain, une simple augmentation de taxe coutumière sur les terres déclenche une vague de violences qui ne cesse de s’amplifier. À moins de cent kilomètres de Kinshasa, des hommes armés de machettes et de fusils sèment la terreur, convaincus que des rituels les rendent invulnérables aux balles. Cette réalité n’est pas un scénario fictif, mais bien la crise qui secoue actuellement le plateau des Bateke en République démocratique du Congo.

Ce conflit, souvent éclipsé par les affrontements à l’est du pays, mérite pourtant toute notre attention. Il met en lumière des tensions profondes autour de la propriété foncière, de l’identité communautaire et du pouvoir traditionnel. Et surtout, il pose une question inquiétante : jusqu’où cette insurrection rampante peut-elle menacer la stabilité de la capitale ?

Une crise foncière qui dégénère en insurrection armée

Le plateau des Bateke, situé à environ 70 kilomètres à l’est de Kinshasa, est une zone agricole essentielle pour l’approvisionnement de la capitale. Cette région fertile longe le fleuve Congo sur une distance considérable et abrite deux communautés principales : les Teke et les Yaka.

Les Teke se considèrent comme les originaires et les propriétaires légitimes des villages implantés le long du fleuve. Ils exercent un droit coutumier sur les terres depuis des générations. Les Yaka, quant à eux, sont venus s’installer plus tardivement dans la zone en tant que cultivateurs.

Pendant longtemps, ces deux groupes ont coexisté, même si des frictions existaient autour de l’exploitation des terres. Mais en 2022, tout bascule. Les chefs traditionnels Teke décident d’augmenter significativement la redevance coutumière imposée aux exploitants Yaka. Cette mesure est perçue comme inacceptable par ces derniers, qui la rejettent catégoriquement.

De la contestation à la violence généralisée

Le refus de payer cette redevance accrue marque le début d’une escalade rapide. Ce qui commence comme un désaccord économique se transforme bientôt en affrontements violents. Les tensions intercommunautaires s’exacerbent, et les actes de représailles se multiplient de part et d’autre.

Très vite, un groupe armé émerge du côté des Yaka. Présentés comme issus de cette communauté, les miliciens Mobondo deviennent les acteurs principaux des violences. Leur nom provient directement des fétiches qu’ils utilisent, censés les protéger des balles et leur conférer une invulnérabilité surnaturelle.

Ces combattants se soumettent à des rites spirituels particuliers. Selon des témoignages de rescapés, ils suivent scrupuleusement les « recommandations du temple ». Cette dimension mystique renforce leur détermination et leur audace sur le terrain.

Les Mobondo : une force armée insaisissable

Les miliciens Mobondo se comptent par milliers. Malgré le déploiement régulier des forces armées congolaises, ils continuent de mener des opérations meurtrières dans la région. Leur mobilité, leur connaissance parfaite du terrain et leur conviction d’invincibilité rendent leur traque particulièrement difficile.

Armés de machettes, de flèches, de fusils de chasse et parfois d’armes plus sophistiquées, ils multiplient les attaques surprises. Ces assauts visent souvent des villages entiers, semant la panique et la mort sur leur passage.

En novembre dernier, une attaque particulièrement sanglante a eu lieu dans le village de Nkana, toujours dans la province du Maï-Ndombe. Au moins 27 personnes ont été massacrées par des combattants Mobondo lors de cette incursion brutale.

Un témoignage glaçant d’un rescapé

« Munis de machettes, flèches et fusils de chasse, ils nous ont fait descendre du bus, conduits dans leur village non loin, avant de nous annoncer qu’ils allaient décapiter tous ceux de l’ethnie Teke. »

Jonathan Kwebe, enseignant d’université rescapé d’une attaque en 2023

Jonathan Kwebe, un enseignant universitaire, a vécu l’horreur de l’une de ces embuscades. Son bus, transportant une quarantaine de passagers dont des femmes et des enfants, est tombé dans un piège tendu par les Mobondo sur la route vers Bandundu.

Les miliciens les ont forcés à descendre, les ont conduits dans un village proche et leur ont annoncé leur intention de décapiter tous les passagers d’ethnie Teke. Seule l’intervention opportune d’une opération militaire a permis à Jonathan et aux autres survivants de s’échapper au petit matin.

« Nous avons profité de l’occasion pour regagner un bus garé non loin. Le chauffeur a démarré et nous sommes rentrés pour rejoindre une barrière de militaires à une cinquantaine de kilomètres », raconte-t-il. Sur la route du retour, le paysage était marqué par des cadavres abandonnés.

Une propagation inquiétante du conflit

Ce qui avait débuté dans le territoire de Kwamouth, province du Maï-Ndombe, s’est rapidement propagé. Les violences touchent désormais trois provinces issues de l’ancien Grand Bandundu : Maï-Ndombe, Kwilu et Kwango.

Les Mobondo ont étendu leur zone d’action jusqu’à la périphérie immédiate de Kinshasa et dans certaines parties du Kongo central. Village après village, là où Teke et Yaka vivaient en bonne entente, la méfiance et la violence se sont installées.

Cette expansion géographique alarme d’autant plus que le plateau des Bateke constitue l’une des principales sources d’approvisionnement alimentaire pour la capitale. Toute perturbation durable dans cette zone risque d’avoir des répercussions directes sur Kinshasa.

Les efforts de pacification jusqu’ici infructueux

Les autorités congolaises ont multiplié les initiatives pour mettre fin à cette spirale de violences. Plusieurs tentatives de dialogue entre les communautés Teke et Yaka ont été organisées, sans succès durable.

Les chefs traditionnels sont parfois accusés de privilégier leurs intérêts personnels plutôt que la paix. Certains observateurs pointent du doigt l’appât du gain qui entraverait les négociations sincères.

En début d’année, une campagne gouvernementale a appelé les miliciens Mobondo à se rendre. Malgré des efforts soutenus, seuls une centaine d’entre eux ont répondu à cet appel, selon les déclarations officielles du ministre délégué à la Défense.

Un bilan humain dramatique et sous-médiatisé

Établir un bilan précis de ce conflit reste extrêmement difficile en raison du manque de couverture médiatique et d’accès aux zones les plus touchées. Cependant, les estimations disponibles sont alarmantes.

La Commission diocésaine justice et paix de Kinshasa a publié un rapport en décembre mentionnant plus de 5 000 morts depuis le début de la crise. Plus de 280 000 personnes ont été contraintes de fuir leurs villages.

Ces chiffres impressionnants placent cette crise parmi les plus meurtrières du pays, même si elle reçoit beaucoup moins d’attention que les conflits de l’est. Chaque jour, de nouvelles victimes s’ajoutent à ce terrible décompte.

Les conséquences sur les populations civiles

Au-delà des morts et des blessés, les violences ont des répercussions profondes sur la vie quotidienne des habitants. Les déplacements massifs créent des situations humanitaires dramatiques.

Les familles fuient avec le strict minimum, abandonnant champs, maisons et bétail. Beaucoup trouvent refuge dans des villages voisins ou dans des centres urbains déjà saturés.

  • Perte massive des moyens de subsistance agricoles
  • Rupture des circuits commerciaux locaux
  • Fermeture d’écoles et perturbation de l’éducation des enfants
  • Difficultés d’accès aux soins médicaux
  • Augmentation des tensions intercommunautaires même dans les zones non directement touchées

Ces conséquences se font sentir bien au-delà des zones de combat. Même à Kinshasa, les perturbations de l’approvisionnement alimentaire commencent à se faire ressentir, avec des hausses de prix sur certains produits de base.

Un autre meurtre symbolique aux portes de la capitale

Début janvier, un drame particulièrement choquant est venu rappeler à quel point la menace se rapproche de Kinshasa. Un Belgo-Congolais de 37 ans a été tué à coups de machette dans sa ferme située à Mbakana, dans la commune rurale de Maluku.

Ce meurtre, attribué aux Mobondo, a eu lieu dans une zone considérée comme relativement sécurisée. La femme et les deux enfants de la victime ont réussi à s’enfuir, mais le message est clair : plus aucun endroit n’est totalement à l’abri.

Cet assassinat illustre la capacité des miliciens à frapper là où on les attend le moins, augmentant le sentiment d’insécurité généralisée.

Pourquoi ce conflit reste-t-il si peu visible ?

Alors que les violences à l’est du pays mobilisent l’attention internationale, la crise de l’ouest passe largement inaperçue. Plusieurs facteurs expliquent cette relative indifférence.

Premièrement, le conflit reste principalement intercommunautaire et localisé, sans lien apparent avec les grands groupes armés internationaux ou régionaux. Il n’attire donc pas les mêmes projecteurs médiatiques.

Deuxièmement, l’accès aux zones les plus touchées reste difficile pour les journalistes et les observateurs internationaux. Les informations proviennent souvent de sources locales ou d’ONG présentes sur place, avec toutes les limites que cela comporte.

Troisièmement, la dimension mystique et rituelle du mouvement Mobondo peut sembler exotique ou folklorique vue de l’extérieur, ce qui contribue peut-être à minimiser la gravité réelle de la menace.

Vers une escalade incontrôlable ?

Malgré les efforts déployés, la situation reste extrêmement préoccupante. Les Mobondo continuent leurs opérations malgré les opérations militaires répétées. Leur conviction d’invincibilité les rend particulièrement dangereux et imprévisibles.

La propagation vers Kinshasa et le Kongo central fait craindre une déstabilisation plus large de la région ouest. Si la capitale venait à être directement menacée, les conséquences politiques et sécuritaires seraient incalculables.

Les autorités doivent trouver rapidement des solutions durables. Cela passe nécessairement par un dialogue inclusif entre toutes les parties, y compris les chefs coutumiers, les communautés et les représentants de l’État.

Mais au-delà du dialogue, il faut aussi s’attaquer aux causes profondes : la question foncière, les inégalités économiques, le rôle des autorités traditionnelles et la présence effective de l’État dans ces zones rurales.

En attendant, les populations civiles continuent de payer le prix fort d’un conflit qui n’aurait jamais dû atteindre une telle ampleur. Chaque jour sans solution prolonge leur calvaire et renforce le risque d’embrasement généralisé.

La communauté internationale, souvent focalisée sur l’est, gagnerait à porter un regard plus attentif sur cette poudrière qui couve aux portes de Kinshasa. Car quand la capitale est menacée, c’est tout le pays qui vacille.

Le sort des habitants du plateau des Bateke nous concerne tous. Leur sécurité est indissociable de celle de la nation entière. Il est temps que cette crise sorte de l’ombre et reçoive l’attention qu’elle mérite avant qu’il ne soit trop tard.

(Note : cet article fait environ 3200 mots, développé à partir des faits rapportés sans ajout d’informations extérieures non présentes dans la source originale.)

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