InternationalSociété

Mines Antipersonnel : Drame Humanitaire à la Frontière

Dans la jungle à la frontière entre Bangladesh et Birmanie, une simple sortie pour ramasser du bois peut coûter une jambe... ou la vie. Ali Hossain et des dizaines d'autres villageois bangladais paient le prix d'un conflit qui n'est pas le leur. Mais comment en est-on arrivé là, et surtout, jusqu'à quand cette horreur va-t-elle durer ?

Imaginez partir un matin ordinaire ramasser du bois pour chauffer votre maison et, en un instant, une explosion vous arrache une jambe. Ce n’est pas le scénario d’un film d’action, mais la réalité quotidienne de nombreux habitants vivant le long de la frontière entre le Bangladesh et la Birmanie.

Cette zone, autrefois un lieu de passage ancestral pour le commerce et la collecte de ressources, est devenue un terrain mortel à cause des mines antipersonnel posées dans le cadre d’un conflit armé qui déchire le pays voisin.

Un piège invisible qui change des vies à jamais

Ali Hossain avait quarante ans lorsqu’un jour de l’année dernière, une explosion a bouleversé son existence. Parti comme à son habitude dans la jungle près de son village d’Ashartoli pour collecter du bois, il a marché sur une mine.

Le choc a été violent. Sa jambe a été sectionnée net. Ses cris ont alerté les villageois qui se sont précipités pour le secourir, ramassant même le membre arraché dans l’espoir vain de le sauver.

Transporté d’urgence à l’hôpital, il a subi une amputation au-dessus du genou. Aujourd’hui, il marche avec une prothèse et une béquille, mais son quotidien est marqué par la douleur et l’impuissance.

« Ma femme a dû me porter sur son dos pour rentrer à la maison », confie-t-il en montrant la colline escarpée qui entoure sa modeste demeure.

Incappable de reprendre son travail dans la plantation d’hévéas où il récoltait le latex, Ali Hossain dépend désormais de ses proches. Ses deux jeunes fils, trop jeunes pour porter une telle charge, sont obligés d’aller à leur tour dans la forêt dangereuse pour ramasser du bois et financer les soins médicaux de leur père.

Ils gagnent environ 300 takas par jour, soit à peine deux euros. Une somme dérisoire face aux besoins d’une famille touchée par un handicap permanent.

Des générations piégées par la nécessité

Depuis des décennies, les habitants du district de Bandarban franchissent régulièrement la frontière de 271 kilomètres, souvent non matérialisée, pour leurs activités quotidiennes.

Ramasser du bois, faire un peu de petit commerce : ces gestes ancestraux sont devenus mortels depuis l’intensification du conflit en Birmanie.

Mohammad Abu Taleb, 47 ans, incarne cette tragédie répétée. Lui aussi a perdu une jambe en marchant sur un tas de feuilles sèches qui cachait une mine.

« Mon père et mes ancêtres ramassaient du bois dans cette jungle. Je n’ai appris aucun autre métier », explique-t-il simplement.

La conséquence est dramatique pour sa famille. Son fils de dix ans a dû quitter l’école pour contribuer aux revenus du foyer. Les visites médicales régulières pour réparer la prothèse et passer des examens coûtent environ 68 euros à chaque fois, une fortune dans cette région parmi les plus pauvres.

Ces histoires ne sont pas isolées. Elles se répètent dans de nombreux villages frontaliers où la survie dépend de ressources situées de l’autre côté d’une ligne invisible devenue champ de mort.

Une frontière devenue zone de tous les dangers

La frontière entre le Bangladesh et la Birmanie est longue et difficile à surveiller. Une grande partie n’est même pas délimitée clairement, ce qui facilite les passages mais aussi la pose de mines.

Les autorités bangladaises accusent à la fois l’armée birmane et certains groupes rebelles de continuer à installer ces engins explosifs, malgré les conventions internationales.

En 2025, la police locale a recensé au moins 28 personnes blessées par des mines. Un garde-frontière a même perdu la vie en novembre, ses deux jambes arrachées par une explosion.

« Rien ne peut légitimer une telle cruauté », déclare le lieutenant-colonel Kafil Uddin Kayes, commandant local des gardes-frontières.

Le Bangladesh a tenté de répondre en installant des panneaux d’avertissement et des drapeaux rouges. Des opérations de déminage sont menées régulièrement. Mais pour les villageois, ces mesures restent insuffisantes face à la pression démographique et économique.

La population augmente, les terres agricoles se rapprochent de la frontière. Les besoins vitaux poussent les habitants à prendre des risques quotidiens.

Le conflit birman et ses répercussions transfrontalières

Depuis le coup d’État militaire de 2021 qui a renversé le gouvernement civil, la Birmanie est plongée dans une guerre civile intense. Des groupes ethniques armés s’opposent à la junte, multipliant les affrontements.

Dans ce chaos, l’usage des mines antipersonnel a explosé. Selon des organisations spécialisées, la Birmanie est devenue le pays enregistrant le plus de victimes de ces engins au monde.

Plus de 2 000 victimes ont été recensées rien qu’en 2024, soit deux fois plus que l’année précédente. Et la tendance s’est aggravée en 2025, particulièrement près de la frontière bangladaise.

Cette situation s’ajoute à la crise des Rohingya. Plus d’un million de membres de cette minorité musulmane ont fui les persécutions pour se réfugier au Bangladesh, surchargeant les ressources locales et accentuant les tensions frontalières.

Les mines ne distinguent pas les combattants des civils. Elles restent actives des années, transformant des zones entières en pièges permanents.

Les conséquences humaines au-delà des amputations

Perdre un membre n’est que le début du calvaire. Les victimes comme Ali Hossain ou Mohammad Abu Taleb doivent affronter un handicap dans un environnement rural sans infrastructures adaptées.

Les prothèses nécessitent des ajustements réguliers, coûteux et difficiles d’accès. Les familles s’endettent ou sacrifient l’éducation des enfants pour survivre.

Le traumatisme psychologique est immense. La peur constante plane sur chaque sortie nécessaire. Les enfants grandissent dans l’ombre de cette menace invisible.

Conséquences directes pour les familles touchées :

  • Perte de revenu du principal soutien de famille
  • Abandon scolaire des enfants
  • Endettement pour soins médicaux
  • Dépendance physique et émotionnelle accrue
  • Transmission intergénérationnelle de la précarité

Ces points illustrent comment un seul incident peut plonger une famille entière dans un cycle de pauvreté difficile à briser.

Des efforts insuffisants face à une menace persistante

Dudu Mia, agriculteur de 42 ans, exprime le désarroi de nombreux habitants. Les terres cultivables se trouvent parfois de l’autre côté de la frontière, rendant les déplacements inévitables.

« Poser des mines ne peut pas être une solution. Ça ne peut pas continuer ainsi », déplore-t-il.

Les organisations humanitaires alertent sur l’augmentation significative de l’usage de ces armes en 2024-2025. Elles appellent à une mobilisation internationale plus forte.

Malgré les conventions internationales interdisant les mines antipersonnel, leur pose continue dans plusieurs conflits, dont celui en Birmanie.

Le Bangladesh, qui n’est pas partie au conflit, paie pourtant un lourd tribut. Ses citoyens deviennent des victimes collatérales d’une guerre qui se joue sur son seuil.

Vers une prise de conscience internationale ?

Les chiffres sont alarmants et ne cessent de grimper. La communauté internationale observe cette crise, mais les actions concrètes restent limitées.

Le déminage est un processus long, coûteux et dangereux. Il nécessite une coopération entre les parties belligérantes, ce qui semble utopique dans le contexte actuel birman.

Pour les villageois bangladais, l’urgence est quotidienne. Chaque jour apporte son lot de risques pour assurer la survie de leur famille.

Leurs témoignages rappellent que derrière les statistiques se cachent des vies brisées, des enfants privés d’avenir, des communautés entières vivant dans la peur.

Cette situation à la frontière illustre cruellement comment les conflits armés débordent bien au-delà des lignes de front, touchant les plus vulnérables.

Alors que la guerre civile en Birmanie semble sans fin, les habitants des villages frontaliers bangladais continuent de payer un prix exorbitant pour simplement vivre.

Leurs histoires méritent d’être entendues, car elles mettent en lumière une facette souvent oubliée des conflits modernes : les dommages collatéraux sur les populations voisines innocentes.

Espérons qu’une pression internationale accrue pourra un jour mettre fin à cette menace invisible qui hante la jungle frontalière.

La paix à cette frontière ne passera pas seulement par la fin des combats en Birmanie, mais aussi par un effort concerté pour nettoyer ces terres empoisonnées et redonner espoir à ceux qui y vivent.

En attendant, chaque pas dans la jungle reste un pari sur la vie.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.