Imaginez un instant : des kilomètres d’archives poussiéreuses, accumulées pendant des décennies, qui soudainement deviennent l’objet de toutes les convoitises. Ces documents, conservés précieusement dans un musée près de Bruxelles, racontent l’histoire souterraine d’un pays immense, la République démocratique du Congo. Aujourd’hui, ces précieux cartons attirent l’attention d’acteurs puissants venus de l’autre côté de l’Atlantique, prêts à tout pour accélérer leur quête des minerais essentiels à la transition énergétique mondiale.
Nous sommes en pleine course aux ressources critiques. Cobalt, cuivre, lithium, coltan… ces noms résonnent comme des promesses technologiques pour les batteries de demain, les smartphones et même l’industrie de défense. Mais derrière ces matières premières se cache une réalité géopolitique complexe où l’histoire coloniale refait surface de manière inattendue.
Quand le passé colonial devient un atout stratégique pour l’avenir technologique
Le musée royal de l’Afrique centrale, communément appelé AfricaMuseum, abrite l’une des collections les plus impressionnantes au monde sur le continent africain. Parmi ses trésors : un demi-kilomètre linéaire d’archives géologiques et minières léguées par d’anciennes compagnies belges actives en ex-Congo belge jusqu’à l’indépendance en 1960. Cartes détaillées, rapports d’exploration, analyses de sols… ces documents constituent une mémoire unique du sous-sol congolais.
Pendant longtemps, ces archives sont restées confidentielles ou peu accessibles. Mais l’explosion de la demande mondiale en minerais stratégiques change la donne. Les entreprises high-tech cherchent désormais à exploiter la moindre information historique susceptible d’indiquer où se trouvent les gisements les plus prometteurs.
Une demande américaine qui interpelle
Il y a environ six mois, une société américaine spécialisée dans l’exploration minière assistée par intelligence artificielle s’est présentée à Tervuren. Cette start-up, financée notamment par des milliardaires bien connus, souhaitait obtenir un accès complet aux archives pour les numériser et les exploiter.
La direction du musée a fermement décliné cette requête. Selon son directeur, confier un fonds d’archives entier à une entreprise privée poursuivant des objectifs commerciaux irait à l’encontre des principes éthiques d’une institution scientifique publique. L’accès ne peut pas être exclusif ni privilégié.
Nous ne pouvons pas permettre à une société privée, qui a potentiellement des intérêts commerciaux, de se saisir d’un fonds d’archives complet, ça serait contraire à notre éthique en tant qu’institution scientifique.
Directeur de l’AfricaMuseum
Cette position claire reflète une volonté de préserver la neutralité scientifique tout en respectant les souverainetés actuelles, en particulier celle de la RDC, propriétaire légitime des ressources de son sous-sol.
Le plan de numérisation et de partage public
L’AfricaMuseum ne reste pas immobile face à l’enjeu. Un vaste projet de numérisation est déjà en cours. D’ici quatre à cinq ans, l’ensemble des archives géologiques devrait être accessible en ligne, gratuitement et publiquement.
Ce chantier se fait en partenariat étroit avec le service géologique national congolais. Les autorités de Kinshasa sont associées à chaque étape. L’objectif affiché est limpide : permettre au pays propriétaire des ressources de bénéficier en priorité des connaissances accumulées sur son propre territoire.
Ce choix stratégique vise à renforcer les capacités locales en matière d’exploration et de gestion minière. Il s’inscrit également dans une logique de restitution symbolique et pratique des savoirs accumulés durant la période coloniale.
La position sans ambiguïté du gouvernement belge
Du côté des autorités belges, le message est tout aussi net. Il n’est pas question d’accorder un traitement de faveur à une entreprise étrangère sans lien contractuel avec l’État belge. Une telle démarche nuirait à la recherche scientifique ouverte et à l’accès public aux archives.
La Belgique ne peut pas accorder un accès privilégié et exclusif à une société privée étrangère avec laquelle elle n’a aucun lien contractuel, ce qui impacterait la recherche et la consultation publique.
Ministre belge en charge des institutions scientifiques fédérales
Cette fermeté traduit une prise de conscience croissante : les archives historiques ne sont plus seulement des objets patrimoniaux, mais des actifs stratégiques dans un monde en pleine transition écologique et numérique.
La RDC au centre de la ruée vers les minerais critiques
La République démocratique du Congo occupe une place à part dans la géopolitique des matières premières. Classée parmi les pays les moins développés, elle détient pourtant certaines des réserves les plus importantes au monde en cobalt, cuivre, coltan et potentiellement en lithium.
Ces minerais sont indispensables à la fabrication des batteries lithium-ion qui équipent voitures électriques, smartphones, ordinateurs portables et systèmes de stockage d’énergie renouvelable. La demande explose avec les engagements climatiques internationaux et la volonté de réduire la dépendance aux énergies fossiles.
Mais cette richesse souterraine attire aussi les convoitises. De nombreuses multinationales, chinoises, européennes, américaines, investissent massivement dans l’exploration et l’exploitation. Les contrats se négocient parfois dans l’opacité, suscitant interrogations et controverses.
L’accord récent entre Kinshasa et la start-up américaine
L’été dernier, la compagnie américaine a signé un accord de principe avec les autorités congolaises. Cet accord porte sur l’exploration de milliers de carrés miniers, une unité cadastrale représentant environ 85 hectares chacun. Le nombre exact évoqué atteint plusieurs milliers de ces unités.
Parallèlement, les autorités de la RDC ont donné leur feu vert pour que l’entreprise accède à leur propre base de données minières nationale. Cette double validation montre l’intérêt de Kinshasa pour les technologies d’exploration modernes proposées par la start-up, notamment l’utilisation massive de l’intelligence artificielle pour analyser les données géologiques et prédire l’emplacement des gisements.
Des pressions pour accélérer le partage des archives belges
Le ministre congolais des Mines a récemment exprimé publiquement son souhait de voir le processus de partage des archives belges s’accélérer. Il a indiqué avoir transmis des instructions claires au service géologique national congolais dans ce sens.
Selon ses déclarations, les retours reçus de ce service sont très positifs, ce qui le dispense, selon lui, d’insister davantage. Cette prise de position intervient alors que le pays cherche à maximiser ses revenus miniers dans un contexte de forte concurrence internationale.
Le même ministre a tenu à préciser, lors d’une conférence minière internationale, qu’aucune braderie du potentiel minier congolais n’avait eu lieu au profit des États-Unis. Il défend ainsi les récents accords signés tout en rappelant la souveraineté de son pays sur ses ressources.
Éthique, souveraineté et intelligence artificielle : un triangle complexe
L’affaire soulève des questions fondamentales. Peut-on confier des archives historiques à une entreprise privée étrangère sans contrepartie claire ? Comment équilibrer la diffusion ouverte des savoirs scientifiques et la protection des intérêts nationaux d’un pays en développement ?
L’intelligence artificielle promet de révolutionner l’exploration minière en traitant des volumes de données colossaux en un temps record. Mais cette technologie nécessite d’être nourrie par des informations de qualité. Les archives anciennes, même imparfaites, représentent souvent la seule source disponible pour certaines régions.
Le refus opposé par le musée belge illustre une prudence croissante face à la marchandisation du savoir historique. Il pose aussi la question de la restitution numérique : les données numérisées doivent-elles profiter en priorité au pays d’origine ou peuvent-elles être librement exploitées par quiconque ?
Les implications pour la transition énergétique mondiale
La disponibilité en minerais critiques conditionne directement la vitesse de déploiement des technologies bas-carbone. Sans cobalt suffisant, les batteries des véhicules électriques restent chères et moins performantes. Sans lithium abondant, le stockage massif d’électricité renouvelable devient problématique.
La RDC, en tant que principal producteur mondial de cobalt, se trouve donc au cœur de cette transition. Chaque décision concernant l’exploration, l’exploitation et la valorisation de ses ressources a des répercussions planétaires.
Les pays occidentaux, soucieux de sécuriser leurs approvisionnements face à la domination chinoise sur certaines chaînes de valeur, multiplient les partenariats directs avec les pays producteurs. Les États-Unis, en particulier, accélèrent leurs initiatives pour diversifier leurs sources d’approvisionnement.
Vers une gouvernance plus transparente des ressources ?
Cette actualité rappelle l’importance d’une gouvernance transparente et équitable des ressources naturelles. Les populations locales doivent bénéficier concrètement de la richesse extraite de leur sol. Trop souvent, les contrats miniers ont été signés dans des conditions opaques, laissant peu de retombées économiques aux communautés riveraines.
La numérisation et la mise en accès ouvert des données géologiques historiques pourraient changer la donne. Si elles sont bien gérées, elles permettraient aux autorités congolaises de mieux négocier avec les investisseurs, de mieux planifier leur stratégie minière nationale et d’attirer des partenaires sur des bases plus équilibrées.
Mais ce processus doit se faire dans le respect des principes éthiques et avec le consentement éclairé du pays propriétaire. La prudence affichée par le musée belge et le gouvernement belge va dans ce sens : privilégier un partage large et non discriminatoire plutôt qu’un accès privilégié à un seul acteur.
Un débat qui dépasse largement le cadre bilatéral
Ce qui se joue actuellement autour de ces archives n’est pas seulement une querelle entre une institution muséale belge et une start-up californienne. C’est un épisode parmi d’autres dans la grande redistribution des cartes minérales mondiales.
Alors que la demande en minerais critiques devrait continuer à croître exponentiellement dans les prochaines décennies, chaque source d’information devient précieuse. Les anciennes cartes coloniales, les rapports d’exploration oubliés, les analyses chimiques d’échantillons centenaires : tout peut potentiellement révéler un gisement majeur.
Dans ce contexte, la question de l’accès aux archives historiques prend une dimension stratégique inattendue. Elle interroge notre rapport au passé colonial, à la propriété intellectuelle, à la souveraineté des États et finalement à la justice dans le partage des bénéfices de la transition écologique.
Le débat reste ouvert. D’un côté, l’urgence climatique pousse à accélérer l’exploration et l’exploitation. De l’autre, la nécessité de corriger les injustices historiques et de protéger les intérêts des pays du Sud invite à la prudence et à la transparence. Trouver l’équilibre entre ces impératifs contradictoires constituera sans doute l’un des grands défis des années à venir.
En attendant, les archives continuent de dormir dans leurs rayonnages à Tervuren, sous la garde attentive d’une institution qui refuse de les livrer clés en main à quiconque. Mais pour combien de temps encore ?
Points clés à retenir
- Le musée AfricaMuseum refuse l’accès exclusif de ses archives minières congolaises à une entreprise américaine.
- Un projet de numérisation complète et de mise en ligne publique est prévu d’ici 4-5 ans, en partenariat avec la RDC.
- La RDC possède des réserves stratégiques exceptionnelles en cobalt, cuivre, coltan et potentiellement lithium.
- La start-up américaine utilise l’IA pour découvrir de nouveaux gisements et a déjà signé des accords d’exploration avec Kinshasa.
- Les autorités congolaises souhaitent accélérer le partage des données belges pour renforcer leur position dans les négociations minières.
Cette affaire illustre parfaitement les tensions actuelles entre mémoire coloniale, souveraineté nationale et impératifs de la transition énergétique. Elle montre aussi que même des documents vieux de plusieurs décennies peuvent soudain acquérir une valeur stratégique considérable dans le monde contemporain.
Le dernier mot n’a sans doute pas été dit. Les tractations diplomatiques, scientifiques et commerciales se poursuivent en coulisses. Et pendant ce temps, les minerais stratégiques continuent de dormir sous le sol congolais, attendant que l’humanité décide de la meilleure façon de les extraire et de les utiliser.









