InternationalSociété

Migrants Bloqués dans le Désert Chilien Face à l’Expulsion

Sous 45°C, des familles vénézuéliennes dorment à même le sable, bloquées entre deux pays qui les rejettent. Elles fuient la menace d’expulsion massive promise par le favori de la présidentielle chilienne. Mais au Pérou, l’armée leur barre la route. Que va-t-il se passer dans les prochains jours ?

Imaginez-vous marcher des heures sous un soleil qui dépasse les 45 °C, avec pour seule protection un drap tendu entre deux bâtons. Autour de vous, le désert le plus aride du monde. Devant, une ligne invisible gardée par des militaires. Derrière, la menace d’être expulsé vers un pays que vous avez fui il y a des années. C’est la réalité brutale que vivent en ce moment des dizaines de migrants, essentiellement vénézuéliens, coincés à la frontière entre le Chili et le Pérou.

Une frontière devenue mur

Depuis plusieurs jours, la zone frontalière d’Arica, dans le nord du Chili, est le théâtre d’une crise humanitaire silencieuse mais intense. Des familles entières, parfois avec de très jeunes enfants, campent dans le sable, sans ombre digne de ce nom, sans sanitaires, avec une alimentation réduite au strict minimum.

Le Pérou a décrété l’état d’urgence et déployé l’armée. Les autorités distribuent sporadiquement de l’eau, mais refusent catégoriquement le passage. « Nous ne voulons plus de Vénézuéliens », a tranché le gouvernement péruvien, reprenant une mesure déjà appliquée en 2023.

Pourquoi fuient-ils le Chili maintenant ?

La réponse tient en un nom : José Antonio Kast. Le candidat d’extrême droite, largement en tête après le premier tour de la présidentielle chilienne, a fait de l’expulsion massive des migrants en situation irrégulière le cœur de sa campagne.

Plus de 330 000 personnes vivraient aujourd’hui sans papier au Chili, majoritairement des Vénézuéliens. Kast promet de toutes les renvoyer. Cette perspective a déclenché une vague de panique. Beaucoup préfèrent tenter le tout pour le tout plutôt que d’attendre une possible rafle après le second tour du 14 décembre.

« J’ai préféré partir avant qu’on vienne me chercher chez moi »

Milbayajaira Rivas, infirmière vénézuélienne de 56 ans

Arrivée il y a trois ans, elle n’a jamais réussi à régulariser sa situation. Comme des milliers d’autres, elle a vu dans la victoire probable de Kast le signal du départ.

Des conditions de survie extrêmes

Le jour, la température dépasse facilement les 40 °C. La nuit, elle chute brutalement. Les migrants n’ont que quelques draps blancs pour se protéger du soleil. Pour faire leurs besoins, ils doivent s’éloigner et se cacher derrière les rares rochers.

La nourriture ? Des restes, parfois apportés par solidarité. L’eau arrive au compte-gouttes grâce à la police péruvienne qui, malgré le blocage, accepte de remplir quelques bidons.

« Il y a des enfants parmi eux », s’inquiète le gouverneur régional d’Arica, Diego Paco. Il alerte sur le risque de maladies liées au froid nocturne et à l’insalubrité croissante.

Un exode vénézuélien qui n’en finit pas

Depuis 2018, plus de 7,7 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays, selon les chiffres officiels. Le Chili, longtemps vu comme une terre d’accueil stable et prospère, a attiré des centaines de milliers d’entre eux.

Mais la donne a changé. L’explosion du nombre de migrants en situation irrégulière – de 10 000 en 2018 à plus de 330 000 aujourd’hui – a nourri un sentiment de ras-le-bol chez une partie de la population chilienne, qui associe immigration et hausse de la délinquance, même si le pays reste parmi les plus sûrs d’Amérique latine.

Paradoxalement, le Chili offrait jusqu’ici des droits rares dans la région : accès gratuit à la santé et à l’école publique même pour les sans-papiers. Mais cela n’a pas suffi à calmer les peurs.

Entre deux feux : ni retour ni passage

Billy Gonzalez, technicien en optique de 48 ans, résume la détresse générale : « Au moins, envoyez un bus. Qu’on paye notre billet et qu’on nous emmène jusqu’en Équateur pour continuer vers le Venezuela ».

Mais personne ne veut prendre cette responsabilité. Le Chili ne propose pas de solution de retour organisée. Le Pérou bloque. Et les pays suivants – Équateur, Colombie – ont eux aussi durci leurs politiques migratoires.

Résultat : ces familles sont prises dans un étau géographique et politique, condamnées à attendre dans le désert un dénouement qui semble hors de portée.

Un précédent qui inquiète

Ce n’est pas la première fois. En avril 2023, le Pérou avait déjà déclaré l’état d’urgence à cette même frontière et déployé l’armée pendant deux mois face à un afflux similaire. L’histoire se répète, avec une intensité décuplée par le contexte électoral chilien.

À l’époque, des images de militaires repoussant des familles avec des boucliers avaient fait le tour du continent. Aujourd’hui, la tension est encore plus palpable.

Des voix qui tentent de nuancer

Parmi les migrants eux-mêmes, certains refusent le raccourci qui les associe tous à la criminalité. « Je comprends que des criminels soient venus de mon pays », reconnaît Billy Gonzalez, « mais il y a aussi des gens honnêtes qui veulent simplement travailler ».

Des milliers de Vénézuéliens ont pourtant contribué à l’économie chilienne dans la santé, la construction, les services. Mais dans le climat actuel, ces voix peinent à se faire entendre.

Et maintenant ?

Le second tour approche. Chaque jour qui passe augmente la pression sur ces familles bloquées dans le no man’s land. Si Kast l’emporte, la promesse d’expulsion massive deviendra probablement réalité. Si c’est sa rivale de gauche Jeannette Jara qui gagne, rien ne garantit que la politique migratoire changera radicalement.

En attendant, dans le désert, le temps s’est arrêté. Les draps blancs claquent sous le vent brûlant. Les enfants pleurent. Les adultes regardent l’horizon, cherchant une issue qui, pour l’instant, n’existe pas.

Cette crise frontalière n’est que le symptôme visible d’un malaise beaucoup plus profond en Amérique latine : comment gérer des flux migratoires massifs dans un contexte de crispation politique et de ressources limitées ? La réponse, pour l’instant, semble être : en fermant les yeux et en durcissant les frontières.

Mais pendant ce temps, sous le soleil implacable du désert d’Atacama, des êtres humains continuent de payer le prix le plus lourd.

À retenir :

  • Des dizaines de migrants vénézuéliens bloqués à la frontière Chili-Pérou
  • Menace d’expulsion massive promise par José Antonio Kast
  • État d’urgence et déploiement militaire côté péruvien
  • Conditions sanitaires et climatiques dramatiques
  • Second tour présidentielle chilienne le 14 décembre

Une situation qui, jour après jour, rappelle que derrière les grands discours politiques se cachent toujours des visages, des corps, des espoirs brisés dans le sable.

Passionné et dévoué, j'explore sans cesse les nouvelles frontières de l'information et de la technologie. Pour explorer les options de sponsoring, contactez-nous.