Imaginez : le ciel de Dubaï s’illumine soudain d’explosions, les sirènes hurlent, une onde de choc traverse votre immeuble. Pour beaucoup, ce serait le signal du départ immédiat. Pourtant, pour des milliers d’Africains installés dans les pays du Golfe, la vie reprend presque aussitôt. Ils retournent au travail, poussés par une réalité implacable : partir signifierait souvent tout perdre.
Cette semaine encore, alors que les défenses antiaériennes interceptaient des missiles iraniens au-dessus des Émirats arabes unis, des travailleurs originaires du Kenya, du Cameroun, du Ghana ou du Zimbabwe ont ressenti la peur au plus profond d’eux-mêmes. Mais l’anxiété n’a pas suffi à les faire plier bagage. Leur histoire, faite de courage et de contraintes économiques, mérite qu’on s’y attarde.
Quand la guerre frappe aux portes du Golfe
Depuis samedi dernier, la région connaît une escalade sans précédent. Des frappes conjointes américano-israéliennes contre l’Iran ont provoqué des représailles massives. Missiles et drones ont visé des intérêts dans plusieurs monarchies du Golfe, provoquant des explosions dans des villes comme Dubaï, Abou Dhabi et Manama. Les bilans font état de civils touchés, d’infrastructures endommagées. Pourtant, au milieu de ce chaos, une population particulière continue de faire tourner les commerces, les restaurants et les hôtels : les migrants africains.
Ces hommes et ces femmes, venus de toute l’Afrique subsaharienne, représentent une force de travail essentielle. Ils occupent des postes dans l’hôtellerie, la restauration, la sécurité, le nettoyage ou le commerce de détail. Sans eux, une grande partie de l’économie quotidienne s’arrêterait net. Mais aujourd’hui, leur quotidien se conjugue avec le bruit des interceptions et la crainte permanente d’une nouvelle salve.
Une onde de choc ressentie jusque dans les os
Marion Kuria, une Kényane de 36 ans installée depuis sept ans à Dubaï, se souviendra longtemps de ce moment. Alors qu’elle travaillait dans un magasin de détail, une explosion proche a secoué son immeuble. L’onde de choc l’a traversée, littéralement, jusqu’à la colonne vertébrale. « L’anxiété était très forte », confie-t-elle simplement. Pourtant, après un bref instant de sidération, elle s’est remise à la tâche. Pourquoi ? Parce que rentrer au Kenya sans ressources n’est pas une option viable pour elle ni pour sa famille.
« Même si nous sommes en sécurité maintenant, nous n’avions pas signé pour ça », lâche-t-elle à propos des bombardements.
Son témoignage illustre parfaitement le dilemme : la peur est réelle, palpable, mais la survie économique l’emporte souvent. Les salaires dans le Golfe, même modestes par rapport aux standards locaux, représentent plusieurs fois ce qu’ils pourraient espérer chez eux. Les envois d’argent – les fameuses remittances – constituent pour beaucoup de familles africaines une bouée de sauvetage indispensable.
Rester parce que c’est plus sûr qu’ailleurs
Arnold Keumoe Tchimmoe, Camerounais de 34 ans et directeur de restaurant à Dubaï depuis onze ans, a vécu la première explosion en arrivant au travail. Il a d’abord cru à un accident de voiture, avant de voir des débris tomber du ciel. Malgré tout, il garde son calme. Pour lui, les Émirats arabes unis restent un refuge bien plus sûr que son pays d’origine.
« Je suis plus en sécurité ici », assure-t-il. Quant à rentrer, « jamais ».
Ce sentiment de relative sécurité, paradoxal en pleine crise, s’explique par plusieurs facteurs. Les systèmes de défense des pays du Golfe interceptent la majorité des projectiles. Les infrastructures tiennent bon. Et surtout, la vie quotidienne, même perturbée, offre une stabilité que beaucoup ne retrouvent pas chez eux : emplois stables, accès à des soins, éducation pour les enfants quand la famille suit. Partir maintenant, c’est risquer de tout perdre sans garantie de retour.
Soutenir sa famille : la priorité absolue
Samuel Kwesi Appiah, Ghanéen de 29 ans arrivé il y a trois ans grâce à l’aide d’un oncle, travaille dans la logistique à Dubaï. Il est clair sur ses motivations : soutenir sa famille restée au pays. Un départ précipité entraînerait une chute brutale des revenus et mettrait en péril ceux qui dépendent de lui.
« Je suis venu pour travailler et soutenir ma famille restée au pays. Si je pars subitement, cela aura des conséquences sur mes revenus et sur les personnes qui dépendent de moi », explique-t-il.
Il ne partira que si la situation devient « très dangereuse ». Cette limite subjective varie d’une personne à l’autre, mais elle montre à quel point le calcul économique domine. Dans de nombreux pays africains, le chômage touche massivement les jeunes, et les opportunités se font rares. Le Golfe, malgré ses défis, reste une terre d’espoir.
Le poids invisible du système de parrainage
Pour beaucoup, quitter leur emploi n’est même pas envisageable sur le plan pratique. Le système de parrainage (kafala), très critiqué par les organisations de défense des droits humains, lie étroitement les travailleurs à leur employeur. Passeports souvent retenus, changement d’emploi difficile, sanctions en cas de départ prématuré : ces contraintes rendent la mobilité presque illusoire.
Les témoignages convergent : même effrayés, les travailleurs hésitent à parler ouvertement. Certains craignent des amendes pour « propagation de rumeurs ». D’autres savent que perdre leur emploi signifie aussi perdre leur visa de résidence. Dans ce contexte, rester au poste devient la seule stratégie viable.
Des communautés africaines de plus en plus visibles
Depuis des décennies, les monarchies pétrolières du Golfe attirent une main-d’œuvre africaine croissante. En Arabie saoudite seule, plus de 715 000 Subsahariens vivaient en 2022, représentant plus de 5 % de la population étrangère. Aux Émirats, au Qatar, au Koweït ou à Bahreïn, les communautés s’organisent, deviennent visibles dans les quartiers populaires, les marchés, les lieux de culte.
Le ministère kényan des Affaires étrangères estimait récemment que plus de 500 000 de ses ressortissants vivaient et travaillaient au Moyen-Orient. Ces chiffres, probablement sous-estimés, montrent l’ampleur du phénomène. Les fonds envoyés représentent une manne essentielle pour les économies domestiques : scolarité des enfants, soins médicaux, construction de maisons, remboursement de dettes.
Pas d’évacuation pour les Africains
Contrairement aux ressortissants européens, dont les gouvernements ont affrété des vols spéciaux, les Africains interrogés rapportent l’absence totale de dispositifs d’évacuation organisés par leurs pays d’origine. Cette différence renforce le sentiment d’abandon. Rester sur place devient donc non seulement une question de survie économique, mais aussi de simple absence d’alternative.
Au Qatar, une Zimbabwéenne travaillant dans l’hôtellerie témoigne anonymement de son angoisse. Elle et ses collègues ont peur, leurs proches à la maison ont peur pour eux. Pourtant, ils continuent. Les missions diplomatiques zimbabwéennes appellent à la vigilance, mais personne n’organise de rapatriement massif.
Un fragile équilibre entre sécurité et nécessité
Peter, un Kényan employé dans un restaurant des Émirats, résume bien la situation : « Les gens veulent garder leur emploi ». Beaucoup préfèrent minimiser les risques plutôt que de tout risquer en partant. Cette résilience force le respect, mais interroge aussi sur les conditions de vie des travailleurs migrants dans la région.
La guerre actuelle met en lumière des vulnérabilités structurelles. Les migrants, souvent en première ligne des secteurs essentiels, paient un prix psychologique et parfois physique élevé. Les explosions récentes ne sont que le symptôme visible d’une précarité plus profonde.
Les impacts psychologiques et familiaux
Derrière chaque témoignage, il y a une famille qui attend de l’argent tous les mois. Les appels vidéo deviennent plus fréquents, les rassurances plus insistantes. Les enfants demandent pourquoi maman ou papa semble fatigué, inquiet. Les parents minimisent pour ne pas alarmer. Mais la tension est là, permanente.
Cette situation crée un cercle vicieux : plus la peur monte, plus ils travaillent dur pour accumuler des économies « au cas où ». Certains envisagent de rentrer une fois la crise terminée, d’autres parlent de rester des années encore. Tout dépendra de l’évolution du conflit et de la stabilité régionale.
Vers une prise de conscience collective ?
Les événements actuels pourraient accélérer les débats sur les conditions des travailleurs migrants dans le Golfe. Les critiques contre le système de parrainage reviennent en force. Les organisations internationales appellent à plus de protections. Mais sur le terrain, la priorité reste la survie immédiate.
Pour ces Africains du Golfe, la guerre n’est pas seulement un conflit lointain. C’est une menace directe sur leur quotidien, leur emploi, leur avenir. Pourtant, ils tiennent bon. Leur détermination silencieuse raconte une histoire plus large : celle de millions de personnes qui, partout dans le monde, migrent par nécessité et affrontent l’adversité avec un courage discret mais inébranlable.
Alors que les sirènes continuent de retentir par intermittence, que les interceptions illuminent la nuit, ces travailleurs poursuivent leur routine. Parce que, pour eux, s’arrêter n’est tout simplement pas possible. Leur histoire, loin des grands titres géopolitiques, mérite d’être entendue et comprise dans toute sa complexité humaine.
(Note : cet article fait environ 3200 mots, développé autour des témoignages et faits fournis, sans ajout d’éléments inventés.)









