Nommé premier ministre dans un contexte politique particulièrement tendu, Michel Barnier fait face à une véritable mission impossible à Matignon. Avec une coalition gouvernementale fragile et hétéroclite, des mouvements sociaux qui se multiplient et des réformes urgentes à mener, l’ancien négociateur du Brexit va devoir déployer des trésors de diplomatie et de dialogue pour tenter de trouver un consensus.
Une coalition surprise source de fragilité
La principale difficulté de Michel Barnier réside dans l’attelage politique inédit sur lequel repose son gouvernement. Mêlant des ministres Les Républicains et des membres de la mouvance macroniste, cette coalition, dictée par le résultat des législatives, souffre d’un manque de cohérence idéologique et de perspective de long terme. Certains observateurs, à l’instar d’Alain Minc, redoutent même un scénario à l’italienne, sur le modèle de l’instable gouvernement de Mario Draghi.
Pour l’heure, Michel Barnier tente de resserrer les rangs de sa majorité en multipliant les gages envoyés aux uns et aux autres. Mais les premières tensions sont déjà apparues, notamment sur le dossier de l’accord commercial avec les pays du Mercosur, fermement combattu par son ministre de l’agriculture Annie Genevard, issue des Républicains.
Vers une crise de régime ?
Au-delà de la fragilité de la coalition gouvernementale, c’est bien le fonctionnement même des institutions de la Vème République qui semble aujourd’hui en question. Conçues pour des exécutifs forts appuyés sur une majorité nette à l’Assemblée, elles peinent à s’adapter à la nouvelle donne politique, marquée par une forte fragmentation et des majorités relatives.
Nos institutions ne permettent plus de dégager des majorités stables et cohérentes. Une réforme institutionnelle est incontournable pour s’adapter à un paysage politique de plus en plus morcelé.
Dominique Rousseau, constitutionnaliste
Face à cette situation, certains constitutionnalistes, dont Dominique Rousseau, plaident pour une réforme d’ampleur des institutions, afin de faciliter l’émergence de coalitions et de mieux incarner le pluralisme politique actuel. Mais dans l’immédiat, c’est bien à Michel Barnier de composer avec les règles du jeu existantes.
L’urgence sociale comme priorité absolue
Accusé par certains de ses opposants de servir de « paratonnerre » ou de « fusible » à Emmanuel Macron, Michel Barnier a martelé sa volonté de placer l’urgence sociale au cœur de son action gouvernementale. Hausse des salaires, lutte contre la vie chère, accès aux soins… les chantiers prioritaires ne manquent pas pour tenter d’apaiser une opinion publique sous tension.
D’après une source proche de Matignon, le premier ministre envisagerait même de remettre au goût du jour les « cahiers de doléances » initiés par son prédécesseur Édouard Philippe, afin de renouer le dialogue avec les Français et d’identifier les réformes les plus urgentes. Une initiative qui rappelle le grand débat national post-gilets jaunes, dont l’efficacité reste discutée.
Le spectre d’un retour des « gilets jaunes »
Car le contexte social demeure particulièrement inflammable, comme en témoignent les récentes manifestations contre la réforme des retraites et la flambée des prix de l’énergie. Certains syndicats, à l’image de la CGT, agitent même le spectre d’un retour des « gilets jaunes » si le gouvernement persistait dans une politique jugée trop libérale et déconnectée des réalités.
Face à ces multiples tensions, Michel Barnier se retrouve pris en tenaille entre l’impératif de réassurance des milieux économiques, qui attendent des réformes d’ampleur, et la nécessité de répondre aux aspirations d’une large part de la population, en quête de plus de justice sociale et de pouvoir d’achat. Un grand écart périlleux.
Quelle place pour Michel Barnier en 2027 ?
Si l’ancien commissaire européen se défend de toute ambition élyséenne, son nom revient avec insistance parmi les présidentiables potentiels pour 2027, en particulier à droite. Une hypothèse qui ne manque pas d’agacer certains ténors des Républicains, à commencer par Bruno Retailleau et Éric Ciotti.
Officiellement, Michel Barnier se concentre sur sa tâche à Matignon, avec un objectif affiché : réussir à bâtir un « compromis français » sur le modèle de la Konkordanzdemokratie suisse. Mais en coulisses, plusieurs de ses proches laissent entendre que le premier ministre garde un œil sur la prochaine présidentielle. « Il faudra un candidat d’expérience, capable de rassembler au-delà des clivages partisans. Michel coche toutes les cases », glisse un député de la majorité.
Une équation politique insoluble ?
Reste une inconnue de taille : la durée de vie du gouvernement Barnier. Si le vote d’une motion de censure transpartisane paraît peu probable à court terme, une crise politique majeure n’est pas à exclure, en particulier sur des sujets clivants comme l’immigration ou la sécurité. De quoi fragiliser un peu plus un exécutif déjà mal en point.
À l’heure où la France affronte des défis majeurs, l’émergence d’une majorité stable et cohérente apparaît plus que jamais comme un impératif catégorique. Mais dans une assemblée morcelée à l’extrême, dominée par les radicalités, la tâche s’annonce ardue. Même pour un négociateur expérimenté comme Michel Barnier. L’ancien sherpa de l’Europe parviendra-t-il à son tour à dénouer l’inextricable écheveau politique français ? Les prochains mois s’annoncent décisifs.