Imaginez un instant : vous avez 15 ans, un chauffard vous percute et votre vie bascule. Grâce à une prise en charge exceptionnelle, vous pourrez bénéficier toute votre existence des prothèses les plus sophistiquées, celles qui permettent de courir, de grimper, de vivre presque comme avant. Maintenant, changez de scénario : le même âge, mais cette fois c’est un cancer rare qui vous oblige à l’amputation. Là, soudain, les portes des technologies de pointe se referment. C’est cette injustice criante que Matthieu Lartot a décidé de dénoncer publiquement, le cœur serré mais la voix ferme.
Un cri du cœur qui résonne encore
Journaliste sportif respecté, commentateur passionné, Matthieu Lartot a toujours su transmettre l’émotion brute des terrains. Mais en 2023, c’est son propre combat qu’il a porté devant les caméras. Après avoir lutté contre un cancer du genou particulièrement agressif, la décision médicale est tombée : l’amputation. Quelques mois plus tard, il reprenait déjà le micro pour commenter des matchs de rugby, debout sur une prothèse moderne. Pourtant, derrière ce retour apparent à la normale se cachait une réalité beaucoup plus sombre.
Ce n’est pas la douleur physique qui l’a poussé à parler, ni même la difficulté d’apprivoiser un nouveau corps. Non, ce qui l’a révolté, c’est la découverte d’un système à deux vitesses, où le hasard de la cause de l’amputation décide de la qualité de vie future. Un système où l’argent public semble distribué selon des critères qui laissent pantois.
Quand la cause change tout
Le constat est brutal. Un adolescent victime d’un accident de la route grave peut prétendre, sous conditions, à une prothèse de très haute technologie, financée intégralement ou presque. À l’inverse, un jeune touché par un ostéosarcome ou un autre sarcome – ces cancers des os qui touchent particulièrement les adolescents et jeunes adultes – se retrouve face à un mur financier. Pas d’assurance spécifique, pas de prise en charge élargie, pas de reconnaissance automatique du caractère exceptionnel du besoin.
Matthieu Lartot l’a exprimé sans détour : « Ce que je dénonce, c’est cette inégalité flagrante. » Derrière ces mots, il y a des milliers d’histoires similaires, des familles qui doivent choisir entre hypothéquer leur avenir ou renoncer à une meilleure autonomie pour leur enfant.
« Un adolescent de 15 ans renversé par un chauffard pourra bénéficier toute sa vie des prothèses les plus chères. Pour un adolescent victime d’un sarcome ou d’un ostéosarcome, il n’y a pas d’assurance. »
Cette phrase choc a fait le tour des réseaux et des plateaux télévisés. Elle résume à elle seule le paradoxe d’un système qui semble parfois punir ceux qui n’ont pas « choisi » leur handicap.
Les chiffres qui font mal
Une prothèse de jambe dite « standard » et fonctionnelle tourne aujourd’hui entre 15 000 et 25 000 euros. C’est grosso modo le plafond de remboursement fixé par l’Assurance maladie pour la très grande majorité des assurés. Au-delà, c’est à la charge du patient… ou de sa famille.
Mais les avancées technologiques ne s’arrêtent pas là. Certains genoux électroniques intelligents, comme le célèbre Genium X3, coûtent à eux seuls plus de 25 000 euros. Ajoutez l’emboîture sur mesure, le pied dynamique, les finitions esthétiques et les réglages réguliers : on atteint facilement les 80 000 à 100 000 euros pour un appareillage complet de très haut niveau. Pour ces modèles considérés comme « de confort » ou « non indispensables », la Sécurité sociale rembourse souvent… zéro euro pour un patient lambda.
Quelques ordres de grandeur (2026) :
- Prothèse basique fonctionnelle : 12 000 – 18 000 €
- Prothèse intermédiaire avec contrôle mécanique avancé : 20 000 – 35 000 €
- Genou microprocesseur dernière génération : 25 000 – 45 000 € (genou seul)
- Appareillage complet haut de gamme : 70 000 – 120 000 €
Ces écarts de prix ne sont pas seulement des chiffres sur un devis. Ils se traduisent par des différences concrètes dans la vie quotidienne : moins de chutes, meilleure fluidité de la marche, possibilité de courir ou de monter des escaliers sans appréhension, reprise d’une activité sportive… Autant d’éléments qui participent à la reconstruction psychologique après un tel traumatisme.
La Liste des Produits et Prestations (LPP) au cœur du débat
Le nerf de la guerre, c’est la fameuse LPP, cette liste qui décide souverainement ce que l’Assurance maladie accepte de prendre en charge et à quel tarif. Même avec une affection de longue durée (ALD) à 100 %, ce qui est le cas pour les amputés, tout ce qui sort de la nomenclature reste à la charge du patient.
La Haute Autorité de Santé (HAS) évalue régulièrement les dispositifs médicaux. Elle rend des avis argumentés sur le service rendu et le service attendu. Pourtant, nombre de genoux à microprocesseurs dernier cri restent classés comme « confort » ou « non prioritaires », donc non remboursés au-delà d’un forfait de base. Résultat : une fracture entre ceux qui peuvent payer de leur poche (ou qui ont la chance d’avoir une mutuelle très généreuse) et les autres.
Matthieu Lartot, lui, refuse cette fatalité. Il rappelle que la technologie existe, que les ingénieurs biomécaniciens ont fait des progrès considérables, mais que l’accès reste réservé à une minorité. Et cette minorité n’est pas toujours celle qui en a le plus besoin sur le plan médical.
Le témoignage d’un homme qui refuse de se taire
Dans son livre, il raconte sans fard les semaines qui ont précédé l’amputation, le choc de l’annonce, les premiers pas hésitants sur la prothèse provisoire, puis la quête d’une solution durable. Mais surtout, il décrit le quotidien d’un amputé qui veut continuer à vivre pleinement : les rendez-vous interminables chez l’orthoprothésiste, les réglages qui n’en finissent pas, les douleurs fantômes qui surgissent sans prévenir, et surtout cette sensation permanente d’être dépendant d’une machine hors de prix.
Il explique aussi combien il est difficile de reprendre une activité professionnelle exigeante physiquement quand on sait que la prothèse que l’on porte risque de ne pas tenir le coup sur le long terme. Chaque foulée, chaque station debout prolongée devient un calcul permanent.
Et pendant ce temps, Paris 2024 avait brillé
Le timing de sa prise de parole n’était pas anodin. Quelques mois avant les Jeux paralympiques de Paris 2024, la France s’émerveillait devant des athlètes handisport équipés de prothèses carbone ultra-sophistiquées, capables de performances extraordinaires. Ces images inspiraient, faisaient rêver. Elles montraient aussi ce que le corps humain peut accomplir avec le bon appareillage.
Mais dans l’ombre des médailles, des milliers de personnes amputées pour cause médicale se demandaient pourquoi elles n’avaient pas droit aux mêmes outils. Matthieu Lartot a eu le courage de poser la question à voix haute, rappelant que le sport de haut niveau ne doit pas masquer les inégalités du quotidien.
Quelles solutions pour demain ?
Depuis ce coup de gueule, le débat n’a jamais vraiment disparu. Des associations de patients, des orthoprothésistes, des médecins et même certains politiques ont repris le flambeau. Plusieurs pistes sont sur la table :
- Revoir les critères d’inscription à la LPP pour intégrer plus de genoux microprocesseurs
- Créer un fonds spécifique pour les amputations d’origine cancéreuse chez les mineurs et jeunes adultes
- Augmenter significativement le forfait de base pour les prothèses de jambe
- Mieux distinguer les besoins fonctionnels réels des notions subjectives de « confort »
- Encourager les mutuelles à proposer des garanties spécifiques handicap locomoteur
Ces mesures coûteraient cher à la collectivité, c’est certain. Mais laisser des milliers de personnes dans une situation de handicap aggravé par manque de moyens financiers coûte aussi très cher : en arrêts maladie prolongés, en renoncements aux soins, en perte d’emploi, en isolement social, en dépressions… Le coût humain est déjà là.
Un combat qui dépasse le cas personnel
Matthieu Lartot ne demande pas la charité. Il ne réclame pas un traitement de faveur. Il exige simplement l’égalité. Que la cause de l’amputation ne soit plus un critère discriminatoire dans l’accès aux soins de qualité. Que la technologie biomédicale profite au plus grand nombre et non à une poignée de privilégiés.
Son message touche parce qu’il vient d’un homme connu, aimé du public, qui aurait pu choisir le silence et la discrétion. Au lieu de cela, il a transformé sa douleur en combat collectif. Et c’est sans doute là sa plus belle victoire.
En 2026, alors que les discussions sur la réforme du remboursement des dispositifs médicaux reprennent de plus belle, son témoignage reste une boussole. Un rappel que derrière chaque prothèse refusée, il y a un être humain qui aspire simplement à marcher, travailler, aimer, vivre.
Et vous, que pensez-vous de cette inégalité ? Le système actuel est-il juste ? Faut-il revoir en profondeur les critères de remboursement des prothèses high-tech ? Le débat est ouvert.









