Imaginez un instant : après sept longues années où chaque goutte d’eau était comptée, où les champs craquelaient sous un soleil impitoyable, les cieux se déchirent enfin. Mais au lieu de la délivrance espérée, c’est une vague dévastatrice qui s’abat sur les plaines du nord-ouest marocain. Des agriculteurs qui voyaient dans ces pluies une bénédiction se retrouvent aujourd’hui face à un paysage lunaire inondé, où leurs récoltes, leur bétail et leurs rêves ont été engloutis.
Dans les villages autour de Kénitra, Larache, Sidi Kacem et Sidi Slimane, la colère et la résignation se mêlent. Des hommes et des femmes, les pieds dans la boue, contemplent ce qu’il reste de leurs parcelles. L’eau stagne encore par endroits à hauteur d’homme, rendant impossible tout retour à la normale avant de longues semaines.
Quand la pluie tant attendue devient catastrophe
Le contraste est saisissant. Jusqu’à la mi-décembre, les barrages marocains plafonnaient à 31 % de remplissage. Les agriculteurs subissaient des restrictions d’irrigation drastiques, certains ne pouvant plus arroser du tout leurs cultures. Puis, à partir de janvier, tout a basculé. En un seul mois, près de 9 milliards de mètres cubes d’eau se sont déversés dans les réservoirs, autant que sur les deux années précédentes réunies.
Cette eau providentielle s’est concentrée sur deux grandes régions agricoles : les plaines du Gharb et du Loukkos. Ces zones, véritables greniers du pays, produisent céréales, betteraves à sucre, agrumes, légumes et fruits rouges destinés à l’exportation. Elles abritent aussi d’importants élevages. Mais quand les fleuves ont débordé, elles se sont transformées en immenses étendues liquides.
Des champs submergés sur plus de 110 000 hectares
Selon les chiffres officiels, ce sont 110 000 hectares qui ont été inondés. Une surface colossale, équivalente à plus de 150 000 terrains de football. Orge, luzerne, blé, betteraves : tout a disparu sous les eaux boueuses. Pour beaucoup d’agriculteurs, c’est une année entière de travail et d’investissement qui s’évapore.
À Ouled Salama, près de Kénitra, un agriculteur de 63 ans parcourt ses terres noyées. Il possédait entre quatre et cinq hectares. Aujourd’hui, il ne reste rien. « Je n’ai plus rien », répète-t-il, le regard fixé sur l’horizon liquide. Comme lui, des dizaines d’autres habitants du village partagent le même désarroi.
L’eau a tout emporté.
Un éleveur de 32 ans
Cette phrase résume à elle seule le sentiment général. Les céréales stockées pour nourrir le bétail ont été détruites. Les fourrages nécessaires à la survie des troupeaux ont disparu. Sans ces réserves, l’élevage, principale source de revenus pour beaucoup, est menacé.
Le sauvetage des animaux au cœur de l’urgence
Face à la montée des eaux, les autorités ont organisé des opérations d’évacuation massives. Près de 188 000 personnes ont dû quitter leur domicile, hébergées chez des proches ou dans des campements temporaires. Mais les hommes n’étaient pas les seuls à être sauvés.
Des moutons, des vaches, parfois des chevaux ont été transportés hors des zones inondées. Dans certains villages, des tentes ont été dressées à la hâte pour protéger le bétail du froid mordant des nuits d’hiver. Les éleveurs, eux, veillent jour et nuit sur leurs animaux, dépendant désormais des distributions gratuites de fourrage organisées par les pouvoirs publics.
« Il ne nous reste plus ni céréales ni luzerne », confie un jeune éleveur de 32 ans. Son troupeau est à l’abri, mais sans nourriture extérieure, il ne tiendrait pas longtemps. Cette dépendance nouvelle pèse lourd sur des familles déjà fragilisées.
Un secteur agricole stratégique en danger
L’agriculture représente environ 12 % du PIB marocain et fournit un emploi sur trois dans le pays. Quand une région aussi productive que le Gharb et le Loukkos est touchée, c’est tout l’équilibre économique qui vacille. Les exploitations touchées produisent des denrées destinées aussi bien au marché local qu’à l’exportation.
Les pertes concernent les céréales bien sûr, mais aussi les cultures maraîchères, les agrumes et surtout les betteraves à sucre, dont le Maroc est un producteur important. L’élevage, déjà fragilisé par la sécheresse, subit un coup supplémentaire. Le président de la Confédération marocaine de l’agriculture le confirme : l’élevage fait partie des secteurs les plus durement atteints.
Il faudra attendre le reflux complet des eaux pour établir un bilan précis. Mais les premières estimations laissent craindre des dégâts considérables sur les infrastructures d’irrigation, les routes agricoles, les serres et les entrepôts.
Le gouvernement face à l’urgence : une réponse à plusieurs niveaux
Conscient de la gravité de la situation, le gouvernement a réagi rapidement. Une enveloppe d’environ 300 millions d’euros a été débloquée. Sur cette somme, 30 millions seront versés en aide directe aux agriculteurs et éleveurs sinistrés.
Le reste servira à financer :
- Les opérations de secours immédiates
- La réhabilitation des routes et des infrastructures agricoles endommagées
- La reconstruction ou la rénovation des logements et commerces touchés
Ces mesures visent à éviter un effondrement total de l’activité agricole dans les zones sinistrées. Mais pour beaucoup d’agriculteurs, l’inquiétude porte surtout sur l’avenir : comment semer à nouveau ? Comment nourrir le bétail en attendant la prochaine récolte ? Comment rebâtir quand les dettes s’accumulent ?
Un paradoxe climatique : de la sécheresse extrême aux inondations record
Le drame actuel illustre cruellement les effets du changement climatique. Le Maroc connaît depuis plusieurs années une sécheresse historique. Les nappes phréatiques s’épuisent, les barrages se vident, les rendements agricoles chutent. Puis, en quelques semaines, le pays reçoit l’équivalent de plusieurs années de pluie.
Ce phénomène de bascule brutale n’est pas unique au Maroc, mais il y prend une acuité particulière en raison de la dépendance du pays à l’agriculture pluviale et à l’irrigation. Les sols, asséchés depuis longtemps, ont du mal à absorber des quantités aussi massives d’eau. Les réseaux d’évacuation, souvent anciens, ne suivent plus.
Résultat : des crues soudaines dévastatrices. Le week-end dernier, quatre personnes ont perdu la vie dans une inondation éclair, une cinquième reste portée disparue. Ces drames humains viennent rappeler que derrière les chiffres agricoles se cachent aussi des vies bouleversées.
Et pourtant… une lueur d’espoir macroéconomique
Paradoxalement, ces pluies exceptionnelles pourraient avoir un effet positif sur l’économie nationale. Le Fonds monétaire international a revu à la hausse ses prévisions de croissance pour le pays, tablant désormais sur 4,9 % cette année. La raison principale ? Une production agricole attendue très forte grâce aux apports hydriques records sur l’ensemble du territoire.
Mais ce chiffre global cache une réalité plus contrastée. Si certaines régions bénéficieront d’une campagne agricole exceptionnelle, d’autres, comme le nord-ouest, paieront un lourd tribut. La moyenne nationale risque de masquer les inégalités régionales et sectorielles accentuées par cette catastrophe.
Vers une résilience agricole repensée ?
Face à ces événements climatiques extrêmes qui alternent sécheresse et inondations, de nombreuses voix s’élèvent pour demander une refonte en profondeur des stratégies agricoles. Mieux stocker l’eau quand elle arrive, renforcer les digues, moderniser les systèmes d’irrigation, diversifier les cultures, développer des assurances agricoles plus accessibles : les pistes sont nombreuses.
Mais ces transformations demandent du temps et des investissements massifs. En attendant, ce sont les agriculteurs, souvent les plus modestes, qui portent le poids des aléas climatiques. Leur résilience force le respect, mais elle a ses limites.
Dans les campements provisoires, sous les tentes battues par le vent, les discussions tournent autour de l’avenir. Beaucoup se demandent s’ils auront les moyens de repartir. D’autres envisagent déjà de réduire leur cheptel ou de se tourner vers d’autres activités. Pourtant, la majorité refuse d’abandonner la terre de leurs ancêtres.
Leur message est clair : ils ont besoin d’aide rapide, mais surtout durable. Pas seulement pour panser les plaies de cette inondation, mais pour se préparer aux suivantes. Car personne ne doute plus aujourd’hui que ces événements deviendront plus fréquents.
Le nord-ouest marocain, grenier historique du pays, est aujourd’hui sous l’eau. Mais l’histoire agricole de cette région ne s’arrêtera pas là. À condition que la solidarité nationale et les leçons tirées de cette catastrophe permettent de construire un avenir plus résilient.
Pour l’heure, l’urgence domine. Sauver ce qui peut encore l’être, reloger les familles, nourrir le bétail, nettoyer les canaux, réparer les routes… Chaque jour compte. Et dans les yeux des agriculteurs qui scrutent l’horizon, on lit à la fois l’épuisement et une détermination farouche à ne pas baisser les bras.
Le chemin sera long. Mais il commence maintenant.









