Imaginez un milliardaire à la tête de l’un des empires numériques les plus puissants au monde, assis face à douze citoyens ordinaires, obligé de répondre sous serment à des questions parfois très personnelles sur les choix qu’il a faits pendant plus de dix ans. C’est exactement la scène qui s’est déroulée récemment à Los Angeles, où Mark Zuckerberg a témoigné pendant de longues heures dans un procès qui pourrait redéfinir la responsabilité des géants de la tech vis-à-vis des plus jeunes.
Ce moment marque un tournant. Pour la première fois, le fondateur de Facebook et patron de Meta se retrouvait devant un jury populaire, interrogé sans filtre sur les pratiques d’Instagram et leur impact sur la santé mentale des adolescents. Derrière cette audition se cache une immense vague de plaintes déposées par des milliers de familles américaines qui accusent les réseaux sociaux d’avoir sciemment favorisé des comportements addictifs chez les enfants.
Un témoignage sous tension qui révèle des évolutions internes
Durant six heures, Mark Zuckerberg a alterné entre défense ferme et moments d’agacement visible. Il a tenté de démontrer que son entreprise avait changé de philosophie ces dernières années, passant d’une obsession pour le temps passé à une recherche d’« utilité » et de « valeur » pour les utilisateurs.
Mais les avocats des plaignants n’ont pas lâché prise. Ils ont sorti document après document pour montrer que, pendant longtemps, le temps d’écran était bien un objectif central, surtout pour Instagram.
Les regrets exprimés sur la protection des moins de 13 ans
L’un des points les plus marquants du témoignage concerne la lenteur avec laquelle Instagram a mis en place des barrières d’âge. Ce n’est qu’en 2019 que la plateforme a commencé à demander systématiquement la date de naissance lors de la création d’un compte. Pour les utilisateurs déjà inscrits, cette obligation n’est arrivée qu’en 2021, et les vérifications plus sérieuses n’ont été déployées qu’à partir de 2022.
« Je me dis que nous aurions pu en arriver là plus tôt », a reconnu Mark Zuckerberg face au jury. Cette phrase, prononcée calmement, a résonné comme un rare aveu de retard de la part du dirigeant.
Les chiffres avancés par les plaignants sont éloquents. Un document interne de 2018 estimait qu’en 2015, environ quatre millions de comptes Instagram appartenaient à des enfants de moins de 13 ans. À l’époque, la plateforme pensait que près de 30 % des 10-12 ans américains y étaient déjà présents.
« Nous avons ajouté de nouveaux outils au fil des années… mais nous aurions pu en arriver là plus tôt. »
Cette admission, même mesurée, montre une prise de conscience tardive sur un sujet qui touche directement à la protection de l’enfance.
L’objectif officiel d’augmenter le temps passé sur Instagram
En décembre 2015, Mark Zuckerberg avait personnellement fixé un objectif clair : augmenter de 12 % sur trois ans le temps moyen passé quotidiennement par les utilisateurs sur Instagram. Cet objectif a été reconnu par l’intéressé lui-même lors de l’audition.
Plus tard, il a expliqué avoir changé de cap : les équipes ne devaient plus avoir de quotas de temps d’écran. L’accent devait être mis sur la qualité de l’expérience plutôt que sur la quantité de minutes accumulées.
Pourtant, un document interne datant de 2022 mentionnait encore des « jalons » précis : 40 minutes par jour et par utilisateur en 2023, puis 46 minutes en 2026. Mark Zuckerberg a tenu à préciser qu’il ne s’agissait pas d’objectifs à atteindre à tout prix, mais plutôt d’indicateurs liés à la satisfaction des utilisateurs.
Il a insisté sur le fait que le temps passé était devenu un « effet secondaire » d’une expérience jugée positive, et non une fin en soi.
Les outils de contrôle parental sous les projecteurs
Meta a développé au fil des années plusieurs fonctionnalités destinées aux parents et aux jeunes : limites de temps quotidiennes, rappels de pause, supervision de l’activité, etc. Le dirigeant a vanté ces outils comme des preuves d’engagement en faveur d’une utilisation plus saine.
Mais les avocats ont rapidement répliqué avec leurs propres chiffres. Selon un document interne de Meta datant de 2023, seulement 1,1 % des adolescents utilisaient la fonction « temps limite quotidien » et 2 % activaient « faites une pause ». Ces taux très faibles ont été soulignés pour montrer que les outils existants restaient peu adoptés.
Mark Zuckerberg a répondu en expliquant que ces fonctionnalités étaient parfois méconnues ou mal comprises, mais qu’elles continuaient d’être améliorées.
La question des filtres de chirurgie esthétique sur Instagram
Autre sujet sensible abordé : les filtres de réalité augmentée qui simulent des modifications corporelles extrêmes, parfois proches de la chirurgie esthétique. Longtemps critiqués pour leur impact sur l’image de soi des adolescentes, ces filtres ont fini par être autorisés sur la plateforme.
Interrogé à plusieurs reprises sur ce choix, Mark Zuckerberg a commencé à montrer des signes d’agacement, secouant la tête et répondant de manière plus vive. Il a maintenu que ces outils faisaient partie de la créativité offerte aux utilisateurs, tout en reconnaissant les débats éthiques qu’ils soulèvent.
Un appel à une vérification d’âge centralisée
À plusieurs reprises, le patron de Meta a répété une idée fixe : la vérification d’âge devrait être gérée au niveau des appareils par Apple et Google, plutôt que par chaque application individuellement.
Selon lui, cela permettrait une approche plus uniforme et plus efficace pour empêcher les très jeunes enfants d’accéder aux réseaux sociaux. Cette proposition revient régulièrement dans ses interventions publiques depuis plusieurs années.
Le cas emblématique de Kaley G.M. et les procès tests
Le procès actuel porte sur le cas de Kaley G.M., une jeune Californienne de 20 ans qui a commencé à utiliser Instagram intensivement dès l’âge de 9 ans, en 2015, en contournant les règles d’âge. Elle accuse aujourd’hui les plateformes d’avoir contribué à ses problèmes de santé mentale.
Ce dossier, ainsi que deux autres similaires jugés à Los Angeles dans les mois suivants, servent de « tests » pour les milliers de plaintes similaires déposées à travers les États-Unis. Les familles espèrent démontrer un lien de causalité entre l’usage intensif des réseaux sociaux et une hausse des troubles anxieux, dépressifs, anorexiques, voire des cas de suicide chez les jeunes.
Les jurés devront rendre leur verdict d’ici la fin mars sur ce premier dossier. Quelle que soit l’issue, les débats autour de la responsabilité des plateformes numériques ne font que commencer.
Une évolution réelle ou une communication maîtrisée ?
Le témoignage de Mark Zuckerberg illustre parfaitement la difficulté pour les géants technologiques de faire évoluer leur modèle économique tout en répondant aux critiques sociétales grandissantes. Pendant des années, la croissance du temps passé était un indicateur clé de succès. Aujourd’hui, l’entreprise affirme avoir changé de paradigme.
Mais les documents internes produits lors du procès montrent que cette transition n’a pas été immédiate ni totale. Les avocats des plaignants continuent de pointer des contradictions entre discours public et réalité opérationnelle.
Le dirigeant, parfois imperturbable, parfois visiblement irrité, a défendu bec et ongles l’idée que Meta avait appris de ses erreurs et progressait. Reste à savoir si le jury, et surtout l’opinion publique, sera convaincu par cette version.
Les enjeux plus larges pour l’industrie tech
Ce procès dépasse largement le cadre de Meta et de Google. Il pose la question fondamentale de la responsabilité des concepteurs d’applications face aux effets secondaires possibles sur la santé mentale, en particulier chez les publics vulnérables.
Alors que la pression législative et judiciaire augmente aux États-Unis et ailleurs, les entreprises doivent démontrer qu’elles agissent concrètement pour limiter les risques. Les outils de contrôle parental, les algorithmes moins addictifs, la vérification d’âge renforcée : tous ces leviers sont scrutés.
Dans le même temps, les plateformes rappellent que la loi américaine les protège largement contre la responsabilité liée aux contenus publiés par les utilisateurs. Le débat se concentre donc sur la conception même des applications et sur les incitations qu’elles créent.
Vers une régulation plus stricte des réseaux sociaux ?
Quelle que soit l’issue des procès en cours, ils contribuent à alimenter un mouvement plus large visant à encadrer davantage les réseaux sociaux. De nombreux États américains ont déjà adopté des lois exigeant une vérification d’âge plus rigoureuse ou interdisant certains types de fonctionnalités pour les mineurs.
À l’échelle fédérale, des projets de loi sont régulièrement discutés, même s’ils se heurtent souvent à des obstacles politiques et constitutionnels. La question de la liberté d’expression reste centrale dans ces débats.
Mais l’opinion publique évolue. De plus en plus de parents, d’éducateurs et de professionnels de santé appellent à une prise de conscience collective sur l’impact des écrans et des algorithmes sur le bien-être des jeunes générations.
Conclusion : un moment décisif pour la tech et la société
Le témoignage de Mark Zuckerberg restera sans doute comme l’un des moments les plus symboliques de cette bataille judiciaire et sociétale. Il incarne à lui seul les contradictions d’une industrie qui a révolutionné la communication mondiale tout en se retrouvant aujourd’hui accusée d’avoir favorisé des addictions massives chez les enfants et adolescents.
Entre regrets exprimés, évolutions revendiquées et documents internes persistants, le patron de Meta a tenté de convaincre un jury, mais surtout l’opinion publique, que son entreprise avait changé. Le verdict des jurés, attendu d’ici quelques semaines, constituera une première réponse. Mais les questions de fond, elles, continueront de hanter les débats sur l’avenir des réseaux sociaux.
Ce procès n’est pas seulement celui de Meta ou de Google : c’est celui d’un modèle économique et d’une culture numérique qui, pendant plus d’une décennie, a privilégié l’engagement à tout prix. Aujourd’hui, la facture humaine est sur la table.









