Une mobilisation puissante contre les violences et l’austérité
Le cortège, parti de la place du Parlement pour converger vers la Place de Mai, lieu emblématique face au siège de la présidence, a réuni une foule dense, majoritairement composée de femmes. Les slogans résonnaient : « Assez de féminicides ! », « Nos corps ne sont pas une marchandise », ou encore « Je suis la tendresse qui manque au peuple ». Ces phrases, portées par des voix déterminées, traduisaient un ras-le-bol collectif face à une réalité quotidienne marquée par la peur et l’injustice.
Organisée par des collectifs féministes et des mouvements sociaux, cette manifestation a été délibérément reportée du 8 au 9 mars. L’objectif ? Permettre une grève visible, particulièrement dans les secteurs où les femmes sont majoritaires, comme l’enseignement. Plusieurs syndicats d’enseignants avaient lancé un appel à cesser le travail, amplifiant ainsi le message : sans les femmes, la société s’arrête.
Les féminicides, une plaie qui ne guérit pas
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et alimentent la mobilisation. En 2025, l’Observatoire des féminicides a recensé 247 cas, en incluant les suicides forcés et les transféminicides. Bien que cette statistique marque une baisse par rapport aux années précédentes – après un pic à 322 en 2023 –, le problème demeure alarmant. Un féminicide toutes les 35 heures, et jamais moins de 15 par mois : ces données illustrent une violence systémique qui ne faiblit pas vraiment.
Cette tendance à la baisse, si elle est réelle, ne rassure personne dans les cortèges. Les militantes rappellent que chaque vie perdue est une faillite collective, et que les politiques publiques doivent urgemment se renforcer plutôt que se réduire. La persistance de ces crimes interpelle directement les responsables politiques et questionne les priorités du pays.
Une mobilisation contre les politiques d’austérité du gouvernement, à quelques jours de l’adoption de la réforme du travail qui va impacter les femmes et les dissidences de genre.
Une militante féministe
Cette citation d’une activiste résume parfaitement l’enjeu : au-delà des violences physiques, c’est tout un ensemble de mesures économiques qui fragilisent davantage les femmes. La réforme du travail en discussion risque d’aggraver les inégalités déjà criantes.
Critiques acerbes contre les orientations du gouvernement
Le président Javier Milei et son approche ultralibérale sont au cœur des reproches. Dès les premiers jours au pouvoir, la suppression du ministère dédié aux questions des femmes a été perçue comme un signal fort de désengagement. Les manifestants dénoncent un discours perçu comme haineux et un définancement des structures de lutte contre les violences de genre.
Le gouvernement, de son côté, a choisi de marquer la Journée du 8 mars par un communiqué officiel. Celui-ci critique les politiques féministes passées, qualifiées d’arnaque millionnaire, et défend une vision centrée sur la liberté individuelle, le mérite et l’effort personnel des femmes pour bâtir l’avenir du pays. Ce message oppose une célébration des accomplissements individuels à ce que certains appellent des agendas idéologiques diviseurs.
Cette opposition frontale nourrit la tension. Pour les participantes au cortège, ces déclarations minimisent la réalité des discriminations structurelles et des violences quotidiennes. Elles y voient une tentative de délégitimer les combats collectifs menés depuis des années.
Inégalités économiques : les femmes toujours à la traîne
Les données publiées par l’institut statistique national à l’occasion du 8 mars dressent un portrait sombre. Les femmes gagnent en moyenne 26 % de moins que les hommes pour un travail équivalent. Cette écart salarial persistant creuse les écarts de vie et limite l’autonomie financière.
Autre chiffre frappant : les femmes dirigent huit foyers monoparentaux sur dix. Elles portent donc souvent seules la charge financière et émotionnelle des familles, dans un contexte économique difficile marqué par l’austérité. Ces réalités rendent les coupes budgétaires encore plus douloureuses pour elles.
- Écart salarial moyen : 26 % en défaveur des femmes
- Foyers monoparentaux dirigés par des femmes : 80 %
- Impact des réformes : risque accru pour les emplois précaires occupés majoritairement par des femmes
Ces éléments chiffrés reviennent souvent dans les discussions des manifestantes. Elles soulignent que l’égalité ne se limite pas aux droits formels, mais passe par une réelle justice économique.
Un symbole controversé dans une petite localité
Loin de la capitale, une polémique a éclaté dans la province de Misiones, à Colonia Aurora. Lors d’une cérémonie officielle pour la Journée des femmes, des gagnantes d’activités ont reçu des seaux, balais et serpillières en guise de cadeaux. Ce geste, perçu comme rétrograde et sexiste, a provoqué indignation et moqueries sur les réseaux et dans les médias.
Il illustre, pour beaucoup, une vision dépassée du rôle des femmes, cantonnées aux tâches domestiques. Dans un pays où les luttes pour l’égalité sont vives, cet incident a servi de carburant supplémentaire aux mobilisations nationales.
Pourquoi décaler la manifestation au 9 mars ?
Le choix du décalage n’est pas anodin. Le 8 mars tombant un dimanche en 2026, les organisatrices ont préféré investir un jour ouvrable pour rendre visible l’impact du travail des femmes. En appelant à la grève, elles ont voulu démontrer concrètement combien la société dépend d’elles, dans les écoles, les soins, les services.
Cette stratégie, déjà employée dans d’autres pays, renforce le message politique. Elle transforme une journée symbolique en acte concret de résistance face aux politiques d’austérité qui touchent particulièrement les secteurs féminisés.
Les enjeux plus larges : austérité et droits sociaux
La manifestation s’inscrit dans un contexte plus vaste de contestation contre les mesures économiques du gouvernement. Réforme du travail imminente, réduction des dépenses publiques, critiques des institutions protectrices : tout cela alimente un sentiment d’abandon chez de nombreuses citoyennes.
Les femmes, souvent en première ligne des emplois précaires et des charges familiales, subissent de plein fouet ces ajustements. Les collectifs dénoncent une violence économique qui s’ajoute à la violence physique et symbolique.
Dans les rues, on entend aussi des appels à la solidarité intergénérationnelle et intersectorielle. Les enseignantes, les travailleuses informelles, les mères célibataires, les militantes trans : toutes convergent pour exiger un changement de cap.
Vers une mobilisation durable ?
Cette journée du 9 mars n’est pas un épilogue, mais un chapitre dans une lutte continue. Les féminicides ne diminuent pas assez vite, les inégalités salariales perdurent, et les politiques publiques semblent reculer sur certains fronts. Les manifestantes promettent de rester vigilantes.
Leur détermination inspire au-delà des frontières argentines. Dans un monde où les droits des femmes sont parfois remis en cause, Buenos Aires rappelle que la rue reste un espace puissant pour faire entendre sa voix.
À l’heure où l’Argentine traverse une période de transformations économiques radicales, ces images de foule unie, de pancartes colorées et de chants puissants resteront gravées. Elles symbolisent une résistance farouche pour un avenir plus juste, où chaque femme peut vivre sans peur et avec dignité.
Et pourtant, le chemin est encore long. Chaque pas dans la rue est un rappel que les acquis ne sont jamais définitifs, et que la vigilance doit être permanente. Les femmes argentines, par leur courage et leur organisation, montrent la voie à suivre pour transformer la colère en changement concret.









