Imaginez des centaines d’enfants et d’adolescents marchant main dans la main avec leurs parents dans les rues animées d’une ville du sud-ouest de la France. Leurs pancartes proclament un message clair et poignant : ils veulent simplement pouvoir passer leur baccalauréat dans la langue qu’ils parlent et étudient chaque jour. Samedi dernier, à Bayonne, cette scène n’était pas une fiction mais une réalité vibrante qui a réuni plus d’un millier de personnes.
Cette mobilisation n’est pas anodine. Elle traduit une frustration accumulée depuis plusieurs années autour de la place accordée à la langue basque dans le système éducatif français. Alors que l’euskara est enseigné et utilisé quotidiennement dans de nombreuses classes, les grandes épreuves nationales restent exclusivement en français. Pour beaucoup, cette contradiction ressemble à une relégation injuste d’une langue vivante et riche à un statut de seconde zone.
Une mobilisation familiale pour l’avenir linguistique
Les visages croisés dans la foule étaient éloquents. Parents inquiets, grands-parents fiers, collégiens déterminés, lycéens portant fièrement leurs drapeaux : tous portaient le même espoir. Ils ne demandent pas la lune, simplement une reconnaissance concrète de leur parcours scolaire particulier. Le cortège a traversé le centre-ville, scandant des slogans simples mais puissants, rappelant que l’éducation doit refléter la réalité des élèves.
Ce qui frappe dans cette manifestation, c’est son caractère familial. Rarement une revendication éducative a réuni autant de générations en même temps dans la rue. Les plus jeunes portaient des affiches dessinées à la main, les adolescents criaient avec conviction, et les adultes expliquaient calmement les enjeux à qui voulait les entendre. Une image forte de transmission et de continuité.
Le cœur du problème : une réforme qui invisibilise le basque
Depuis la grande réforme du baccalauréat entrée en vigueur en 2021, la situation s’est compliquée pour les élèves scolarisés en basque. Alors que le contrôle continu se déroule entièrement dans cette langue dans les établissements concernés, les épreuves terminales écrites restent exclusivement en français. Cette dichotomie crée une rupture brutale dans le parcours des élèves.
Particulièrement visée : la nouvelle épreuve anticipée de mathématiques en classe de première. Dans les filières bilingues et immersives, cette matière est enseignée en euskara tout au long de l’année. Pourtant, le jour de l’examen, les lycéens doivent soudainement raisonner et rédiger en français. Pour beaucoup, ce changement linguistique représente un handicap réel, surtout dans une discipline exigeant précision et clarté.
Les manifestants dénoncent une forme d’incohérence institutionnelle : pourquoi valoriser l’enseignement en basque toute l’année si, au moment décisif, cette langue disparaît complètement ? Cette question revient sans cesse dans les discussions et alimente la colère.
« Depuis la réforme de 2021, le basque a complètement disparu des épreuves finales du baccalauréat alors même que toute l’année le contrôle continu se fait en basque. »
Cette phrase résume à elle seule le sentiment d’abandon ressenti par de nombreuses familles. Elle pointe du doigt une déconnexion entre les pratiques pédagogiques quotidiennes et les exigences des examens nationaux.
Seaska, un réseau éducatif pionnier en difficulté
Derrière cette mobilisation se trouve un acteur majeur de l’enseignement basque en France : le réseau Seaska. Cette fédération gère un ensemble impressionnant d’établissements immersifs qui scolarisent plus de 4 400 élèves. Le chiffre peut paraître modeste à l’échelle nationale, mais il représente 9 % de la population scolaire du Pays Basque nord.
À cela s’ajoutent les filières bilingues publiques et privées qui portent le total des élèves étudiant le basque à près d’un tiers dans la région. Ces chiffres montrent l’ancrage profond de cette langue dans le paysage éducatif local, malgré son statut minoritaire au niveau national.
Seaska ne se contente pas d’enseigner l’euskara : elle propose une immersion totale où toutes les matières, y compris les mathématiques, les sciences ou l’histoire, sont dispensées dans cette langue. Cette pédagogie ambitieuse produit des résultats reconnus, mais elle se heurte aujourd’hui à un mur administratif au moment des examens nationaux.
Un calendrier trop lointain selon les familles
Face à la pression, le ministère de l’Éducation nationale a esquissé un calendrier progressif. Les épreuves de mathématiques pourraient être proposées en basque dès 2027, et l’ensemble des épreuves de terminale potentiellement en 2028. Pour les militants, ces dates sont inacceptables.
Ils réclament des avancées concrètes dès la session 2026. Chaque année supplémentaire sans changement représente pour eux une génération entière d’élèves pénalisée. Le sentiment d’urgence traverse tous les discours entendus dans les rues de Bayonne ce samedi.
« Le calendrier évoqué par le ministère envisage les maths en basque en 2027 et pour les épreuves de terminale, on parle de 2028, ça nous amène trop loin, on veut avancer dès cette année, il n’y a pas de temps à perdre. »
Cette impatience s’explique facilement : dans un système où chaque année compte double pour l’orientation et l’avenir des jeunes, attendre représente un coût humain considérable.
Immersion et sabotage : un débat passionné
Les termes employés par les porte-parole sont forts. Proposer le baccalauréat uniquement en français dans un parcours immersif équivaut, selon eux, à « saboter » tout le système mis en place depuis des décennies. Le mot n’est pas choisi au hasard : il traduit la conviction que les fondations mêmes de cette pédagogie alternative sont menacées.
L’immersion linguistique repose sur un principe simple mais exigeant : l’élève pense, raisonne et s’exprime dans la langue cible dans toutes les disciplines. Lorsque l’examen final se déroule dans une autre langue, ce principe vole en éclats. Les compétences acquises risquent de ne pas être pleinement valorisées.
Ce débat dépasse largement la question technique des épreuves. Il touche à la reconnaissance de la diversité linguistique dans un système éducatif centralisé et uniformisé. Peut-on vraiment parler d’égalité des chances quand certains élèves doivent changer de langue pour démontrer leurs connaissances ?
Le contexte particulier du Pays Basque français
La situation ne peut être comprise sans rappeler que le Pays Basque est divisé entre deux États. En Espagne, l’euskara bénéficie d’un statut officiel et d’une reconnaissance institutionnelle forte. De nombreux établissements proposent un enseignement en basque jusqu’à l’université. Cette réalité contraste fortement avec la situation française.
Depuis des décennies, les militants bascophones du côté français se battent pour obtenir des droits similaires : enseignement, signalétique bilingue, usage dans l’espace public. La question du baccalauréat n’est qu’un épisode supplémentaire d’une lutte ancienne pour la survie et la vitalité de la langue.
Cette comparaison transfrontalière alimente le sentiment d’injustice. Pourquoi des conditions éducatives si différentes de part et d’autre d’une frontière administrative ? Cette question taraude de nombreuses familles qui voient leurs enfants évoluer dans un environnement où leur langue maternelle reste marginalisée au niveau national.
Instabilité ministérielle et demandes de garanties
Autre élément aggravant : l’instabilité au sommet de l’État. En deux ans, sept ministres de l’Éducation nationale se sont succédé. Cette valse des ministres complique les négociations et retarde les décisions. Les familles demandent aujourd’hui des garanties écrites et un calendrier clair et contraignant.
Elles ne veulent plus de promesses conditionnelles ni de feuille de route évolutive. Elles exigent un engagement ferme pour que la session 2026 marque un tournant décisif dans la reconnaissance de l’euskara aux examens nationaux.
Une question de société plus large
Au-delà du cas particulier du basque, cette mobilisation interroge la place des langues régionales et minoritaires dans la République. La France reste l’un des pays européens les plus centralisés sur le plan linguistique. Si des progrès ont été réalisés ces dernières décennies (enseignement optionnel, signalétique, médias), de nombreux obstacles persistent.
Les langues régionales sont souvent cantonnées à un statut patrimonial ou folklorique, alors qu’elles constituent pour beaucoup de leurs locuteurs des langues vivantes du quotidien. Le cas du baccalauréat illustre parfaitement cette tension entre uniformité républicaine et reconnaissance de la diversité culturelle.
Les manifestants de Bayonne ne se battent pas seulement pour leurs enfants. Ils défendent une vision plus inclusive de l’éducation nationale, où la langue d’enseignement choisie par les familles serait pleinement respectée jusqu’au bout du parcours scolaire.
Quelles perspectives pour 2026 et au-delà ?
La mobilisation de ce samedi ne marque probablement pas la fin du combat, mais plutôt un nouveau chapitre. Les familles ont montré leur détermination et leur capacité à se réunir massivement. Elles ont aussi démontré que cette cause transcende les clivages habituels : on y trouve des parents de tous horizons unis par la défense de l’éducation de leurs enfants.
Reste maintenant à savoir comment le ministère va réagir à cette pression croissante. Acceptera-t-il d’accélérer le calendrier ? Proposera-t-il des aménagements transitoires pour 2026 ? Ou continuera-t-il à privilégier une approche graduelle jugée trop lente par les familles concernées ?
Une chose est sûre : la question du baccalauréat en basque est devenue incontournable. Elle cristallise des enjeux bien plus larges autour de l’égalité éducative, de la reconnaissance des langues minoritaires et de l’adaptation du système national aux réalités locales. Le rendez-vous est donc pris pour les mois à venir, avec une attention particulière portée à la session 2026.
En attendant, les familles bascophones continuent d’éduquer leurs enfants dans la langue de leurs ancêtres, convaincues que cette transmission constitue un enrichissement inestimable, tant sur le plan culturel que cognitif. Leur combat rappelle que l’éducation n’est pas seulement une transmission de savoirs, mais aussi de valeurs et d’identités.
Et vous, que pensez-vous de cette question ? La France devrait-elle adapter davantage ses examens nationaux aux spécificités des langues régionales enseignées dans certaines régions ? Le débat reste ouvert.









