De l’uniforme au costume présidentiel : le parcours inattendu de Mamadi Doumbouya
Le 5 septembre 2021, un colonel à la tête du Groupement des forces spéciales fait irruption au palais présidentiel et renverse Alpha Condé, au pouvoir depuis plus d’une décennie. Ce jour-là, la population de Conakry et d’autres villes manifeste sa joie, épuisée par les mois de contestation réprimée contre un troisième mandat jugé inconstitutionnel. Mamadi Doumbouya, alors âgé de 41 ans, devient le nouvel homme fort du pays, promettant une transition rapide vers un retour des civils au pouvoir.
Pourtant, plus de quatre ans plus tard, ce même militaire, promu général entre-temps, se présente comme candidat à l’élection présidentielle et remporte une victoire écrasante. Avec 86,72 % des voix et une participation officielle de 80,95 %, le scrutin du 28 décembre 2025 n’a laissé aucun suspense. Les principaux opposants, souvent en exil, n’ont pu ou n’ont pas voulu participer, laissant le champ libre à un processus largement perçu comme calibré pour assurer la continuité du pouvoir en place.
Cette trajectoire illustre un phénomène récurrent en Afrique de l’Ouest ces dernières années : des officiers prennent le pouvoir par la force, organisent ensuite des élections pour se légitimer, et consolident leur autorité. Mais dans le cas guinéen, le maintien de relations équilibrées avec les partenaires internationaux distingue quelque peu le parcours de Mamadi Doumbouya.
Un parcours militaire forgé en partie en France
Originaire de Kankan, dans l’est du pays, et issu de l’ethnie malinké, la deuxième plus importante de Guinée, Mamadi Doumbouya a construit une carrière militaire solide. Il intègre la Légion étrangère française en 2002, participant à des missions en Afghanistan et en République centrafricaine. Titulaire d’un master en défense de l’université Panthéon-Assas et formé à l’École de guerre en France, il entretient des liens durables avec l’ancienne puissance coloniale.
Marié à une ancienne gendarme française et père de quatre enfants, il incarne une figure hybride : militaire guinéen formé à l’étranger, capable de naviguer entre traditions locales et influences internationales. Ces connexions expliquent en partie pourquoi, contrairement à certains voisins sahéliens, la Guinée n’a pas rompu brutalement avec Paris ni avec les institutions régionales comme la Cedeao.
En 2017, une vidéo le montre déjà exprimant ses frustrations face à un système où les politiques craignent les armes. Ironie du sort, c’est précisément avec ces forces spéciales qu’il accomplit le geste qu’il dénonçait : un coup d’État. Cette prise de pouvoir initiale est saluée par une population lasse des tensions politiques antérieures.
Une transition marquée par la répression et les restrictions
Les promesses de non-candidature des membres de la junte n’ont pas tenu. Dès 2022, les manifestations sont interdites, plusieurs partis et médias suspendus. Des opposants, journalistes et figures de la société civile font face à des arrestations, des condamnations ou choisissent l’exil. Les récits de disparitions forcées et d’enlèvements se multiplient, créant un climat de peur diffuse.
Le palais présidentiel Mohammed V, face à l’océan Atlantique, devient le centre nerveux d’un pouvoir discret. Mamadi Doumbouya parle peu en public ; ce sont son Premier ministre et son porte-parole qui portent la voix du régime à travers le pays. Candidat indépendant, il bénéficie du soutien d’un mouvement baptisé GMD – Génération pour la Modernité et le Développement – qui mobilise autour de ses initiales.
Cette mainmise sur le paysage politique contraste avec l’accueil enthousiaste initial du coup d’État. La répression progressive érode la popularité originelle, même si une partie de la population reste attachée à la stabilité promise et aux avancées économiques.
La stratégie du « ni-ni » : un positionnement international habile
Dans un discours prononcé à l’ONU en 2023, Mamadi Doumbouya défend les coups d’État militaires en Afrique, critiquant un modèle démocratique « imposé » au continent. Il se déclare ni anti-américain, ni anti-russe, ni anti-français, mais simplement pro-africain. Cette posture du « ni-ni » lui permet de préserver des relations équilibrées avec l’ensemble des partenaires.
Les analystes soulignent que cette approche a porté ses fruits : la communauté internationale ménage le dirigeant guinéen, préférant le conserver comme allié plutôt que de l’isoler. Cette diplomatie pragmatique contraste avec les ruptures plus radicales observées ailleurs dans la région.
Sur le plan économique, le lancement de l’exploitation du gisement de fer de Simandou, l’un des plus importants au monde, symbolise les progrès sous son mandat. Ce projet titanesque attire des investissements massifs et nourrit l’espoir d’une transformation structurelle du pays.
L’investiture : un moment de consécration festive
La cérémonie d’investiture s’est déroulée dans une ambiance festive au stade Général Lansana Conté de Nongo. Environ 50 000 personnes ont assisté à l’événement, avec des délégations étrangères venues de plusieurs pays africains. Le président élu, amaigri mais semblant en forme malgré des rumeurs persistantes sur sa santé, est apparu en tenue traditionnelle blanche, abandonnant le treillis pour endosser pleinement son nouveau rôle.
Accompagné de son épouse, il a prêté serment devant la Cour suprême, marquant l’entrée officielle dans la Cinquième République. Son discours a insisté sur l’unité nationale, la souveraineté et un engagement envers les femmes et les jeunes comme piliers de l’avenir guinéen.
Ce moment solennel légitime un pouvoir conquis par la force, tout en projetant une image de continuité et de renouveau. Pourtant, les questions persistent sur la profondeur des changements démocratiques et le respect des libertés fondamentales.
Perspectives pour un mandat de sept ans
Avec un mandat présidentiel porté à sept ans par la nouvelle Constitution adoptée en 2025, Mamadi Doumbouya dispose d’une longue période pour consolider ses réformes. L’exploitation de Simandou pourrait transformer l’économie, réduire la dépendance aux exportations traditionnelles et financer des infrastructures essentielles.
Cependant, les défis restent immenses : restaurer la confiance dans les institutions, apaiser les tensions ethniques et régionales, garantir un espace pour l’opposition et la société civile. La capacité à ouvrir le dialogue déterminera si ce pouvoir militaire se mue en gouvernance inclusive ou s’enferme dans l’autoritarisme.
La Guinée observe attentivement les évolutions régionales, où d’autres juntes ont choisi des voies différentes. Le maintien de l’équilibre international et les avancées économiques pourraient servir de socle pour une stabilisation durable, à condition que les libertés ne soient pas sacrifiées sur l’autel de la sécurité.
En conclusion, l’investiture de Mamadi Doumbouya représente à la fois une fin et un commencement. Fin d’une transition prolongée, commencement d’un mandat civil qui porte encore les marques de ses origines militaires. L’avenir dira si cette page tournée ouvre réellement une nouvelle ère pour la Guinée ou si elle prolonge, sous d’autres formes, les dynamiques du passé récent.









