Chaque année, le Salon de l’agriculture à Paris représente un moment symbolique fort : le rendez-vous incontournable où le monde rural et le pouvoir exécutif se rencontrent, où l’on célèbre les produits du terroir et où l’on discute avenir. Mais en ce mois de février 2026, l’atmosphère était radicalement différente. Pour la première fois depuis longtemps, les allées habituellement animées par les meuglements des bovins sont restées silencieuses sur ce plan. Aucune vache n’a fait le déplacement.
Le président de la République a malgré tout coupé le ruban inaugural, entouré d’un dispositif de sécurité inhabituellement renforcé. Derrière cette absence animale et ces précautions, se dessine un malaise profond au sein de la profession agricole française, un secteur qui traverse depuis plusieurs années une succession de crises sans précédent.
Un salon sous tension dès l’ouverture
La traditionnelle photo de famille avec les représentants syndicaux n’a pas pu avoir lieu dans sa configuration habituelle. Deux organisations agricoles importantes ont choisi de boycotter la rencontre avec le chef de l’État. La Coordination rurale et la Confédération paysanne ont fait savoir qu’elles ne participeraient pas aux échanges directs prévus le matin de l’inauguration.
Ces absences ont créé un vide perceptible. Les deux syndicats, qui gagnent du terrain lors des élections professionnelles face à l’hégémonie historique de la FNSEA et de Jeunes Agriculteurs, entendaient marquer leur différence. Ils refusent de cautionner ce qu’ils qualifient de simple opération de communication masquant les difficultés réelles du terrain.
Les raisons du boycott : un ras-le-bol généralisé
Pour ces organisations contestataires, le Salon ne doit pas devenir une vitrine enjolivée qui masquerait la réalité quotidienne des exploitations. Elles dénoncent une forme de cogestion entre le principal syndicat majoritaire et les autorités publiques, qui selon elles ne répond pas aux attentes profondes des agriculteurs.
Le porte-parole d’une des structures contestataires a été clair : il n’était pas question de contribuer à « sauver » le président d’une situation de crise dont il porterait selon eux une large responsabilité. Cette prise de position marque une rupture avec la tradition de dialogue institutionnel qui caractérise habituellement ce rendez-vous annuel.
« On boycottera l’ensemble des rendez-vous avec le président de la République »
Porte-parole d’un syndicat agricole contestataire
De son côté, le leader d’une autre organisation marquée à droite a tenu un discours plus nuancé dans la matinée, se disant ouvert à des rencontres futures communes à tous les syndicats. Il a distingué la période de « guerre syndicale » de celle où il faut « construire » ensemble. Cette déclaration plus apaisée contrastait avec les appels à mobilisation massive lancés la veille.
Absence totale de bovins : un symbole fort
L’absence la plus frappante reste sans conteste celle des animaux. Pour la première fois de mémoire récente, aucun bovin n’a été présenté au public. Cette décision collective des éleveurs traduit un mécontentement qui dépasse les clivages syndicaux.
Elle trouve son origine principale dans la gestion gouvernementale de la dermatose bovine qui a touché plusieurs départements du Sud-Ouest ces derniers mois. La politique d’abattage total des troupeaux infectés, même si elle semble porter ses fruits aujourd’hui avec l’absence de nouveaux foyers depuis le début de l’année, reste vivement contestée par une partie de la profession.
Les éleveurs concernés estiment que cette approche sanitaire radicale, bien qu’efficace sur le plan épidémiologique, a entraîné des pertes économiques considérables et une souffrance psychologique importante pour les familles agricoles touchées.
Le président défend la stratégie sanitaire
Lors de son intervention inaugurale, le chef de l’État a tenu à souligner les résultats positifs de la politique menée. Il a indiqué que grâce aux choix sanitaires défendus par le gouvernement, le combat contre la dermatose bovine était en passe d’être durablement gagné.
« Par les choix sanitaires défendus par le gouvernement, on peut se féliciter d’être en train de gagner durablement le combat contre la dermatose »
Emmanuel Macron, février 2026
Quelques heures avant l’inauguration, il avait également annoncé qu’il rencontrerait ensuite en bilatéral tous les syndicats qui le souhaiteraient. Il a insisté sur la nécessité d’unité : « C’est un moment où tout le monde doit être derrière la ferme française, pas un moment de division. »
Un contexte de crises cumulées depuis dix ans
Pour comprendre l’ampleur du malaise actuel, il faut remonter plus loin. Depuis une décennie, le nombre d’agriculteurs ne cesse de diminuer en France. Les cessations d’activité s’enchaînent, les reprises d’exploitations deviennent plus rares et les vocations se font moins nombreuses.
Parallèlement, les revenus agricoles moyens ont stagné alors que dans de nombreux pays européens voisins, ils ont progressé. Ce décrochage relatif accentue le sentiment de déclassement au sein de la profession, alors même que le reste de l’économie française a connu une progression des salaires moyens.
Les chercheurs spécialisés dans les questions agricoles observent que ce sentiment de déclassement constitue aujourd’hui l’un des moteurs principaux du mécontentement exprimé par les agriculteurs, toutes tendances syndicales confondues.
Les grandes mobilisations des trois derniers hivers
Les années récentes ont été marquées par des mouvements sociaux d’une ampleur inhabituelle dans le monde agricole. Trois hivers consécutifs, les tracteurs sont sortis des hangars pour descendre dans les villes ou bloquer les axes routiers majeurs.
- En 2024 : mobilisation pour le revenu, la reconnaissance et l’avenir
- En 2025 : revendication de la mise en œuvre effective des promesses gouvernementales, retardées par l’instabilité politique
- En 2026 : ras-le-bol supplémentaire lié à la gestion de la dermatose bovine, aux craintes autour de l’accord UE-Mercosur, au déficit commercial agroalimentaire qui menace et aux aléas climatiques de plus en plus violents
Ces mobilisations successives témoignent d’une profession qui n’arrive plus à absorber les chocs cumulés. Chaque nouvelle crise semble venir s’ajouter à un socle de difficultés déjà très lourd.
Les espoirs déçus de la « montée en gamme »
Au début de son premier mandat, le président avait prononcé un discours important sur l’avenir de l’agriculture, plaidant pour une montée en gamme de la production française. Ce modèle visait à valoriser davantage les produits par la qualité, l’origine et les pratiques durables plutôt que par le volume.
Malheureusement, ce cap stratégique s’est heurté à plusieurs obstacles majeurs : l’envolée des coûts de production liée à l’inflation post-crise ukrainienne, les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales, les aléas climatiques récurrents et les évolutions géopolitiques qui impactent directement les marchés agricoles.
L’enjeu majeur de la future PAC post-2027
À un peu plus d’un an de l’élection présidentielle, les regards se tournent aussi vers Bruxelles. Les négociations sur le budget de la Politique Agricole Commune pour la période post-2027 s’annoncent particulièrement ardues dans un contexte budgétaire européen contraint.
Les syndicats majoritaires espèrent que le chef de l’État saura peser de tout son poids pour maintenir ou améliorer le niveau d’aides dont bénéficie l’agriculture française, qui s’élève actuellement à environ 9 milliards d’euros par an pour la période 2023-2027.
Cette enveloppe représente un enjeu financier considérable pour la pérennité de nombreuses exploitations, particulièrement dans les filières les plus fragiles économiquement.
Les agriculteurs face aux éléments déchaînés
Les intempéries récentes n’ont rien arrangé. Tempêtes et crues ont submergé de nombreuses parcelles ces derniers jours, provoquant des dégâts matériels importants et accentuant le découragement d’agriculteurs déjà éprouvés.
Dans ce contexte, beaucoup n’avaient pas le cœur à la fête. Le Salon, habituellement perçu comme un moment de convivialité et de fierté professionnelle, a pris cette année des allures de rendez-vous contraint, presque douloureux pour certains.
Un moment de vérité pour le dialogue agricole ?
Malgré les boycotts et les absences, le Salon reste un lieu d’échanges. Les organisations présentes ont maintenu leurs stands et leurs équipes d’animation. Les visiteurs, nombreux comme chaque année, peuvent toujours découvrir les produits, rencontrer des producteurs et comprendre les réalités du métier.
Le président a insisté sur sa volonté de dialoguer avec tous ceux qui le souhaitent en bilatéral. Reste à savoir si ces rencontres permettront de renouer un dialogue apaisé ou si au contraire les divergences continueront de s’exacerber dans les mois à venir.
Ce qui est certain, c’est que l’édition 2026 restera dans les mémoires comme un moment charnière, révélateur des fractures profondes qui traversent aujourd’hui le monde agricole français. Entre revendications légitimes, impératifs sanitaires, contraintes budgétaires européennes et aléas climatiques, la route vers une agriculture durable et rémunératrice semble encore semée d’embûches.
Les prochains mois diront si ce Salon sous tension aura servi de catharsis ou au contraire aura creusé davantage le fossé entre une partie de la profession et le pouvoir exécutif. Une chose est sûre : les agriculteurs français attendent des réponses concrètes et rapides à des problèmes qui s’accumulent depuis trop longtemps.
Le silence des vaches dans les allées du Parc des Expositions de la porte de Versailles résonnera longtemps comme un symbole puissant de ce malaise profond.
Quelques chiffres clés du monde agricole français aujourd’hui
- Perte moyenne de 2 à 3 % d’exploitations agricoles chaque année depuis 10 ans
- Stagnation du revenu agricole moyen depuis une décennie (alors qu’il augmente chez plusieurs voisins européens)
- Environ 9 milliards d’euros d’aides PAC annuelles pour la France (2023-2027)
- Plus de 3 hivers consécutifs de mobilisation massive du secteur
- Aucun nouveau foyer de dermatose bovine signalé depuis le 2 janvier 2026
Ces données, froides sur le papier, traduisent pourtant une réalité humaine très concrète : des familles qui s’interrogent sur leur capacité à transmettre leur exploitation, des jeunes qui hésitent à s’installer, des agriculteurs qui se sentent incompris et parfois méprisés.
Le Salon de l’agriculture 2026, dans sa version dépouillée et tendue, aura au moins eu le mérite de mettre crûment en lumière ces réalités que certains auraient préféré masquer derrière des animaux primés et des dégustations conviviales.
La question n’est désormais plus de savoir s’il y a une crise agricole en France, mais bien de comprendre comment en sortir durablement, sans laisser sur le bord du chemin celles et ceux qui nourrissent le pays.
Le chemin s’annonce long et semé d’embûches, mais l’absence remarquée des vaches et des syndicats contestataires ce samedi matin pourrait, paradoxalement, constituer un électrochoc salutaire pour enfin traiter les problèmes à la racine plutôt que de se contenter de gérer les symptômes.









