Imaginez un instant : un président français, lunettes de soleil vissées sur le nez, prononçant un « for sure » parfaitement anglo-saxon devant le gratin économique mondial. La scène, surréaliste, a immédiatement enflammé les réseaux sociaux. Deux semaines plus tard, les mèmes continuent de circuler, mais la question demeure : ce moment davosien a-t-il vraiment changé quelque chose pour Emmanuel Macron ?
Un coup d’éclat qui résonne encore
Le 20 janvier, au cœur du Forum économique mondial, Emmanuel Macron a livré l’un de ses discours les plus tranchants depuis longtemps. Face aux menaces américaines sur le Groenland et à la rhétorique commerciale agressive venue de Washington, il a dénoncé sans détour ce qu’il a qualifié de « brutalité » dans l’exercice du pouvoir. Une sortie qui tranchait avec la prudence habituelle de nombreux dirigeants européens.
Ce positionnement clair et assumé a immédiatement été perçu comme un acte de résistance. Plusieurs commentateurs internationaux y ont vu la marque d’un dirigeant prêt à défendre les intérêts européens face à une Amérique redevenue imprévisible. L’effet a été amplifié par un détail inattendu : les fameuses lunettes de soleil portées pour un problème oculaire passager, qui ont donné à la scène une dimension presque cinématographique.
L’effet viral inattendu
Ce qui aurait pu rester une simple prise de parole a rapidement muté en phénomène internet. Le « for sure » prononcé avec un accent so british a été repris en boucle. Des chefs de gouvernement européens se sont amusés à surfer sur la vague : un clin d’œil ironique sur les réseaux sociaux britanniques, une vidéo officielle allemande concluant par « Europe, for sure ». Même les opposants les plus farouches ont dû reconnaître que l’image était forte.
Pour l’Élysée, l’effet a dépassé les espérances. Un précédent discours tout aussi critique envers les États-Unis était passé beaucoup plus inaperçu. Cette fois, le contexte, le lieu, le timing et les lunettes ont créé une alchimie particulière. Un proche du président confie que « ça a contribué à créer un moment, un je-ne-sais-quoi ».
« Il y a eu une unité de lieu avec Trump, plus les lunettes qui étaient un élément fortuit… ça a créé un moment. »
Un proche d’Emmanuel Macron
Et puis il y a eu le recul américain sur le dossier groenlandais. Ce qui pouvait apparaître comme une posture stérile a soudain pris des allures de victoire diplomatique symbolique.
Un rebond très mesuré dans l’opinion
Malgré ce succès médiatique, le soufflé ne semble pas avoir pris en France. Les instituts de sondage ont scruté la popularité présidentielle juste après Davos. Résultat : un léger mieux, de l’ordre de deux points selon plusieurs enquêtes. C’est peu. Très peu même pour un chef de l’État dont les chiffres restent historiquement bas.
« Il n’y a pas de hype dans l’opinion », résume une spécialiste des études d’opinion. La bonne séquence internationale n’a pas suffi à effacer un rejet profond et durable lié à la politique menée sur le territoire national. Les sujets qui fâchent – pouvoir d’achat, réforme des retraites, gestion budgétaire – continuent de peser beaucoup plus lourd que les bravades davosiennes.
La tentation de la posture
Avant même de monter dans l’avion pour la Suisse, Emmanuel Macron assurait à son entourage qu’il ne souhaitait pas tomber dans une posture facile ni multiplier les « propos d’estrade ». Il voulait éviter le piège du leader qui cherche les projecteurs sans obtenir de résultats concrets. Ironie de l’histoire : c’est précisément ce discours qui a rencontré le plus d’écho.
Aujourd’hui, la question se pose de savoir si le chef de l’État va chercher à prolonger ce rôle de « résistant-en-chef » face à Washington ou s’il va progressivement baisser le ton. Les lunettes de soleil ont été rangées, la crise groenlandaise s’est tassée. Le moment est-il déjà passé ?
Un leadership européen regardé avec méfiance
Dans les capitales européennes, le regard porté sur Emmanuel Macron reste ambivalent. D’un côté, on salue le fait qu’il soit l’un des rares dirigeants à continuer d’articuler une vision ambitieuse pour le continent. De l’autre, beaucoup pointent du doigt sa fragilité politique intérieure.
Un diplomate européen résume crûment la situation :
« La popularité des mèmes sur les réseaux sociaux n’est pas un indicateur de la force et de l’influence à Bruxelles. »
Un autre reconnaît que Paris porte une vision, mais ajoute immédiatement que « le problème de crédibilité » lié aux difficultés budgétaires françaises et à la fin de mandat limite considérablement la portée réelle de cette parole.
Paris un peu isolé sur la scène européenne ?
Certains observateurs estiment même que d’autres voix commencent à émerger plus fortement. Le discours prononcé par le Premier ministre canadien lors du même forum aurait, selon plusieurs sources, davantage marqué les esprits que celui du président français. Parallèlement, Berlin semble prendre ses distances, et une recomposition discrète des alliances européennes serait en cours, au détriment de l’axe franco-allemand traditionnel.
Pourtant, sur le fond, le diagnostic posé par Emmanuel Macron sur la nécessité d’une Europe plus autonome stratégiquement et économiquement est largement partagé. Un directeur de think tank espagnol le reconnaît sans détour : « Les positions américaines viennent réaffirmer que le diagnostic de Macron est le bon. »
Mais il ajoute aussitôt la limite majeure :
« Il n’en reste pas moins un dirigeant en fin de mandat, avec une situation interne très compliquée pour prendre les décisions qui permettraient de mettre en œuvre ces objectifs. »
Pol Morillas, directeur du Cidob
Retour brutal à la politique intérieure
Alors qu’on aurait pu imaginer le chef de l’État se consacrer exclusivement aux dossiers internationaux durant sa dernière année pleine à l’Élysée, il replonge paradoxalement dans les sujets les plus clivants du quotidien français.
Le budget 2026 a finalement été adopté après de longues tractations. Place désormais à la lutte contre le narcotrafic et à la crise agricole. Deux dossiers que le président suit de très près, au point d’organiser des réunions spécifiques et de se rendre directement sur le terrain à la rencontre des agriculteurs.
Ces thématiques sont parmi les priorités affichées par le Premier ministre. Mais elles restent aussi des domaines où le président entend garder la main. Preuve, selon plusieurs ministres, qu’Emmanuel Macron n’a pas du tout l’intention de se retirer du jeu politique intérieur.
« Il a été tellement décrié qu’il a envie de se refaire. »
Une ministre
Entre héritage international et survie politique
Le défi est donc colossal. D’un côté, consolider une image de leader européen capable de tenir tête aux grandes puissances et de porter une vision d’avenir pour le continent. De l’autre, tenter de redorer un blason national durablement terni par des années de réformes impopulaires et une communication parfois jugée arrogante.
Les prochains mois diront si le « moment Davos » n’était qu’un feu de paille médiatique ou s’il peut réellement servir de tremplin pour les derniers chapitres du quinquennat. Une chose est sûre : Emmanuel Macron n’a pas l’intention de quitter la scène par la petite porte.
Entre les capitales européennes qui attendent des actes concrets et les Français qui réclament des résultats tangibles sur leur quotidien, la marge de manœuvre est étroite. Le président parviendra-t-il à transformer l’image virale en influence durable ? Réponse dans les mois qui viennent.
Ce qui est certain, c’est que l’année 2026 s’annonce intense, à la croisée des chemins entre ambitions géopolitiques et impératifs de politique intérieure. Davos n’était peut-être qu’un prologue.
Et vous, pensez-vous que cette posture internationale peut encore changer la perception qu’ont les Français de leur président ?










