Un nom qui divise : l’enjeu mémoriel d’une rue lyonnaise
La question n’est pas nouvelle, mais elle prend une tournure décisive en ce début d’année 2026. Une association engagée pour la préservation de l’identité algérienne en France a salué avec enthousiasme l’avis rendu par le comité dédié aux questions d’histoire et de mémoires au sein de la municipalité. Cet organisme, composé d’experts, d’universitaires et de représentants culturels, a examiné pendant plusieurs mois les arguments pour et contre le maintien de ce toponyme. À la majorité, ses membres ont conclu que la figure historique en question est aujourd’hui trop étroitement liée à des pratiques de guerre coloniale violentes pour que son hommage dans l’espace public reste compatible avec les valeurs actuelles de la société française.
Ce positionnement marque une étape importante dans un processus qui dépasse largement les frontières de Lyon. Il s’inscrit dans un mouvement plus large de réexamen des noms de rues, statues et monuments qui glorifient des personnalités impliquées dans la colonisation. Dans plusieurs villes françaises, des changements similaires ont déjà eu lieu, reflétant une volonté de mieux aligner l’espace public sur une mémoire partagée et inclusive.
Qui était vraiment Thomas Robert Bugeaud ?
Thomas Robert Bugeaud, né en 1784 et mort en 1849, incarne pour beaucoup l’archétype du militaire colonial du XIXe siècle. Issu d’une famille noble du Limousin, il gravit rapidement les échelons de l’armée napoléonienne avant de devenir une figure clé sous la monarchie de Juillet. Nommé gouverneur général de l’Algérie à plusieurs reprises entre 1836 et 1847, il dirige les opérations qui permettent à la France d’étendre son contrôle sur le territoire algérien.
Son nom reste indissociablement lié à la répression de la résistance menée par l’émir Abdelkader. Pour briser cette opposition, Bugeaud met en œuvre une stratégie de guerre totale : razzias systématiques sur les villages, destruction des récoltes, incendies pour priver les populations de ressources. Ces tactiques visent à affaiblir durablement les structures sociales et économiques des tribus.
Mais c’est surtout l’usage des enfumades qui marque les esprits. Cette méthode consiste à bloquer les issues d’une grotte où se réfugient des combattants et parfois des civils, puis à allumer de grands feux à l’entrée pour asphyxier les occupants par la fumée. L’épisode le plus tristement célèbre se déroule en juin 1845 dans les grottes du Dahra, où des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants perdent la vie dans des conditions effroyables. Bien que Bugeaud n’ait pas toujours ordonné directement ces actes, il les encourage et les théorise comme un moyen légitime face à une guérilla insaisissable.
« Fumez-les à outrance comme des renards. »
Extrait attribué à Bugeaud dans ses instructions militaires
Ces paroles, rapportées par les historiens, illustrent la radicalité de l’approche. Elles contrastent avec l’image d’un agronome éclairé que Bugeaud cultivait aussi, promouvant l’idée de la « charrue et l’épée » pour associer conquête et colonisation agricole. Pourtant, aujourd’hui, c’est le versant sombre qui domine la perception publique.
Le rôle de l’Union Algérienne dans cette mobilisation
L’association à l’origine de la pression actuelle se présente comme un espace de rassemblement pour la diaspora algérienne en France. Son objectif déclaré est double : préserver une identité culturelle forte et renforcer la cohésion face aux divisions et aux stigmatisations. Affiliée à une structure plus large dédiée aux binationaux et à la diaspora, elle milite depuis plusieurs années pour le retrait de ce nom de rue lyonnais.
Proche du consulat algérien dans le 6e arrondissement, la voie en question revêt une symbolique particulière pour les membres de la communauté. Son maintien est perçu comme une blessure ouverte, un rappel quotidien d’un passé douloureux. L’association a multiplié les actions : pétitions, communiqués, et même des plaintes judiciaires contre des responsables municipaux pour apologie présumée de crimes contre l’humanité.
Avec l’avis récent du comité consultatif, elle estime disposer d’un argument de poids. Selon ses représentants, cet avis possède une force contraignante, obligeant la ville à agir indépendamment des résultats des prochaines élections municipales. En cas de refus, la justice pourrait être saisie, prolongeant le bras de fer.
Les arguments pour et contre la débaptisation
Le débat n’est pas univoque. D’un côté, les partisans du changement insistent sur l’incompatibilité entre l’hommage rendu et les principes républicains d’égalité et de dignité humaine. Maintenir un tel nom reviendrait à normaliser une violence coloniale jugée inacceptable aujourd’hui. Ils soulignent que d’autres villes ont déjà procédé à des renommages similaires sans que cela efface l’histoire.
- Reconnaissance des souffrances infligées aux populations algériennes
- Alignement sur les valeurs contemporaines d’inclusion
- Prévention de la glorification de figures associées à des crimes de guerre
De l’autre côté, une minorité au sein même du comité consultatif défend le maintien du nom, arguant qu’il faut assumer le passé plutôt que de l’effacer. Ils proposent des alternatives comme des plaques explicatives, des dispositifs pédagogiques ou des ressources en ligne pour contextualiser la dénomination. Supprimer le nom reviendrait, selon eux, à une forme d’oubli sélectif qui nie la complexité historique.
- Préservation d’un héritage militaire national
- Éducation par la contextualisation plutôt que par la suppression
- Risque de réécriture permanente de l’histoire au gré des sensibilités actuelles
Cette tension reflète un enjeu plus large : comment nommer l’espace public dans une société plurielle ? Lyon, ville d’histoire et d’accueil, se trouve en première ligne de cette réflexion.
Contexte plus large : les débats sur la toponymie en France
Depuis plusieurs années, la France connaît une vague de révisions toponymiques. Des statues ont été déboulonnées, des noms de rues modifiés, souvent sous la pression d’associations ou de collectifs citoyens. Ces évolutions touchent des figures coloniales, mais aussi d’autres personnalités controversées pour des raisons différentes.
À Paris, Marseille ou ailleurs, le nom Bugeaud a déjà disparu de l’espace public dans certains cas. Lyon suit donc une tendance nationale, accélérée par les mouvements pour la décolonisation des imaginaires. Les élections municipales à venir rendront le verdict final, mais l’avis consultatif pèse lourd dans la balance.
Ce cas lyonnais illustre parfaitement les défis de la mémoire partagée. D’un côté, la nécessité de reconnaître les violences du passé colonial ; de l’autre, le risque de polarisation si les décisions sont perçues comme imposées sans consensus large.
Quelles suites possibles pour cette rue ?
Si la débaptisation est confirmée, plusieurs scénarios s’ouvrent. Un nouveau nom pourrait honorer une figure positive : une personnalité de la résistance algérienne, un artiste, un scientifique ou un symbole d’amitié franco-algérienne. Des consultations citoyennes pourraient être organisées pour impliquer les riverains.
En attendant, la rue continue d’exister telle quelle, mais le débat a déjà changé sa perception. Les passants y voient désormais plus qu’une simple adresse : un symbole d’un passé qu’il faut interroger.
Ce dossier dépasse Lyon. Il questionne la France entière sur sa façon de regarder son histoire coloniale. Entre oubli, repentance et contextualisation, le chemin reste sinueux. Mais une chose est sûre : ignorer ces revendications n’est plus possible. Le temps des noms figés dans le marbre semble révolu ; place à une mémoire vivante et dialoguée.
Points clés du débat en bref
- Avis majoritaire favorable à la débaptisation
- Figure associée à des méthodes violentes en Algérie
- Mobilisation d’associations de la diaspora
- Décision finale aux mains des futurs élus
- Alternatives : plaques explicatives ou renommage symbolique
En conclusion, cette affaire révèle les fractures et les aspirations d’une société en quête d’apaisement mémoriel. Lyon pourrait devenir un exemple ou un point de crispation. L’avenir dira si cette rue changera de nom, mais une chose est certaine : elle a déjà changé de sens dans l’esprit de beaucoup.









