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L’UE Vers Une Armée Commune Face À L’Incertitude Américaine

Le commissaire européen à la défense propose une armée européenne permanente de 100 000 hommes pour remplacer les troupes américaines. Face aux incertitudes transatlantiques, l’UE doit-elle enfin franchir le pas ? La réponse pourrait changer...

Et si l’Europe devait soudain se regarder dans le miroir et admettre une réalité longtemps occultée : sa sécurité dépend encore massivement d’un allié qui pourrait, du jour au lendemain, décider de tourner le regard ailleurs ? Cette question, longtemps murmurée dans les couloirs feutrés de Bruxelles, est aujourd’hui posée à voix haute par l’un des responsables les plus directs de la politique de défense de l’Union.

Une proposition qui secoue les certitudes européennes

Dimanche, dans une intervention remarquée prononcée en Suède, le commissaire européen chargé de la défense a jeté un pavé dans la mare géopolitique. Il appelle ni plus ni moins à réfléchir sérieusement à la création d’une véritable force militaire européenne permanente. Une force qui ne viendrait pas en complément des armées nationales, mais qui pourrait, à terme, constituer une alternative crédible aux troupes américaines actuellement stationnées sur le sol européen.

Le chiffre avancé ne laisse aucune place à l’ambiguïté : 100 000 hommes. Un effectif équivalent à celui que les États-Unis maintiennent depuis des décennies comme le pivot central de la défense collective du continent. La question qu’il pose est aussi simple que vertigineuse : comment l’Europe pourrait-elle combler ce vide si Washington venait à retirer ou à fortement réduire sa présence militaire ?

Un contexte géopolitique qui change à toute vitesse

Les déclarations du commissaire ne sortent pas de nulle part. Elles s’inscrivent dans un climat de défiance croissante vis-à-vis de la fiabilité de l’engagement américain. Les prises de position très médiatisées de l’actuel président des États-Unis, notamment son intérêt réaffirmé pour le Groenland, ont amplifié les inquiétudes déjà palpables au sein de l’Alliance atlantique.

Parallèlement, les pays européens observent avec une anxiété grandissante l’évolution du conflit en Ukraine. La menace russe, qui semblait abstraite pour certains il y a encore quelques années, est aujourd’hui ressentie comme immédiate et existentielle par de nombreux États membres, en particulier ceux situés à l’Est.

« Comment remplacerons-nous la force américaine de 100 000 hommes, qui est la colonne vertébrale des forces armées en Europe ? »

Cette phrase prononcée lors du discours suédois résume à elle seule l’urgence ressentie. Elle traduit aussi une prise de conscience : l’Europe ne peut plus se contenter d’espérer que l’histoire s’arrête avant que le pire ne se produise.

L’idée d’une armée européenne : un vieux serpent de mer qui refait surface

Parler d’armée européenne n’est pas une nouveauté. Dès les années 1950, avec le projet avorté de Communauté européenne de défense, l’idée a traversé les décennies, régulièrement remise au goût du jour puis remisée au placard. Les obstacles ont toujours été les mêmes : la peur de perdre la souveraineté nationale, les divergences stratégiques entre capitales, et la crainte de froisser Washington.

Pourtant, jamais le contexte n’a semblé aussi favorable — ou aussi contraignant — à une réelle avancée. Les États-Unis eux-mêmes poussent depuis plusieurs années leurs alliés européens à prendre davantage en charge leur propre sécurité. L’objectif affiché par Washington est clair : réorienter ses ressources vers la zone Indo-Pacifique et la compétition stratégique avec la Chine.

Dans ce grand jeu de chaises musicales militaires, l’Europe risque de se retrouver sans siège si elle ne bouge pas rapidement.

Un Conseil de sécurité européen : la clé d’une décision plus rapide ?

Le commissaire ne s’arrête pas à la seule proposition d’une force permanente. Il avance également une réforme institutionnelle majeure : la création d’un Conseil de sécurité européen. Cet organe restreint rassemblerait les grandes puissances militaires du continent, potentiellement le Royaume-Uni malgré le Brexit, et fonctionnerait selon un modèle mêlant membres permanents et membres tournants.

Avec seulement 10 à 12 membres, ce conseil aurait pour mission d’accélérer la prise de décision en matière de défense, domaine où l’unanimité des 27 États membres paralyse souvent l’action collective. La première priorité d’un tel organe, selon le responsable européen, serait de modifier la dynamique actuelle du conflit en Ukraine pour éviter une défaite stratégique de Kiev.

« Nous devons avoir une réponse claire : comment l’UE compte-t-elle infléchir ce scénario ? C’est la raison pour laquelle nous avons besoin d’un Conseil de sécurité européen maintenant. »

Cette proposition marque une rupture. Elle suppose que l’Europe accepte enfin de distinguer entre les États qui portent la majeure partie de l’effort de défense et ceux qui, pour des raisons historiques ou budgétaires, restent en retrait.

Les obstacles politiques restent immenses

Malgré l’urgence affichée, personne ne se fait d’illusion sur la difficulté du chemin. La souveraineté militaire demeure l’un des derniers bastions du pouvoir régalien que les États membres entendent conserver jalousement. L’Allemagne, la France, la Pologne, l’Italie ou l’Espagne ont des visions parfois très différentes de ce que devrait être la défense européenne.

Certains pays préfèrent renforcer l’OTAN et maintenir un lien transatlantique fort, même fragile. D’autres, au contraire, veulent accélérer l’autonomie stratégique, quitte à froisser Washington. Entre ces deux écoles de pensée, le compromis reste difficile à trouver.

Ajoutons à cela les contraintes budgétaires, les différences de priorités géographiques (Baltique, Méditerranée, Afrique du Nord, Indo-Pacifique…) et les méfiances historiques, et l’on comprend pourquoi les projets ambitieux ont jusqu’ici systématiquement achoppé.

Vers une prise de conscience collective ?

Pourtant, plusieurs éléments laissent penser que le vent pourrait enfin tourner. Les investissements militaires explosent dans de nombreux pays européens depuis 2022. La Finlande et la Suède ont rejoint l’OTAN. Des initiatives concrètes comme le Fonds européen de défense ou les projets structurés permanents (PESCO) progressent, même lentement.

La question n’est donc plus de savoir si l’Europe doit renforcer sa défense, mais comment elle peut le faire de manière cohérente et crédible. Et surtout à quelle vitesse.

Quels scénarios pour les prochaines années ?

Plusieurs trajectoires sont possibles :

  • Statu quo prudent : renforcement progressif des capacités nationales et de la coopération, sans véritable armée commune.
  • Armée européenne légère : création d’une force d’intervention rapide de 20 à 40 000 hommes, comme première étape.
  • Force de 100 000 hommes permanente : scénario maximaliste défendu par le commissaire, nécessitant une révolution politique.
  • Conseil de sécurité + armée hybride : combinaison d’une instance décisionnelle resserrée et d’unités multinationales renforcées.

Chaque option implique des choix lourds, des transferts de souveraineté plus ou moins marqués et des coûts financiers considérables.

L’urgence de l’Histoire

Le continent européen n’a plus connu une guerre d’ampleur depuis 80 ans. Cette paix longue a engendré une forme de confort stratégique dangereux. Aujourd’hui, les signaux d’alerte clignotent en rouge : déstabilisation à l’Est, pression chinoise dans l’Indo-Pacifique, désengagement relatif américain, montée des cyber-menaces et des guerres hybrides.

Face à ce monde qui change à une vitesse inédite, l’Europe a-t-elle encore le luxe d’attendre ? La proposition d’une armée commune et d’un Conseil de sécurité européen ne constitue pas une réponse miracle. Mais elle a le mérite de poser les vraies questions, celles que beaucoup préfèrent encore éluder.

Le chemin sera long, semé d’embûches et de désaccords. Pourtant, l’Histoire montre que les grands bonds en avant ne naissent souvent que sous la pression des circonstances. Et les circonstances, aujourd’hui, semblent particulièrement pressantes.

À Bruxelles, à Berlin, à Paris, à Varsovie, à Stockholm et dans toutes les capitales européennes, la question n’est plus vraiment de savoir si l’on doit avancer. Elle est de savoir à quelle vitesse et jusqu’où.

Et c’est peut-être là que se joue, en ce début d’année 2026, l’avenir stratégique du continent.

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