Imaginez-vous en train de préparer le repas avant l’aube, le silence encore enveloppant la maison, quand soudain le ciel se déchire. Les explosions secouent les murs, les vitres tremblent, et en quelques minutes votre vie bascule. C’est exactement ce que des centaines de milliers de Libanais viennent de revivre, arrachés à leurs foyers par une nouvelle vague de violence qu’ils n’ont, selon eux, jamais appelée de leurs vœux.
Dans les couloirs d’un lycée transformé en refuge improvisé, l’air est lourd d’angoisse et de fatigue. Des matelas fins jonchent le sol des salles de classe, des couvertures de laine élimées servent de rempart dérisoire contre le froid. Ici, des mères bercent leurs enfants malades, des vieillards fixent le vide, et des adolescents essaient de faire semblant que tout cela n’est qu’un mauvais rêve.
Un pays qui n’en peut plus de fuir
La banlieue sud de Beyrouth, longtemps considérée comme un bastion imprenable, s’est vidée en quelques jours. Entre 600 000 et 800 000 personnes vivaient là, dans un tissu urbain dense où chaque immeuble raconte une histoire de résilience. Aujourd’hui, ces quartiers résonnent surtout du bruit des frappes et des sirènes.
Les routes vers le nord sont devenues des rubans de désespoir. Des voitures surchargées, des motos brinquebalantes, des familles à pied avec pour seuls bagages ce qu’elles ont pu saisir en hâte. Beaucoup dorment à même le bitume avant de trouver un abri de fortune.
Zainab et sa fille malade : une nuit sous les étoiles
Zainab Mokdad, la cinquantaine fatiguée, raconte son réveil brutal. Elle s’affairait autour du souhour, ce moment précieux du Ramadan où la famille se rassemble dans le calme. Puis les premières explosions ont retenti. Elle a attrapé sa fille malade, quelques vêtements, et elles ont fui.
« On était chez nous, en sécurité », murmure-t-elle, les yeux rougis. La nuit s’est passée sur le front de mer, à la belle étoile, avant qu’un bus ne les dépose dans ce centre d’accueil surpeuplé. Sa colère est palpable : cette guerre, elle ne l’a pas choisie.
C’est un cauchemar. Cette guerre nous a été imposée… nous n’y pouvons rien.
Une habitante déplacée de la banlieue sud
Son témoignage n’est pas isolé. Partout dans la pièce, les mêmes phrases reviennent : « imposée », « pas choisie », « pourquoi nous ? ».
Un Premier ministre qui pointe les responsabilités partagées
Le chef du gouvernement n’a pas mâché ses mots. Il a évoqué un désastre humanitaire imminent et n’a pas hésité à critiquer ceux qui, selon lui, ont fourni le prétexte à l’agression extérieure. Une allusion à peine voilée à la décision de lancer des projectiles vers le voisin du sud en guise de représailles.
« Les déplacés sont victimes de la guerre, mais aussi de ceux qui ont donné un prétexte », a-t-il déclaré. Ces paroles résonnent douloureusement dans les abris où les familles se sentent doublement abandonnées.
Le Hezbollah d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui
Il y a quelques années encore, lors d’un précédent round de violence, le mouvement chiite déployait un réseau impressionnant d’aide sociale. Écoles, hôpitaux, distributions d’argent pour reloger les sinistrés : l’organisation faisait figure de filet de sécurité quand l’État défaillait.
Mais la situation a radicalement changé. Affaibli militairement et financièrement, le groupe ne parvient plus à jouer ce rôle. Les familles qui ont tout laissé derrière elles attendent en vain une aide qui ne vient pas.
« Personne n’est venu frapper à notre porte », confie une femme qui préfère garder l’anonymat. Le silence des responsables locaux pèse aussi lourd que les bombes.
Hiam, ou la lassitude d’une vie en sursis
Hiam a 53 ans. Elle a fui dès les premières explosions, sans même prendre le temps de rassembler des souvenirs. Assise sur une couverture trop fine, elle laisse éclater sa frustration.
« Combien de temps va durer notre souffrance ? Quel était le but de tout ça ? Pour quel résultat ? » Sa voix tremble, mais ses questions restent sans réponse. Elle refuse de donner son nom complet, par peur ou par lassitude.
Nous sommes livrés à nous-mêmes… l’histoire se répète, mais qui s’intéresse à notre peuple ?
Une habitante du sud de Beyrouth
Loubna, les larmes d’un déjà-vu
À quelques mètres, Loubna Saad coupe des légumes pour l’iftar. Entre deux sanglots, elle évoque Bint Jbeil, sa petite ville du sud proche de la frontière. Elle avait cru, après le cessez-le-feu de novembre dernier, que le pire était derrière elle.
« Je ne pensais pas que cela allait se répéter », souffle-t-elle. La région avait déjà été vidée une fois. Revenir chez soi pour tout reperdre quelques mois plus tard est une blessure qui ne cicatrise pas.
Nohad, l’institutrice qui rêve de se réveiller
Dans le jardin du lycée, du linge sèche sur les branches. Nohad Arkan, 33 ans, institutrice, a roulé toute la nuit depuis le sud. Ses traits tirés racontent l’épuisement.
« Il n’y avait aucune raison pour que cette guerre se répète, et elle arrive au mauvais moment », dit-elle. Elle parle d’un cauchemar dont elle espère encore sortir indemne.
Mohammad Ali, l’ouvrier qui ne peut plus cultiver
Markaba, une localité frontalière, a vu partir Mohammad Ali Taqi, 50 ans. Ouvrier agricole, il ne peut plus accéder à ses terres. « Plus personne n’est en sécurité, plus personne ne peut vivre normalement », résume-t-il.
Il évoque les enfants qui grandissent au son des explosions. « Il n’y a même pas de pitié pour eux », ajoute-t-il, la gorge nouée.
Un cessez-le-feu qui n’a jamais vraiment tenu
Depuis novembre 2024, la frontière sud n’a jamais retrouvé le calme. Les frappes ponctuelles se sont poursuivies, visant à démanteler les infrastructures et à éliminer des cadres. La population vit dans une attente permanente, sur le qui-vive.
Les champs restent en friche, les écoles fermées, les commerces vides. La guerre larvée a fini par exploser à nouveau, emportant avec elle les derniers espoirs de normalisation.
Ramadan sous les bombes : une double peine
Le mois sacré accentue la tragédie. Préparer l’iftar avec trois fois rien, rompre le jeûne entouré d’inconnus, prier dans un gymnase surpeuplé : tout prend une dimension plus douloureuse.
Les femmes s’organisent comme elles peuvent, partageant les maigres provisions. Les enfants jouent timidement entre les matelas. Mais l’insouciance a disparu des regards.
Que reste-t-il aux Libanais aujourd’hui ?
La question revient sans cesse dans les abris : quel était le but ? Qui paie le prix ? Quand cela s’arrêtera-t-il ? Les réponses manquent cruellement.
Pour l’instant, il ne reste que la survie au jour le jour, l’entraide entre inconnus devenus voisins de malheur, et une immense fatigue accumulée depuis trop d’années.
Les Libanais ne demandent qu’une chose : pouvoir rentrer chez eux sans craindre le prochain bombardement. Mais ce rêve semble, pour beaucoup, plus lointain que jamais.
Dans ce chaos, une certitude émerge pourtant : la résilience de ce peuple est intacte. Même épuisé, même trahi par tant de promesses non tenues, il continue de chercher la lumière au bout de la nuit. Combien de temps tiendra-t-elle encore ? Nul ne le sait. Mais elle brûle toujours, fragile et tenace, au cœur de chaque témoignage recueilli dans ces gymnases transformés en refuges.
Chaque jour qui passe ajoute une couche de douleur, mais aussi de solidarité. Des inconnus se tendent une assiette de dattes pour rompre le jeûne, une mère prête une couverture à une autre famille, un adolescent aide à porter un sac trop lourd. Ce sont ces gestes minuscules qui, peut-être, permettront de tenir jusqu’à demain.
Demain, les frappes cesseront-elles ? Les routes du retour s’ouvriront-elles ? Les enfants retrouveront-ils leurs écoles ? Personne n’ose plus vraiment y croire, mais personne non plus n’abandonne complètement l’espoir. Parce qu’au Liban, renoncer serait la véritable défaite.









